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femme de génie aussi lendre et aussi bonne ?
— ïïélas ! sais- je ce qui est impossible dans ce domaine des bizarreries du cœur? Est-ce que je cherche à discuter des choses indiscutables ? Laissez toutes ces dissertations vaines aux héroïnes de vos salons, plus occupées d'une mode que de leur amant. Nous avons des choses firraves à dire, Ernest, il faut nous fuir.
— Oh ! vous ne m'aimez pas.
— Mon amour est à vous pour jamais , dit-elle , en laissant tomber sa main dans celle du jeune homme qui la porta à ses lèvres avec transport... Mais, encore une fois , il faut nous fuir. Que voulez - vous faire de Tamour avec la honte dans le cœur? méprisables tous deux, nous serions bientôt las du pacte ignoble qui nous aurait salis. Écoutez-moi : vos devoirs ne consistent-ils qu'à fuir ? Dans quelques mois , lorsque vous n'aurez plus sous les yeux de§
avantages brillanls, qui ne prouv^ent pas du tout que je vaille mieux que Louise, vous sentirez peut-être tout ce qu'il y a de dévouement et de tendresse exquise dans cette jeune àme que vous êtes venu initier aux tourments des passions , elle jusquelà si pure et si calme , si heureuse de notre amitié sainte. C'est une espérance que vous ne m'arracherez pas.
Elle s'était levée et avait passé son bras dans celui d'Ernest, l'entraînant lentement vers le château. — Le jeune homme était subjugué par tant de grandeur.
Qui eût vu cet homme et cette jeune femme errer lentement, dans la vaste allée de La Morlière, aux molles caresses de la brise du soir, à l'ombre indécise du crépuscule, pendant les concerts mélancoliques de chaque bouquet d'arbres, les aurait pris pour de jeunes époux bercés dans les rêves d'une paix chèrement acquise, ou pour un frère et une sœur qui se rappel-
leraient sans trouble les scènes (renfanoe du foyer domestique; et cependant que d'orages dans ce silence ! quel monde de passions se remuait dans ces âmes !
Lorsqu'ils entrèrent dans le salon, les deux jeunes fdles s'embrassèrent avec effusion. Il y eut dans ce baiser un immense bonheur pour Maria; un de ces moments de joie ineffable, tels qu'une vie humaine en contient bien peu. Elle avait été plus forte que son amour ! Elle avait dompté ce qu'il y a peut-être de plus indomptable dans le cœur humain.
Adolphe L*** a Ernest.
L'amitié n'est pas une suite de molles complaisances, Ernest, elle doit être forte et austère à l'occasion. Je te connais ; ton cœur n'est pas sans générosité , ni môme
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sans grandeur ; ce qu'il y a de faible en toi, c'est la volonté ; et cette faiblesse s'explique par l'indécision de tes principes. ~ Lorsque l'homme n'a pas de boussole pour s'orienter dans la vie, il marche au hasard et se heurte contre tous les obstacles de la route. C'est ton histoire, mon ami : tu regardes ton père comme un barbare qui n'a jamais rien compris aux exquises délicatesses de ta nature ; ton père est un homme comme tant d'autres, sans éducation littéraire, ne connaissant que le positif de la vie. Loin de moi l'idée de nier les souffrances qui résultent du rapprochement fortuit de deux âmes antipathiques ; tu sais que lorsque tu arrivas à Paris, je te plaignis du fond du cœur, de profondes sympathies s'établirent entre nous ; nous nous aimâmes et fûmes, l'un pour l'autre, une consolation dans les rudes sentiers où marche presque toute la jeunesse de notre siècle si encombré et si tumultueux ! Je reconnus
franchement les torts de ton père; je t'aurais au besoin protégé contre lui ; mais mon amitié doit-elle aller jusqu'à te cacher ce que je pense de ta vie? je ne le crois pas. Ne te semble-t-il point , en examinant ta conduite, que tu as justifié une partie des prévisions de ton père ? Si, obéissant à une vocation puissante, tu t'étais arraché à la petite ville qui t'a vu naître , et que tu eusses suivi depuis une marche assurée et constante; si tu avais poursuivi quelque grand but, t'cnfermant dans les bibliothèques pour pénétrer les secrets de la science, j'aurais vu en toi une de ces existences exceptionnelles qui honorent un peuple.
Mais tu as traîné dans les coulisses et les cafés les habitudes déplorables de nos faiseurs à la mode. Ne pouvant t'élever jusqu'au grand luxe , tu as pris du désordre tout ce qui était sous ta main, tu t'es blasé sur toutes les jouissances , tu as perdu le peu de croyances qui étaient restées en toi;
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tues devenu, eomnie taul d'aulres, un lord Byron, moins le génie. Si un rude effort de ta volonté ne brise pas subitement avee le passé, si tu ne secoues pas les liens qui te garrottent, si tu ne jettes pas, enfin, sur la vie un œil calme et scrutateur, si tu n'embrasses pas une spécialité sur laquelle tu concentres tes forces, je te le dis avec douleur, il ne te restera, dans quelque temps, que la ressource d'aller implorer le pardon de ton père, et de vieillir près de lui, écrasé de sa pitié. Dieu sait que je voudrais te voir rentré sous le toit paternel , plus encore pour celle qui a tant pleuré ton absence, que pour celui dont Fhumeur sévère a froissé ton jeune âge; mais je voudrais t'y voir rentrer la tète haute, maître de ta destinée , fier de toi, parce que tu devrais ta force à toi-même , ton indépendance à ton intelligence et à ton travail. Tu t'es posé, vis-à-vis de ton père, comme le représentant des hommes d'imagination, tu
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voulais combattre en lui le positivisme mercantile ; eh bien ! quelles seraient les réflexions de chacun si tu venais à reparaître aujourd'hui dans ta petite ville : lui, riche, exerçant une grande influence sur la population par sa bienfaisante industrie, honoré après tout pour sa probité et ses succès; et toij mon pauvre Ernest, ayant tout entrevu, tout commencé, tout effleuré, mais le résultat?... Ami, si je te croyais sans espoir, si aucun retour vers la force intelligente ne me semblait possible, je n'aurais pas eu la barbarie de t'adresser une telle lettre ; mais , si tu veux , ta destinée est belle encore. Tu es trop de ta génération : tâche de te rappeler que le travail fait seul les carrières sérieuses , et pardonne à ton ami cet excès de franchise.
Ernest a Adolphe.
Lorsque j'ai ouvert ta lettre ce malin, monami J'espérais quelque adoucissement à la douleur qui m'accable ; au lieu de cela je n'ai trouvé qu'un langage sévère j un
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jugement plein de roideur porté sur Teasemble de ma triste vie. Et quel moment, grand Dieu , as-tu choisi po\ir me frapper ! Tout croule sous mes pas, tout m'échappe ; la femme (jue j'adore m'a intimé l'ordre de la fuir, et ce jour-là même ton amitié compatissante perd toute pitié , et m'insulte !
11 faut avouer que je suis bien malheureux : que je sois né faible, mobile, que mes passions soient ardentes , mais passagères ; que j'aie tous les défauts appartenant aux hommes des civilisations corrompues et vieillies , je ne le nie pas ; mais eniin, qu'a-t-on fait pour remédier à ces vices que j'ai puisés dans l'air de cette époque? par quels efforts a-t-on cherché à me guérir? Dès l'enfance je me suis vu repoussé par mon père , qui ne comprenait pas ma nature si antipathique à la sienne ; au lieu de la direction bienveillante et habile dont j'aurais eu besoin , je
n'ai trouvé qu'une rudesse brutale; j'ai fui. C'est alors qu'entraîné par l'exemple , j'ai perdu les années de ma jeunesse
en vagues rêveries , en projets avortés
Je ne suis coupable que de faiblesse , et digne de pitié peut-être.
11 n'y a pas en moi de malheur irréparable, Adolphe, je le sens; la source des émotions nobles n'est pas tarie dans mon âme. Le récit d'une belle action ^ un mot éloquent qui s'élance du cœur, me transportent comme aux beaux jours de ma jeunesse. Rappelle-toi que tu t'es souvent étonné toi-même de la naïveté et de l'ardeur de mes impressions. Enfant ! me disais-tu, lorsque j.e me roulais de joie dans mon lit à la lecture d'un beau livre. Eh bien ! quoique je me croie blasé, et que je le sois réellement par instants , je retrouve encore cet enthousiasme juvénile.
Crois-tu que je n'aie plus qu'à mourir, et
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que je ne puisse réparer les erreurs de ma triste jeunesse?
Je sais que je deviendrais fort si j'avais pour appui dans la vie une fime comme celle de Maria ; mais ce bonheur inouï n'est pas fait pour moi , je suis frappé de la plus grande douleur que j'aie eu à supporter. Depuis que je connais la détermination de Maria , il me semble que ce qui me restait d'espérance s'anéantit. Je fais de vains efforts pour comprendre mon inconcevable destinée : ainsi donc je dois toujours me heurter d'obstacles en obstacles ; aussitôt que Fun est vaincu , un autre se présente , et, ballotté de rêve en rêve, j'arriverai au terme , après avoir été le jouet pitoyable d'une destinée barbare. Il ne me manquait plus que de trouver ton cœur fermé à la commisération ! où me réfugier sur la terre?
Adolphe L*** a Ernest.
Si je t'avais su dans ce paroxisme de souffrance , Ernest , je ne t'aurais pas écrit ma dernière lettre. Certes tu me connais assez pour croire que si quelqu'un dans le
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monde compatit à tes cliagrins , c'est moi ; je t'attends à Paris avec impatience y tu verras que si ma raison est inflexible , mon cœur n'a pas changé.
Où as-lu vu que je ne te plaignais pas? Il n'y a que de la faiblesse dans ta vie, dis-tu ; eh ' mon pauvre Ernest , c'est la véritable plaie de l'humanité. Crois-tu que les méchants , ceux qui , comme Méphistophélès , font le mal pour le bonheur de faire le mal , soient très-communs sur la terre? Cet excès d'orgueil et de méchanceté est donné à bien peu ; ce qui vicie tout dans la société , c'est la sottise et la faiblesse. Voilà les deux plus grands ennemis de notre espèce ; tu es exempt du premier, mais tu paies un large tribut au second.
Je comprends autant que qui que ce soit combien il est facile de glisser sur la pente rapide qui nous entraîne tous , et j'ai souri plus d'une fois intérieurement
tm VOUS écoutant parler de ma force. Nous causerons bientôt, je suis tout à fait de ton avis; tu peux réparer les erreurs paresseuses de ta jeunesse , sois sûr qu'il n'y a qu'un secret pour que la vie soit supportable , c'est le travail , le travail de tous les jours et à des heures régulières ; cette noble habitude peut seule enchaîner ce que notre imagination a de trop vagabond et de trop brûlant , et l'oisiveté a produit plus de suicides que la misère.
Tu souffres , dis-tu ; si ton amour pour Maria est aussi profond que tu semblés le croire , pourquoi désespérer? aujourd'hui elle ne doit pas consentir à t'entendre ; mais le temps est un grand arrangeur d'affaires. Qui te dit que dans deux ou trois ans Louise ne sera pas mariée? si tu t'es fait une position sérieuse, le père de Maria ne mettrait alors aucun obstacle à votre union. Je te présente donc le travail , non-seulement comme le refuge de l'homme en toutes