CHAPITRE IV
ainsi Samedi est le jour fixé pour notre départ : tout est prêt, et tout est à bord. Nous nous appuyons sur Dieu , notre unique force. Mon âme est remplie de reconnaissance envers lui; car assurément, avec tant de sujets que nous avons de renoncer à toutes nos espérances ici-bas, nous irons chercher naturellement, sans 'le moindre effort, là-haut, notre repos. Mon Dieu! se peut- il bien que nous soyons là réunis un jour, sans crainte d'être séparés jamais! Je m'appuie sur une foi ardente et ferme en cette promesse : et alors je sens que tout est bien , que tout repose en la miséricorde de Dieu. Qu'il vous bénisse, chère Élisa, comme mon âme vous bénit... Et maintenant je suis hors d'état de rien vous dire, si ce n'est que vous preniez souvent entre vos bras mes chers petits enfants; et encore, que vous ne laissiez jamais vos pensées s'arrêter sur quoi que ce soit venant de moi qui aurait pu vous causer quelque peine. Je sais bien que vous ne l'auriez pas fait; mais, voyez- vous, quand je pense à tout ce que j'aime, il me semble que je touche à ma dernière heure. »
Le 2 octobre, Elizabeth quitta le port de la quarantaine de New-York. Le moment de la séparation lui arracha beaucoup de larmes ; mais elle se remit presque aussitôt, et elle écrivait : « Mon cœur est en haut , tout rempli de son trésor. Dans ma petite cabine , avec mon crucifix, je trouve paix et consolation. Dieu est avec moi: que pourrai- je craindre? »
Après un jour passé en mer, le vaisseau s'étanl approché du phare, à la sortie de la baie de New-York ',
I Les vaisseaux à voiles y faisaient autref&is un temps d'arrêt, soit pour acquitter les droits de péage , soit pour prendre ou laisser leurs pilotes.
8n ELIZABETH SETON
elle put adresser quelques lignes à sa belle -sœur. « Chère Rebecca, lui dit-elle, je me sens maintenant si contente avec mon trésor caché , que vous me prendriez pour un vieux roc. Le capitaine, M. O'Brien, et sa femme, sont réellement comme des amis pour rx^us. Le maître d'hôtel est empressé à me faire plaisir, comme pourrait l'être ma bonne Marie elle-même. Il y a là un cher petit enfant de huit mois qui m'arrache des soupirs pour mon pauvre petit Richard. Mais, comme je le disais à mon William , je ne regarde jamais en avant ni en arrière; je regarde en haut. Là est mon repos , et il ne me manque rien. On nous menace d'une tempête; je sais que Dieu est avec nous, et je ri ai aucune crainte. »
Une autre lettre d'elle, écrite pendant la traversée, nous montre son cœur aussi ferme, aussi paisiblement abandonné à la volonté de Dieu. «Maintenant, dit-elle, nous avons dépassé les îles occidentales qui se trouvent exactement à rai-cbemin entre New- York et Livourne ^ D'heure en heure nous espérons la rencontre de quelque navire qui se chargera de nos lettres. Je suis bien sûre (pie ma très-chère amie sera des premières à s'informer de nos nouvelles. Je vous écris donc ; mais quand je vous aurai appris que mon cher William va mieux de jour en jour, et que ma petite Anna se porte bien, et moi aussi, je crois que je n'aurai plus rien de bien intéressant à vous conter. Si j'osais me laisser aller à mon enthousiasme, et chercher à l'exprimer par des paroles, un cahier entier ne suffirait pas pour vous dire mes
1 Les lies Acores.
CHAPITKE IV 8i
folles joies en contemplant le lever du soleil , son ("oucher, les clairs de lune, etc.
« Il est un autre sentiment que vous partagerez avec moi, et qui absorbe mon âme tout entière : c'est le tendre, le paisible, le suave amour qui surnage sur chaque moment, sur chaque heure de ma lourde épreuve. Vous me comprenez, parce que vous savez combien sont heureux ceux qui se Reposent en notre Père céleste. Plus de luttes alors; plus de pensées de découragement. L'espérance la plus confiante, la paix la plus consolante, n'ont point cessé d'accompagner mon chemin , me soutenant à travers de tels dangers , de telles tempêtes, que toute âme qui n'aurait pas eu le Christ lui-même pour rocher eût été véritablement terrifiée. »
Le moment est venu de donner place à des pages admirables qu'Elizabeth écrivit pendant sa traversée, comme un journal de son voyage, afin de le mettre, quand elle le pourrait, sous les yeux de Rebecca Seton , sa belle-sœur. Séparée de ses plus jeunes enfants et de toute sa famille, dévorée d'inquiétude pour les jours de son mari, forcée de lui cacher les angoisses qu'elle éprouvait, elle ne trouvait de consolation qu'en élevant en haut son cœur. Priant sans cesse, c'est d'elle qu'on peut dire à ce moment de sa vie « qu'elle parlait peu à ce qui l'entourait, et beaucoup à Dieu ».
82 ELIZABETH SETO.N
JOURNAL d'kLIZABETH.
(Écrit |iOur sa belle sœur Rebeoca Selon)
H novembre 1803.
« Ma chère petite Anna a versé bien des larmes sur son livre de prières, en lisant le psaume xcii \ parce que je lui avais dit que nous offensions Dieu tous les jours. Elle avait commencé de causer avec moi, en me demandant si Dieu écrit dans son livre nos mauvaises actions, comme il y écrit nos bonnes œuvres. Elle m'a dit qu'elle s'étonnait qu'on fût affligé de voir mourir un cher petit enfant ; qu'elle pensait qu'on devrait plutôt pleurer au moment de sa naissance. Pour moi, déplorant l'infirmité de cette nature corrompue qui voudrait éteindre l'esprit de la grâce en nous; pénétrée d'effroi en pensant qu'une coupable indulgence à ses penchants me conduirait à offenser Dieu par d'innombrables offenses ; pressée par l'anxiété de mon âme qui tremble de déplaire à son adorable Seigneur, j'ai pris aujourd'hui l'engagement solennel, avec l'aide de son Esprit-Saint, de ne plus exposer ma fragilité à la tentation, même la plus légère, dès l'instant que je la pourrais éviter.
« C'est pourquoi, s'il plaît à notre Père céleste de me ramener encore au milieu des miens, je ferai chaque jour le sacrifice de mes désirs, même de mes plus innocents
> liunum est confiteri Domino. C'est le psaume xci dans la Vulgate,
CHAIMTKE IV Si
désirs, de crainte qu'ils ne me détournent du vœu solennel et sacré que je viens de prononcer. Mon Dieu , imprimez, par la force de votre Esprit-Saint, ce vœu dans mon cœur. Que la grâce de votre Esprit me soutienne, me j)rolége; qu'elle me garde d'oublier jamais que vous êtes mon tout ; et que, pour être reçue dans votre royaume, je dois conserver en moi un cœur pur, fidèle, souverainement dévoué à votre sainte volonté. 0 Dieu, veillez sur moi , pour l'amour de Jésus- Christ. »
U\ novembre.
« Terrible orage, accompagné d'éclairs et de tonnerre. Mon àme, remplie d'assurance en son tout-puissant protecteur, se sentait ferme et forte en lui ; tandis que , prosternée en sa présence , tout mon être frissonnait; poussière, vermisseau, tremblant devant le souverain Juge; enfant, sans force ni vigueur, n'ayant d'appui qu'en la pitié de son père compatissant; mais aussi, âme rachetée, forte de la force de son adoré Rédempteur !
« Après avoir beaucoup lu , et longtemps prié avec ferveur, je suis revenue à mon lit; mais je n'ai pu y dormir. Une petite voix, — la voix de mon Anna, que j'avais crue endormie, — murmurait doucement, et disait : Vous toutes , âmes affligées, venez ! J'ai quitté ma place, et je suis venue près d'elle, entre ses bras. L'agitation du vaisseau , le fracas des vagues , tout a été oublié ; les lourds soupirs , les peines sans repos , se sont évanouis dans un sommeil bienfaisant et doux.
8i ELIZABKTH SETON
C'était donc là votre parole, adorable Sauveur, votre parole par la bouche d'un de ces petits, qui promet, je le crois vraiment, de devenir un jour un de vos anges. »
Le 18 novembre, après une traversée de sept semaines, le vaisseau arriva au môle de Livourne, au moment où toutes les cloches, dit Eiizabeth , sonnaient VAve Maria K La joie des passagers, arrivés au terme de leur voyage, fut bientôt troublée par l'avis qu'on leur notifia qu'ils auraient à faire une quarantaine de quatre semaines, renfermés au lazaret. Dans l'état de souffrance où se trouvait William , c'était là une accablante nouvelle.
JOURNAL d'eLIZâBETH
(Ëc.rit pour sa belle-sœur Rebecca Selon)
19 novembre 1803, 10 heures du soir.
« Une voix qui vous offrirait de vous dire en ce moment où est votre sœur, la sœur de votre âme , comme vous l'écouteriez avec avidité! Eh bien, vous ne pourriez plus dormir tranquille dans votre lit , si vous la voyiez comme elle est , sous les verrous , dans le coin d'une immense prison, n'ayant de jour que par une étroite fenêtre fermée d'un double grillage en fer. Si j'ai quelque chose à demander, c'est par là qu'il faut que j'appelle : alors paraît la sentinelle , armée de pied en cap, qui se promène avec un long fusil; et tout cela,
1 Daus toute l'Italie, pour désigner l' Angélus, ou ne dit pas autrement que VAve Mnria.
CHAI'ITHK !V 8.1
parce qu'on veut se préserver de la terrible contagion qu'on suppose que nous avons a[)portée de New-York.
« Pour reprendre où j'en étais restée hier soir \ je m'endormis donc, et je rêvai que je me trouvais dans la nef au milieu de l'église de la Trinité, chantant de toute mon âme l'hymne à notre cher Sacrement. Après, quand je me réveillai , je me sentis toute consolée et toute contente. Dans la matinée, on m'apprit qu'un bateau se trouvait par le travers de notre navire ; je volai sur le pont, et aussitôt apercevant le cher Carleton -, venu à notre rencontre, j'allais me précipiter dans ses bras, lorsque je vis qu'il reculait; et un garde que je remarquai pour la première fois, s'écria: N'approchez pas ! On nous expliqua alors que notre navire était le premier qui apportait la nouvelle de l'invasion de la fièvre jaune à New- York; et comme nous n'avions pas de certificat de la Santé, il n'y avait rien à répondre.
« Le navire dut aller en rade, et mon pauvre William se préparer à entrer au lazaret, malade comme il était. Pendant que nous faisions nos apprêts pour nous y rendre, la troupe de musiciens qui s'empresse toujours au devant des étrangers arrivés au port, est venue jouer sous la fenêtre de notre cabine le Hail Columbia, et ces petits airs que les enfants chez nous chantent en dansant. M. O'Brien et tous les autres étaient comme fous de joie; pour moi, je me trouvais presque heureuse de pouvoir me cacher au fond de ma cabine, tant mon
1 Dans une partie du journal d'Elizabeth, qui ne nous a pas été conservée.
2 Guy-Carleton Bayley , un des fils de M. Bayley, né du second mariage de celui-ci avec M'i« Barclay.
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cœur élail i^onflé de tristesse, et prêt à éclater Mon pauvre William me regardait; ses yeux avaient une angoisse dont vous ne sauriez vous faire une idée; il paraissait tellement souffrant, qu'on eût dit qu'il n'eût pu aller jusqu'au bout de la journée.
c( Un bateau parut, remorqué par une barque à quatorze rames; on nous fit entrer dans le bateau. Le lazaret étant à quelques millt s de la ville, on nous ramena de nouveau au large. Après une heure de navigation, nous arrivons devant les chaines qui barrent l'entrée du chenal par lequel on a accès dans la place. Ces chaines s'abaissent à un signal donné successivement par plusieurs cloches; nous passons sous des murailles plus hautes que les fenêtres d'un second étage; nos marins, après i)eaucoup de cris et de disputes, finissent par s'accorder sur le lieu de notre débarquement; notre bateau s'arrête. De nouveaux tintements de cloche amènent successivement un garde, et puis un autre; et, environ une demi-heure plus tard , celui que l'on appelle ici il signor capitano, qui , après maintes consultations, maints chuchotements à l'oreille de son lieutenant, dit que nous pouvons prendre terre. Sur quoi, tout l'équipage s'étant retiré, un garde nous indique avec sa baïonnette le chemin que nous devons prendre. A. ce moment, un ordre écrit du commandant de la barque qui venait de nous remorquer fut expédié au capitano , qui reçut ce papier au bout d'un bâton ; et on alluma du feu, pour le faire passer à travers la fumée avant de le lire. Mes livres, qui vont toujours avec moi , ont été soigneusement mis à part ; on les a tous examinés page par page, et aussi ma boîte à écrire. La
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personne qui a fait cet office et qui a visité nos matelas , sera soumise cà une quarantaine aussi longue que la nôtre.
« Pauvre petite Anna, comme elle tremblait pendant tout ce temps-là! et William, il chancelait comme s'il avait été au moment de défaillir. Si cela lui fût arrivé, personne n'aurait osé le toucher ni le secourir, tant ils ont peur pour leur vie. Nous fûmes conduits juste en face les fenêtres de la maison du capitano, où était venue M""^ Filippo Filicchi. Regards affectueux, signes d'amitié sans nombre. Il y avait la grille devant nous; je crains pourtant de n'avoir pu cacher ma fatigue de corps et d'esprit.
« Pour commencer, on nous a offert des sièges ; ou plutôt, on en a placé à notre portée. A présent que nous les avons touchés , il n'est plus permis de les rapporter à la maison. Après, on nous a montré la porte par où nous devions entrer : n° 6 ; un escalier de pierre , vingt marches roides à monter; une grande chambre voûtée , très-haute , aussi haute que le plafond de Saint- Paul ; le pavé en briques ; les murailles toutes nues. Le capitano nous a envoyé trois œufs à la coque, une bouteille de vin et quelques tranches de pain. On avait mis par terre un matelas pour William, et il s'était couché dessus; il n'a pu goûter ni au vin ni aux œufs. Nos sirops, nos gelées, nos potions, qu'il fallait lui donner d'heure en heure, à bord du vaisseau, où sontelles? Je n'ai rien apporté; j'avais toujours entendu dire que le lazaret était un endroit tout exprès pour les malades. J'ai découvert auprès de notre chambre une sorte de petit réduit, où j'ai été m'agenouiller un in-
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stant. Là, j'ai laissé mon cœur déboHer; mes larmes ont ariosé le pavé. Je suis revenue ensuite vers mon pauvre William; lui et Anna avaient grand hesoin de quelques paroles pour les encourager. Petite chérie ! elle ne fut pas longue à trouver un bout de corde qui avait lié une de nos caisses , et elle s'est mise à sauter ; le froid nous faisait grelotter sur ce pavé de briques, dans cette grande chambre aux murailles nues.
K A la tombée de la nuit, les excellents Filicchi nous ont envoyé de quoi dîner, et en même temps plusieurs choses de première nécessité. Nous sommes retournés à la grille pour les voir. Maintenant William et Anna dorment étendus sur des matelas de bord qu'on a posés sur ce pavé froid. Je me confie en Dieu, espérant qu'après avoir donné à mon pauvre malade la force de résister à l'épreuve d'une telle journée , il nous assistera pour nous faire aller plus loin. Il est vraiment notre tout... Mes yeux me font mal, après toutes ces larmes, et ce vent, et cette fatigue; il me faut les fermer et élever mon cœur; le sommeil ne me viendra pas facilement... femme vous auriez aimé la petite Anna, si vous l'axiez vue tout à l'heure, pendant ses prières, ses petits bras enlacés à mon cou; elle répandait des larmes à flots. Je lui ai lu , pour l'endormir, quelques courtes paroles de conGance et d'abandon à Dieu ; elle m'a dit : « Maman, si papa allait mourir ici ! mais Dieu est avec nous. — Oui , Dieu est avec nous; et si nos souffrances abondent, ses consolations surabondent aussi, et surpassent toutes paroles. » Si dans ce vent qui se déchaîne maintenant, tel, dit-on, qu'il n'y en eut jamais de pareil dans cette saison ; qui éteint
presque notre lumière; qui s'abat sur mou William par toutes les fentes de murs , et qui mugit dans la cheminée avec un hruit [)areil au tonnerre; si dans tout cela nous ne voyions pas l'eiTet du vouloir de Dieu; si dans le délaissement de notre situation nous ne voyions pas raccom[>lissement des desseins de Celui qui règle tous les événements de notre vie, vraiment nous serions bien à plaindre... Voici une heure qu'il a eu une violente crise de toux, et il a encore craché du sang. Il fait tout ce qu'il peut pour me le cacher , et cela l'agite et le tourmente encore davantage... Que dirons-nous? C'est ici l'heure de l'épreuve. Que le Seigneur, qui la permet, nous soutienne et nous fortifie! Regarder autour de soi, cela jette en trop d'angoisse! Regardons en avant, vers le but et la récompense. »
Le io novembre. Dimanche. Neuf heures.
<< Les cloches du matin ont éveillé mon âme aux regrets les plus douloureux , et l'ont plongée dans une telle agonie de tristesse, qu'au premier moment la prière elle-même à été impuissante à me soulager. De ma petite chambre j'ai regardé longtemps au loin la pleine mer ; plus près, les vagues qui se brisaient contre les hauts rochers aux abords de cette prison. Courroucées devant eet obstacle, elles montaient tout éeumantes jusqu'à la hauteur de nos muraille.^. J'ai fini par rentrer en moi. J'ai vu que j'étais là, offensant Dieu, mon unique ami, mon unique ressource dans mon malheur. J'ai senti que je privais volontairement
mon àme de la seule consolation qu'elle pouvait attendre. La prière que j'ai faite pour obtenir force et pardon m'a apporté la paix; j'ai pu revenir auprès de mon William la sérénité sur le visage. On venait de tirer les verrous de notre porte; le pauvre Filippo \ dans sa peur d'approcher de trop près, avait déposé une jatte de lait pour nous sur le seuil de notre chambre. Anna et William ont mangé un peu de pain trempé dans ce lait; moi j'ai pris, tout en marchant de long en large, une petite croûte de pain et un peu de vin. William ne pouvait se tenir sur son séant. Une crise lui est revenue, et avec elle toute l'agonie de mon âme. Voir mon mari gisant sur ces carreaux glacés, sans feu, gémissant et grelottant !... ses yeux tristes, presque éteints, fixés sur mon visat^e, tandis que ses larmes roulaient sur son oreiller, sans qu'il prononçât un seul mot!... Anna se mit à frotter une de ses mains, moi l'autre, jusqu'à ce que la chaleur de la fièvre fût survenue... Le commandant est venu nous apporter la nouvelle cfde notre quarantaine était abrégée de cinq jours ; il m'a dit qu'on devait toujours demeurer content dans l'accomplissement des desseins de la Providence. Notre réponse a été une explosion de sanglots; et il n'a pas tardé à s'éloigner.
« M. Filicchi est venu pour consoler mon William. Après qu'il nous a eu quittés, nous avons récité de nos chères prières tout ce qu'en a pu suivre William. Après, j'ai été obligée de reposer un peu ma tête. On nous a envoyé de la ville notre dîner et un serviteur
' Un des gardiens du lazaret.
nnAFMTHK IV ni
qui rt'sU'ra av(;c nous tout le temps de notre quarantaine. C'est un vieillard, Luigi, tout petit, avec des cheveux blancs. Il a des yeux bleus dont le regard passe tour à tour de la gaieté à la tristesse, comme s'il voulait nous plaindre et nous ranimer en même temps. Quand il est entré, j'avais le visage couvert avec un mouchoir; et je n'ai pas senlement levé les yeux, tant j'étais fatiguée de voir tous ces hommes avec leurs chapeaux retroussés, leurs cocardes, leurs baïonnettes... Pauvre Luigi, je me souviendrai longtemps de sa voix pleine de larmes et de tendresse, quand il vit que je refusais de dîner. Il regarda an ciel, en élevant ses mains, comme s'il avait demandé à Dieu de me consoler. Vraiment, je serais toute consolée, si je n'avais pas là mon pauvre William. Mais le voir ainsi, en l'état où il est, c'est pire que s'il était mort!
« On a tiré les verrous d'une autre porte , et l'on a donné à Luigi un logement à part, à côté de nous. xMaintenant qu'il est entré dans notre chambre et qu'il a touché ce que nous avions touché , il est devenu pour eux tous un objet de terreur. Que de fois, dans une seule journée, ce pauvre vieillard monte et redescend nos vingt marches roides, presque perpendiculaires, pour nous procurer ce qui nous est nécessaire , ou pour nous apporter quelque soulagement !
« Aujourd'hui sa besogne a duré longtemps; quand il a eu fini, je lui ai offert une chaise pour qu'il s'y reposât. Il a presque sauté par-dessus, de l'autre côté; et puis il s'est mis à gambader autour de moi , comme s'il avait été fou, déclarant qu'il allait passer toute la nuit à nous servir. William , abattu , excédé , s'est eu-
!)-> KLIZABETH SETON
dormi. Anna a commencé ses prières au milieu d'un torrent de larmes , et a eu Itientôt oublié tous ses chagrins. Moi aussi , je me suis dit que me jeter à genoux, qu'ouvrir mon livre de prières , serait pour mon âme le signal du repos. Il était alors neuf heures du soir ici, et trois heures à New- York. Je me suis représenté mon âme et les âmes de ceux que je chéris, réunies toutes ensemble à ce moment devant le trône de la grâce, offrant au Seigneur tout-puissant les mêmes prières^ par les mérites du même Rédempteur, par l'inspiration du même Saint-Esprit. Mon âme, qui souvent déjà s'est consolée dans cette pensée, s'est trouvée tout à coup remplie de la joie de son Seigneur, et a tressailli d'allégresse dans le Dieu de son salut. — Après mes prières, lu dans mon petit livre de sermons; cent fois plus heureuse alors, que je n'avais été désespérée. »
Lundi 21 nosemhre.
« A mon réveil, même impression de calme et de consolation qu'hier, en me mettant au lit. — Apporté à William le lait chaud qu'il prend chaque matin. — Réfléchi avec lui sur notre situation. Bien qu'elle soit si (Contraire à ce qu'exigerait son état, commencé à l'envisager comme le premier pas dans la voie où nous veut cette volonté toute-puissante, qui dispose toutes choses pour notre profit. Mis ma petite Anna en train à son travail ; moi-même appliquée à ma chère sainte Écriture, tout contre le lit du pauvre malade, tremblant d'un accès de fièvre.
« Le commandant est venu avec des gardes et a fait