‹ Elizabeth Seton et les commencements de l'église catholique aux États-Unis (volume 2)Chapitre 13 sur 94 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

monter pour nous un lit fort propre avec des rideaux, envoyé par Filicchi. Il a fait dresser des bancs sur lesquels nous pourrons coucher, Anna et moi , et il y a inscrit nos noms : Signor Guliebno, Signora Elisabetta, et Sigiiora Anna. Le ton de sa voix, qui de nouveau m'exhortait avec douceur à me tourner vers le bon Dieu, m'a fait lever les yeux sur lui , et j'ai trouvé sur les traits de son visage la vraie expression que donne une âme bienveillante. Son grand chapeau , qu'il venait d'ôter, m'avait caché jusqu'alors ses cheveux blancs, avec une bonne et douce figure. 11 m'a dit : J'ai été marié ; j'avais une femme que j'aimais, que

j'aimais, ah! elle m'a donné une petite tille, et

elle est morte presque aussitôt après, en me recommandant son enfant. — Je crois que je commence à l'aimer notre capilano. — 11 joignait ses mains, et levait les yeux en haut; puis regardant mon AYilliam : Si Dieu l'appelait, a-t-il dit, qu'y pourrions-nous? E che voleté, Signora ! — Lu et sauté à la corde pour me réchautfer. Regardé tout autour de moi, dans notre prison, et trouvé que notre position était supportable. Consolé mon William autant que j'ai pu, tenant ses mains dans les miennes, essuyant ses larmes , lui suggérant des paroles de piété; son âme est trop accablée pour pouvoir prier d'elle-même. — Écouté lire Anna, tandis que je contemplais le soleil couchant, au milieu d'un nuage. Quand ils ont été endormis tous les deux, lu, prié, pleuré, et prié encore jusqu'à onze heures. Il est bien facile ici de savoir les heures du jour et de la nuit : il y a quatre cloches qui spnnent à toutes les heures et à tous les quarts. »

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Mardi 22 novembre.

« William s'est trouvé mieux ; il est tout encouragé par son médecin, le docteur Tuccoli, qui est rempli de bonté pour lui , comme l'est aussi notre commandant. Celui-ci paraît maintenant me comprendre un peu ; il m'a encore répété: J'aimais ma femme, je l'aimais, et elle est morte ; e che voleté, Signora ! — Causé avec les Filicchi, de l'autre côté de la grille. Quelle difficulté j'ai eue pour ramener William jusqu'en haut de l'escalier! — Soigné William. — Fait la lecture tout haut pour lui. — Écouté lire Anua. — Rangé, mis tout en ordre; ti-rminé le plus ennuyeux de ces choses dont j'ai le souci maintenant. — Notre Luigi nous a apporté un élégant bouquet de jasmins , de géraniums et d'œillets. 11 sait faire des soupes excellentes. Il fait tout cuire sur du charbon, dans une petite marmite. — Point de coucher de soleil; un vent impétueux, capable de renverser nos murailles, si quelque chose ])ouYait les renverser. — Mugissements de la mer semblables au bruit du tonnerre. — Passé cette soirée comme la précédente; mais tout à fait réconciliée avec les verrous , les barreaux , la sentinelle en faction. Mon flambeau ne me fait plus peur; d'ailleurs, autour de nous, il n'y aurait rien à brûler que le volet de la fenêtre. »

Mercredi 23 novembre.

« Non-seulement je suis résolue à porter ma croix, mais je l'ai baisée. Mais à ce même moment, tandis que

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je rendais gloire à Dieu de ses consolations , mou pauvre William a été pris d'une crise presque au-dessus de ses forces. Il m'a dit, comme il l'a déjà fait plusieurs fois, qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui, que ses forces s'affaiblissaient d'heure en heure ; qu'il s'en allait peu à peu, et qu'il n'irait pas loin. Ceci pour moi seule. Avec ses amis, il est tout à fait gai. Tl n'est plus en état d'aller jusque vers eux ; on les admet au seuil de notre porte , avec défense de toucher à la plus petite chose qui nous ait approchés. Le bout du bâton de notre capitano tient mon pauvre William à distance au moindre mouvement qu'il fait vers eux dans l'ardeur de la conversation. C'est tout à fait, comme dans mon enfance , QUAND ON ALLAIT VOIR LES LIONS ! ! ! — Un des gardes nous a apporté de l'encens dans un vase, pour purifier notre air. — Au coucher du soleil, une demi-heure de calme; Anna et moi avons chanté les hymnes de l'A vent, à voix basse. — Après que tout a été endormi , j'ai récité seule notre cher office ; ce que William n'a pu faire aujourd'hui. J'ai puisé là de célestes consolations, oubliant la prison, les verrous et les chagrins. J'aurais vraiment pris plaisir à chanter dans la prison les louanges du Seigneur avec saint Paul et Silas ' . »

1 « Ils se saisirent de Paul et de Silas... et après qu'on les eut frappés de coups, ils les envoyèrent en prison. — Le geôlier les mit au fond de la prison, et leur serra les pieds dans des ceps. — Sur le minuit, Paul et Silas se mirent à prier et à chanter les louanges de Dieu; et les autres piisonniers les entendaient. — Actes des Apôtres, ch. xvi.

Jeudi -24 novembre.

« Je regarde ma position actuelle comme un trésor. Si mon corps est en prison , mon âme est en liberté. En un tel état de liberté , que tant que ce corps et celte âme seront unis sur la terre, je ne goûterai peut-être jamais plus rien de pareil. Tout moment qui n'a pas été consacré à mes soins de garde- malade ou à mes chers livres m'est une perte. — Comme Anna est heureuse avec sa poupée en chifiFon et les petits présents qu'on lui a faits! c'est plaisir de la voir. — Notre commandant nous a aj)porté la nouvelle qu'on nous a encore fait grâce de cinq jours : le 19 décembre nous serons libres. Le pauvre William a dit avec un soupir : «Je crois qu'avant ce moment-là....» NoUs pleurons et nous prions ensemble , et quand il a épanché sa tristesse , il paraît un peu soulagé. 11 a toujours un sommeil paisible après ses crises. Une tempête violente , qui fait jaillir l'écume de la mer jusqu'à notre fenêtre, ajoute encore à sa mélancolie. Dans de pareils moments, si je pouvais oublier mon Dieu un seul instant, je deviendrais comme folle. iMais il apaise tout: Sois en repos, et souviens -toi que je suis ton Dieu, ton père. — Notre chère maison là-bas, mes chères sœurs! mes petits enfants! Eh bien! ils sont sous la garde de

Dieu en ce monde et au ciel. Tous ceux que j'aime le plus tendrement aiment Dieu; si nous ne devons plus nous revoir ici-bas , nous serons réunis là-haut , où nous ne nous séparerons plus : que c'est là , pour s'y arrêter longtemps, une douce pensée! S'ils sont

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maintenant perdus pour moi , leur yain est infini, éternel. - Que de fois j'ai dit à mon William : « Quand vous vous réveillerez en cet autre monde, vous verrez que ce monde-ci n'a rien à donner, rien qui vaille qu'on soit tenté d'y revenir. Votre sollicitude pour votre femme et pour vos petits enfants était comme la main qui soutient la coupe : cette coupe , vous le verrez, c'est Dieu lui-même qui la tiendra à votre place, s'il veut vous rappeler à lui. » Père céleste, prenez pitié de vos pauvres créatures, faibles et surchargées d'un si lourd fardeau. La force nous manque pour lever nos yeux vers vous. Relevez-nous de la poussière, pour l'amour de Celui qui est notre résurrection et notre vie, .Jésus- Christ, notre adorable Rédempteur. »

Vendredi 25 novembre.

c( .Journée de souffrance pour le corps, mais de paix en Dieu. — Prié à genoux sur nos nattes, autour de la table, et récité notre office chéri. — Grand vent et tempête. — Carleton a été admis au bas de notre escalier; d'en haut, j'ai pu m'entretenir avec lui, ce qui m'est une grande douceur ; car je le regarde vraiment comme un être parfait. — C'est aujourd'hui l'anniversaire de la naissance de notre cher petit William * ; je l'ai rappelé à mon mari : j'ai mal fait , car il en a été ému jusqu'aux larmes. Il s'est attendri aussi en regar-

1 Le second des enfants de William-Magee et d'Elizabeth, qui, à cette date du 25 novembre 1808, entrait dans sa huitième année.

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daiit le portrait de notre chère Henriette ^ Hélas ! il est si faible , qu il pleure à la seule pensée de notre foyer. — Que notre Seigneur est bon de donner un peu de force à mon âme ! Imaginez que vous voyez mon pauvre mari, lui qui a tout quitté pour venir chercher un climat plus doux, emprisonné entre ces murailles hautes et humides, exposé au froid et au vent, qui le pénètrent jusqu'aux os; et impossible d'avoir du feu, si ce n'est celui de la cuisine , fait avec du charbon de terre , dont la fumée l'oppresse, lui serre la poitrine au point de lui causer presque des convulsions; et pas une goutte de sirop , rien pour calmer cette toux. Du lait seulement, du quina, du lichen d'Islande, ou encore , des pilules d'opium , qu'il prend sans dire mot, comme par devoir, sans avoir seulement l'air d'en rien espérer. Lorsque je sens en moi que la nature succombe, et que je ne puis même plus trouver un sourire pour mon visage , je cache ma tête contre la chaise à côté de son lit : il s'imagine que je prie. Je prie en effet, la prière est toute ma consolation. Sans elle, je serais de bien peu d'utilité pour lui. Nuit et jour il m'appelle «son âme, sa vie, sa chérie, son tout». — Noire commandant est venu cet après-midi , et voyant le pauvre William dans un violent accès de fièvre , il s'est écrié : « Dans cette chambre, que de souffrances j'ai vues déjà! Ici, un Arménien, en lutte avec la mort , qui suppliait qu'on lui donnât un couteau pour mettre fin à ses angoisses. Là, à la place même du lit

I Henriette Seton , la seconde des sœurs de William-Magee; elle était alors âgée de seize ans.

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de la Signera, un Français pris du délire de la fièvn;, qui voulait absolument qu'on lui tirât un œup de feu ; et il mourut au milieu de convulsions terribles. Ces petits carrés de papier que vous voyez collés sur les portes, marquent combien de jours les diiférentes personnes qui s'y sont succédé y ont passés. Le volet est couvert d'entailles avec les nombres 10, 20, 30, 40, qui signifient autant de jours. » — Mon Dieu! je ne les marquerai pas, nos jours; j'espère qu'ils sont comptés là -haut.

« Cher, cher William , je parviens quelquefois à lui inspirer, pendant quelques moments, la pensée qu'il lui serait doux de mourir. Mon Père et mon Dieu, que votre volonté soit faite. Père de miséricorde et de compassion, Seigneur, notre Dieu tout-puissant pour nous secourir et nous sauver, vous qui nous promettez le pardon et nous rachetez par les mérites de notre adorable Rédempteur, non , vous ne laisserez pas périr ceux pour qui Jésus a répandu son sang précieux. Oh ! si nous ne connaissions pas notre Dieu, si nou§ ne sentions pas ses consolations , si nous n'embrassions pas sa radieuse espérance, si nous ne trouvions pas nos délices dans l'étude de sa vérité et de sa sainte paroi", qu'est-ce que nous deviendrions?

« Le malheur présent, avant-coureur de maux encore plus sensibles, « Marque de sa lourde empreinte chaque heure de nos tristes jours; « L'imagination assombrie se couvre de nuages , « L'imiuiétude charge l'aveuir d'épreuves sans nombre : « Je ne laisserai pas toutefois de me réjouir dans le Seigneur, « Je ne cesserai pas d'élever ma voix vers Dieu. « Père de miséricorde, mes reconnaissantes louanges célébreront toujours ton nom et te rendront gloire à jamais. » J. H. H.

« Le commandant dit que toutes les religions sont bonnes; et qu'ainsi il est bon que chacun en ait une et qu'il s'y tienne. « Cependant, a-t-il ajouté, la vôtre n'est pas si bonne que la mienne. Faire aux autres ce que nous voudrions qu'ils nous fissent, voilà toute la religion; tout est là.» — Dites-moi, cher commandant, regardez-vous cette parole comme un précepte qui nous a été donné , ou seulement comme une S3ge maxime? — « Je la regarde comme un précepte , Signora. » — Eh bien! Signor ca^itano, Celui qui a fait un précepte pour nous de cette maxime qui vous semble si sage , nous a ordonné aussi ., et en premier lieu, d'aimer le Seigneur notre Dieu, de toute notre âme. Est-ce que vous ne lui donnerez pas le premier rang, à ce précepte-là? Capitano ! — «Ah ! Signora, il est excellent, mais il y a tant de choses... » — Pauvre capitano, à l'âge de soixante ans, trouver qu'z'/ y a tant de choses qui mettent obstacle au don de son âme à Dieu !... — Ma chère petite Anna, là, près de moi , elle n'est encore qu'une enfant, mais plus savante que ce vieillard ! — L'enfant mourra à l'âge de cent ans ; et le pécheur âgé de cent ans sera., . perdu ' /

Mardi 29 novembre.

«La nuit dernière, j "ai été obligée de me mettre au Ut à dix heures, pour me réchauffer dans les bras de la petite Anna. Ce matin, je me suis réveillée comme la lune brillait encore, juste en face de la fenêtre; mais je n'ai pu jouir de sa clarté: l'écume de la mer rend les

1 Isaïe, ch. liv, v. ±.

CHAITrUh: [V loi

carreaux toujours obscurs. — Restée au lit avec ma petite Annette, à lui expliquer uotre Te Deum, jusqu'à neuf heures. — Elle m'a dit : « Il y a uue chose qui me trouble, maman: Notre -Seip;iieur a dit que ceux qui veulent réf^^ner avec lui doivent souffrir avec lui. Moi, si je mourais maintenant, où donc irais -je? Je n'ai pas encore souffert. » — Elle tousse beaucoup, et elle sent une douleur très-vive à la poitrine. — Elle m'a dit : « Quand je me sens cette douleur, je pense quelquefois que Dieu m'appellera bientôt à lui , et me retirera de ce monde , où je ne cesse de l'offenser, et je me dis que cela me serait bien bon , si Dieu m'envoyait une maladie , parce que je pourrais tâcher de lui piaire en la supportant patiemment, et en souffrant pour lui. » — Mon Anna, tu lui plais tous les jours , quand tu m'aides au milieu de mes peines. — «Ah! croyez-vous, maman? Dieu soit béni ! Dieu soit béni ! w ~ Après déjeuner, lu nos psaumes à mon William , et le trente-cinquième chapitre d'Isaïe ; nous y avons trouvé un charme tel , que cela nous a rendus tout joyeux. Il a lu, à la demande de la petite Anna, le dernier chapitre de l'Apocalypse ; mais l'accent de celte voix !... Non, il n'y a pas de cœur qui aurait pu y tenir !... Encore la tempête en mer, et le vent qui souffle , et un froid si vif. William , avec une couverture sur ses épaules , se traîne vers le feu de notre vieux serviteur; Anna saute à la corde, et M"" Elizabeth fait cinq à six fois de suite, sans s'arrêter, le tour de la chambre, en sautant sur un pied. — Vous en riez, ma sœur, mais c'est un très-bon exercice, et qui réchauffe plus vite que le feu quand on se remue de bon cœur. — Chanté des hymnes et lu les Pro-

\{)î KLIZAHKÏH SETON

pliètes à William, qui frissonnait sous ses couvorlures. — Senti que Dieu est avec nous, et qu'il est notre tout. Sa fièvre devient brûlante ; rien que sa respiration fait trembler son lit ! — Mon Dieu ! mou Père ! »

Saint André. — 30 novembre.

« William a pu retourner auprès du feu , dans la cuisine.— La nuit dernière, trente ou quarante pauvres créatures de toutes les nations, Grecs, Turcs, Espagnols, Français, venant de faire naufrage, sont arrivés ici. Point de matelas, point d'habits, point de nourriture. De grandes jaquettes, et pas de chemises; ou des "chemises, et pas d'habits. On les a entassés tous dans une seule chambre aux murailles nues, avec une cruche d'eau , en attendant que le commandant en chef trouve le temps de s'occuper d'eux. Notre capitano dit qu'il ne peut rien faire sans avoir des ordres : Patienza. E che voleté, Signoral — Anna dit : « Maman, malgré que nous ayons si froid , et que nous soyons dans une prison , comme nous sommes heureux en comparaison d'eux ! Et puis, nous avons la paix, tandis qu'eux ils ne font que se quereller, que se battre, et ils crient tout le temps. Le capitano nous envoie jusqu'à des marrons et des fruits de sa propre table ; eux, ils n'ont pas même de pain. » — Nous avons récité notre ofïice de chaque jour auprès du lit de William ; il se figurait que cela arrêterait ses frissons. L'âme de mon William est si abattue; elle a peine à embrasser cette foi, qui est son unique ressource. C'est en notre Rédempteur qu'il nous

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(aui dierclier notre appui à tous les moments de notre vie; mais si notre àme est au moment de son départ, oli! c'est alors qu'il faut nous suspendre à lui par une étreinte encore plus forte; que deviendrions-nous sans cela? Cher William, ce n'est pas un sentiment de terreur qui vous pousse vers votre Dieu. Vous désiriez le servir, vous y faisiez tous vos efforts , longtemps avant que cette épreuve fût venue. Pourquoi donc ne pas voir en lui un père qui connaît les divers besoins et les pensées de ses enfants, et qui reçoit dans sa bonté tous ceux qui viennent à lui , par la voie qu'il leur a choisie ! Vous dites que votre unique espérance est dans le Christ : eh ! de quelle autre espérance avons-nous besoin?

« Nous avons eu la visite du second de notre vaisseau, envoyé par le capitaine O'Brien. J'ai été pour lui parler de l'autre côté de la grille; il avait avec lui un des matelots qui, lorsque nous étions à bord, paraissait nous aimer comme sa vraie âme, toujours en mouvement pour nous servir, et ne sachant qu'imaginer pour nous être agréable. Pauvre Charles! il est devenu tout pâle lorsqu'il a vu ma figure à travers les barreaux de fer. ce Eh quoi! madame Seton, êtes-vous en prison?» — Tout le long du chemin, en s'en retournant, il a regardé en arrière, et il faisait signe de la tête à Anna, tant qu'il a pu l'apercevoir. Charles a été en quarantaine à Staten-lsland ' ; rien que cela aurait sufR pour me le faire aimer, sans parler de son bon cœur. Je n'entendrai jamais le cri (les matelots, yo, yo, sans penser à

' staten-lsland où les vaisseaux faisaient quarantaine avant d'entrer dans le port de New-York. On se souvient que les fonctions de Richard liayley, le père d'Elizabeth, l'appelaient chaque jour à Staten-lsland.

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l'aocent mélancolique de Charles. Il est le favori du capitaine O'Brien et de tout le monde.

« Que mon maître adorable est bon de donner au regard même d'un étranger une expression de compassion et de douceur! Depuis le jour où nous sommes arrivés ici, j'ai remarqué un des gariliens de notre chambre j qui a toujours un air de tristesse et de sympathie quand il nous regarde. Je ne comprends pas ce qu'il dit, et il ne m'entend pas non plus; cependant nous nous parlons beaucoup , et même très-vite. Hier, en me montrant sa poitrine et son gosier, il m'a fait entendre qu'il était malade. Quand le commandant est venu , je lui ai dit que j'étais bien triste pour ce pauvre Filippo. « Ah! Signora, il n'est pas à plaindre: voici deux ans qu'il s'est marié à une belle jeune femme de seize ans, il a deux enfants, et il reçoit par jour trois sols et six deniers.' Il est vrai qu'il est obligé de passer les nuits au lazaret, mais le matin il peut aller chez lui, une heure ou deux. Il n'y a pas eu moyen de lui accorder plus de temps , à cause de son emploi : e che voleté , Signoral » — Père clément et miséricordieux, qui donnez plein contentement à un honnête cœur avec trois sols et six deniers par jour! une femme et deux enfants à nourrir avec de si faibles ressources, faites que je me souvienne de Filippo quand quelque chose me manquera, ou quand je penserai que quelque chose me manque. 11 a vingt-deux ans, sa femme en a dixhuit : ma pensée s'envole là -bas vers H'** et vers B***, ces très-chers.

« Venue à la grille avec la petite Anna pour chercher une poupée que lui a donnée la fille du commandant.

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C'est »'ll(?-tnèine qui la lui a faite. Comme elle se tenait tendrement au bras de son père! elle a l'air si doux et si bon ! Elle vient de refuser des offres de mariage , parce qu'elle ne veut pas se séparer de lui. Ab! que de souvenirs se sont réveillés en moi tandis que je la regardais ! »

l«'' décembre.

« Levée entre six et sept beures, avant que le jour eût paru. La lune était brillante en face de notre fenêtre; sa clarté l'emportait encore sur l'aube qui naissait. Pas un souffle de brise. La mer, que j'avais vue jusqu'alors si violente, semblait caresser les rocbers qu'elle avait battus tant de fois. Autour de moi , tout était calme et repos. Là-haut seulement, comme deux points dans l'azur, deux petites mouettes blanches se jouaient au-dessus de ma tête. Elles ont pris leur vol vers l'ouest; vers ma maison, là-bas, vers mes amours, — oh ! non , pas cette pensée ! — elles ont pris leur vol vers le ciel. Et j'ai essayé d'envoyer mon âme vers le ciel. Et l'ange qui apporte la paix est venu au-devant d'elle, il a versé sur elle l'onction de la confiance, de la prière et de l'amour. Chassant loin d'elle toute vraie terreur, il l'a amenée vers son Sauveur et son Dieu. C'est vous, ô Dieu, que iious louons '. Hymne suave, dans laquelle il me semble que je rencontre toujours les âmes de ceux que je chéris, et Notre Père. Ces deux prières sont véritablement l'union de l'amour et de la

» Te Deum laudamus.

inr> ELIZABEIH SETON

louange; en elles, noire âme retrouve tout. —A dix heures, lu avec William et Anna. — A iiiitli, il a reposé, et Anna s'est mise à jouer dans la chambre à côté. Je me suis trouvée là seule ; seule à tout au monde ; un doux repos d'esprit s'est emparé de moi, comme en ces courts instants oij il semble qu'on oublie son corps.

«Un jour, dans l'année 1789, pendant que mon père était en Angleterre, par une belle matinée de mai , le cœur léger et joyeux, je sautai dans un chariot qui allait au bois chercher des branchages. Joe, qui avait conduit, se mit à couper son bois; et moi, je m'enfonçai sous les arbres. Je trouvai bientôt un sentier qui menait à une prairie. Là, il y avait un châtaignier, entouré de jeune plant sous lequel je pensai trouver une jolie place pour m'asseoir. C'était , en effet , un lit charmant : une mousse épaisse et verte, de l'ombre sous un arbre, et un chaud soleil. Sur ma tête, la voûte du ciel d'un bleu d'azur; autour de moi, toutes les rumeurs du printemps, tout allégresse et mélodie ; et ces douces fleurs, les clochettes des bois, et tous ces bouquets sauvages que j'avais cueillis en chemin. J'étais là, un cœur aussi innocent que jamais cœur d'enfant ait pu l'être, me remplissant d'amour pour Dieu et d'admiration pour ses œuvres. Même à présent, je crois éprouver les vives impressions que mon âme ressentit alors. Il me vint à la pensée que mon père, qui était si loin à ce moment, ne pouvait pas prendre soin de moi , mais que Dieu était mon père, mon tout. Je priai, je chantai des hynmes, je m'écriai à travers le bois ; je riais et me parlais à moi toute seule, admirant la bonté de Celui qui m'élevait ainsi au-dessus de moi-même et de tout chagrin. Puis je m'assis de

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nouveau pour goûter cette paix céleste. Je suis persuadée qu'une heure de jouissance pareille fait avancer de dix ans dans la vie spirituelle. (Juand j'eus retrouvé .Joe, je lui dis de retourner à la maison avec son bois, sans se mettre en peine de moi ; et je m'en allai, en faisant un détour d'un mille, pour voir le toit du presbytère. Là je priai encore de tout mon cœur; puis je revins à la maison, en chantant tout le reste du chemin.

« Tout cela s'est vivement représenté à mon esprit ce matin, tandis que le corps avait laissé l'àrae toute seule, comme je vous le disais. L'instant d'avant, j'avais prié et pleuré de tout mon cœur, ce (jui ne cesse pas d'être ma consolation. Les yeux fermés, la tête appuyée sur ma table , j'ai senti tout à fait comme si je vivais de nouveau dans ces douces heures; j'étais là, sous le châtaignier, avec cette même paix du cœur, cette entière confiance en Dieu, cette espérance eu lui. Le temps s'évanouira des hivers et de la* tempête, pour faire place à un printemps sans nuage. Ainsi vous le voyez, et vous le saviez déjà, que lorsqu'on a Dieu pour partage, il n'y a plus de prison, plus de hautes murailles, plus de verrous. Pour l'àme qui s'appuie sur lui, bien qu'accablée des soucis du présent et des sombres menaces de l'avenir, il n'y a point de tristesse. Jamais ma gratitude, si profonde qu'elle soit, ne suffira pour reconnaître le don d'une telle liberté; car, je [>uis le dire, c'est elle qui fait vivre chez mon pauvre William tout ce qui aurait dès longtemps défailli, dans le triste état où il est. Souvent, lorsqu'il entend que je chante les psaumes de notre triomphe en Dieu, ou quand je lui lis, de toute mou àme, les paroles de saint Paul, brûlantes de foi

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en Jésus-Christ, son esprit y puise la vie : il s'approprie ce qu'il vient d'entendre, et toutes nos tristesses se changent en joie. Ah ! j'ai liien sujet d'aimer Ditu et de vouloir employer toute mon âme à le servir. Quelle voix, si ce n'est celle d'un ange, pourrait jamais exprimer ce qu'il a déjà fait et ce qu'il continue à faire encore pour moi ? Tant que je vivrai , tant que je respirerai , dans le temps, dans l'éternité, je chanterai les louanges de mon Dieu. »

* 2 décembre.

« Goûté la douceur de l'aube naissante et de la matinée. — Lu le commentaire du psaume 104', et chanté des hymnes jusqu'à dix heures. — Forte gelée pendant la nuit. — Essayé de faire du feu dans ma chambre avec des broussailles ; mais tout a été perdu de fumée. — Les pauvres étrangers arrivés d'hier, devenus presque fous de froid et de faim, se sont querellés, battus, et enfin assis par groupes sur la terre, pour jouer avec des cartes, ce qui les a rendus encore plus bruyants que leurs querelles. — Patience... Anna est souffrante. William succombe!... Coucher du soleil clair et pur. Ses rayons ravivent mon àme , taudis qu'en elle , à ce même moment , tout chante le De Profundis, comme au fond d'un immense abîme de douleur. A l'heure de la tombée du jour, nous entendons sonner d'un côté la cloche de VAve Maria, de l'autre, les cloches pour les morts. Celles-ci se font entendre quelquefois pen-

< Benedic, onimn men, Domino. C'est le psaume 103« dans la Vulgate.

CHAPITHK IV loi»

dant longtemps. Tous les matins elles inv^itent à prier pour les âmes du purgatoire. — Notre commandant m'a beaucoup parlé du plaisir que j'aurais à Pise, le jour de Noël, à voir toutes les cérémonies. — Ah! les joies de Noël!... Notre Père céleste, qui voit mon âme en ce qu'elle a de plus intime, sait le bonheur qu'elle y goûterait ! Il aura pitié d'elle , en voyant comme elle est privée de ce qu'elle désire avec tant d'ardeur. »

4 décembre.

« Notre capitaine O'Brien et sa femme ont trouvé moyen d'arriver jusqu'à nous. «Ne touchez pas la Signora! » s'est écrié Filippo, en les écartant du bout de son bâton. — Bon et affectueux capitaine, quand j'ai couru en bas au-devant de lui , les larmes lui roulaient dans les yeux. "William et Anna regardaient à travers la grille. M""* O'Brien s'est mise à pleurer. Nous n'avons pu les voir que quelques minutes à cause du froid. Le commandant du lazaret nous a envoyé des chenets et du menu bois; et j'ai arrangé un rideau près de la cheminée, pour rendre la fumée moins insupportable. — Jour d'anxiété passé entre Anna et son père. Elle a été très-souffrante pendant quelques heures. Quand elle s'est trouvée un peu mieux , nous nous sommes mises à genoux toutes les deux. Ah! puisse sa chère âme répandre longtemps de ces larmes précieuses comme elle en répandait tout à l'heure. — Chère, chère Rebecca, que de fois n'avons-nous pas veillé ensemble, nous deux auprès du foyer, comme m'y

voici maintenant tonte seule. Seule, oh ! non, je ne suis pas seule. J'ai ma Bible, mes livres de piété, mon Imitation, visibles objets d'une jouissance continuelle. Quand je n'ai pas des heures à leur donner, j'ai des minutes. Et ma société invisible! ab! celle-là elle est innombrable. Quelquefois je me sens si assurée de la présence de mon ange gardien, que je lève les yeux de dessus mon livre, et me persuade avec peine qu'il ne vient pas de me toucher. — La pauvre âme ! s'écrierait John Henry-Hobart', elle va perdre sa raison dans cette prison. — Qu'il se rassure : ces ravissements ne me viennent que lorsque tout est tranquille, et que j'ai passé une heure ou deux avec le prophète David ou avec Isaïe. Ces henres-là, je le pense souvent, je les compterai plus tard parmi les heures les plus précieuses de toute ma vie. — Mon Père et mon Dieu, c'est vous qui, me consolant ainsi par votre sainte parole, affermissez mon âme dans l'espérance au point qu'elle sent qu'elle est libre à l'heure où tout est tourment autour d'elle. C'est vous qui la fortifiez en lui montrant une indulgence si constante ; c'est vous qui renouvelez sa vie au sein même de ses douleurs ; c'est vous qui , parmi les scènes changeantes de son pèlerinage terrestre , lui donnez votre volonté comme un guide sur, pour la conduire ici-bas, et lui faire obtenir, avec vos consolations dès ce monde, sa part de votre gloire dans l'éternité. 0 Dieu ! que mon zèle infatigable, ma soumission la plus joyeuse, ma résignation la plus humble, vous expriment à jamais mon amour, ma gratitude, mes louanges, ma joie parfaite en vous. »

1 Ministre de l'Église épiscopalienne ou anglicane à New- York.

Dernières journées passées au lazaret. — Patience, douceur de William-Magee dans la privation et la maladie. — La Madeleine eu pleurs. — Sortie du lazaret. — Arrivée à Pise. — Symptômes funestes. — Souffrances de William, — Son agonie. — Sa mort. — L'ange et le nom de Jésus. — Départ de Pise. — La maison des Filicchi à Livouriie.

SUITE DU JOURNAL D ELIZABETH

12 décembre 1S03.

« Une semaine vient de s'écouler, chère sœur, sans qu'une seule ligne sortie de ma plume ait fixé les souvenirs qu'elle a laissés. Le premier jour, le dimanche, ce cher jour qui d'ordinaire m'apporte ses constantes bénédictions, s'est passé en prières interrompues, au milieu des angoisses. — Lundi, le 5, je fus éveillée de très-bonne heure par mon pauvre William, souffrant toujours davantage. ,Ie fis appeler le docteur Tuccoli, qui, sitôt qu'il l'eut vu, me dit: « Ce n'est plus de moi qu'il a besoin ; il faut que vous pensiez au soin de son âme. y) 11 ne fit qu'entrer et sortir, et quand il nous

put quittés, je nie sentis comme abandonnée, seule au monde. Mon William me regardait dans une agonie muette ; et moi , de même , je le regardais , chacun de nous deux ayant peur d'affaiblir le courage de l'autre. Tout à coup il s'est j('té dans mes bras, et il a dit : «Je rends mon âme près de toi... je meurs. » — Une crise affreuse est survenue, et après , une révolution extraordinaire s'est opérée en lui; tellement que quelques heures plus tard il ne paraissait pas plus mal que lors de notre arrivée au lazaret... Oh! quelle journée... Je l'ai passée tout entière à côté de son lit, sur ma petite natte. La plus grande partie du temps il est demeuré assoupi. Comme je priais, comme je louais Dieu! Nul n'est venu troubler ce silence solennel. Mi déjeuner, ni dîner pour interrompre ce repos... Carleton est venu à la tombée de la nuit ; puis notre commandant tout bon, tout empressé à se rendre secourable. Il a été frappé du calme de mon William, mais désolé de voir que j'allais rester seule avec lui ; car le docteur lui avait dit que, malgré le mieux actuel, tout annonçait qu'il pouvait s'éteindre en quelques heures. — Et moi, est-ce que j'aurais voulu avoir quelqu'un avec moi dans sa chambre? — Oh! non... Je navals pas peur... Je fis semblant de me coucher comme pour dormir, afin de ne pas lui faire de la peine. — Prêté l'oreille toute la nuit; tantôt auprès du feu, tantôt couchée; m'imaginant par moments que sa respiration s'arrêtait ; glacée d'effroi, la minute d'après, en écoutant le souffle oppressé de sa poitrine... J'ai été baiser son pauvre visage, pour voir s'il n'était pas froid... J'étais bien seule...! Père indulgent et chéri! et pourtant je n'étais pas seule, tan-

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