‹ Elizabeth Seton et les commencements de l'église catholique aux États-Unis (volume 2)Chapitre 16 sur 94 · CHAPITRE V lin · texte numérisé non relu

CHAPITRE V lin

heures, deux hommes ont assis mon William sur leurs bras, pour le porter du lazaret à la voiture des Filicchi. Je lui tenais la main. Une foule de gens nous entouraient et répétaient avec des soupirs : 0 poverinol Lf cœur me battait, à croire que j'allais me trouver mal, de la crainte que j'avais de le voir mourir. Mais le grand air l'a ravivé. Son esprit était tout remonté. Il s'est soutenu pendant un trajet de quinze milles, par une route pénible; et en arrivant il a paru plus fort qu'au moment du départ. — Mon Père et mon Dieu!... c'est là tout ne que pouvait balbutier mon cœur, débordant de gratitude. »

20 décembre.

« Laissez-moi m'arrêter ici, me demander si je suis en état de continuer ces pages , avec la même sincérité, la même exactitude scrupuleuse. Engloutie sous ce flot d'afflictions qui s'est abattu sur moi dans un si court espace de temps, me sera-t-ii possible de maîtriser l'émotion qui me suffoque , et de conserver mon âme dans sa solitude avec son Dieu?... Oui, je continuerai à écrire; car chaque moment est à sa louange et mérite d'être rappelé. — Mon William a été tranquille la plus grande partie de la journée, étendu sur un canapé, heureux du changement de sa situation, charmé du goût et de l'élégance de toute chose autour de lui. Tout ce qu'il peut souhaiter, il l'a maintenant à sa portée. Nous avons lu, causé , comparé le passé avec le présent, parlé des espérances célestes ; puis nous avons eu quf'lques bonnes heures avec notre cher Carleton, qui était

venu ici [)Our nous donner quatre jours. Tout annonçait que nous pouvions espérer une bonne nuit : mais, à peine avais-je arrangé les coussins du soplia qui me sert de lit, que je l'ai entendu qui m'appelait pour le soutenir. A partir de ce moment, les derniers symptômes , ceux que le docteur Tuccoli m'a dit devoir être les derniers, se sont manifestés. »

21 décembre.

« Une sorte de langueur s'est emparée de son esprit en même temps que de son corps. Pourtant il a dit qu'il devait sortir, qu'il voulait sortir en voiture. Le docteur Carlelacli m'a dit tout bas que rien qu'à l'essayer il pourrait y rester. Mais lui refuser ce qu'il désirait était presque impossible. D'ailleurs, le docteur a dit que rien ne pouvait être pire que de le contrarier. On l'a descendu dans un fauteuil , appuyé sur des coussins que soutenaient mes bras tremblants... Nous sommes partis. 0 mon Dieu! vous avez bien fait de me soutenir à cette heure... Au bout de cinq minutes , nous avons été forcés de revenir, de le sortir de la voiture et de le porter sur son fauteuil, dans l'escalier et à son lit... Je ne trouve plus de paroles. »

22 décembre.

«Jour voilé de sombres nuages , mais calme. »

23 décembre.

« La souffrance a semblé diminuer un peu. Il a encore voulu esssayer d'une nouvelle sortie en voi-

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ture. J'ai pris avec moi M""* de Tott — la dame qui nous loue la maison. — Nous sommes revenus mieux que nous n'étions partis, il semblait mieux se soutenir. J'ai commencé vraiment à croire que ces sorties lui seraient bonnes... C'était la dernière... »

24 décembre.

« Soufifrances continuelles. Pour la première fois, il ne peut plus du tout quitter son lit. Il a parlé avec tendresse de ses chers petits enfants. Remercié Dieu de lui avoir donné le temps de réfléchir, de l'avoir soutenu par de si grandes consolations goûtées dans sa parole et dans la prière. 11 a reposé jusqu'à minuit, grâce à quelques gouttes de laudanum. Ensuite il s'est éveillé; s'est étonné de voir que j'étais encore debout. Je lui ai dit : « Mon cher amour, les pensées les plus douces éloignent de moi le sommeil ; la nuit de Noël est commencée : celte nuit de la naissance de notre cher Rédempteur, qui nous a ouvert, vous le savez, les portes de la vie éternelle. — Oh ! oui, m'a-t-il dit, et combien je serais heureux si nous pouvions recevoir le sacrement! — Eh bien, ai-je repris , nous allons faire tout ce qui dépend de nous. » — Alors, j'ai versé un peu de vin dans une coupe, et j'ai récité divers passages des psaumes, avec plusieurs prières que j'avais marquées dans l'attente d'un moment favorable. Il a pris la coupe d'action de grâces , et je l'ai prise avec lui, tous deux mettant de côté les chagrins du temps en vue de l'éternité'. Oh! que je me sentais

1 Voir la note 2 à la fin de ce volume.

heureuse de voir les joies de cette éternité si vivement présentes à sa pensée ! — Le dimanche , M. O'Brien est venu. Mon William lui a dit qu'il me confiait à sa garde pour qu'il me ramenât dans notre pays. Il a dit cela avec une sérénité, une possession de lui même qui nous glaçaient. Je ne sais pas si j'ai existé ce jourlà. Je l'ai passé agenouillée près de son lit... D'un moment à l'autre, j'aurais pu voir mon William rendre son dernier soupir... Il demandait avec ferveur d'être délivré ce jour-là même, et il me suivait dans mes prières, dès qu'il éprouvait quelque trêve à ses excessives douleurs. »

26 décembre.

« Il était si impatient de partir, qu'à peine si j'ai pu obtenir de lui qu'il me permît d'humecter ses lèvres. Il ne cessait de demander à son Rédempteur de lui pardonner et de le délivrer. . . Comme il voulait toujours que sa porte fût tenue fermée, je n'ai pas été dérangée d'auprès de lui. Carleton s'était chargé de tenir Anna éloignée... Je ne cessais de lui répéter les promesses de l'Écriture et les prières que ma mémoire me rappelait. Il n'y avait que cela uniquement qui parût le soulager. Si je m'arrêtais un instant pour luirendre quelque soin, il me disait: Que fais-tu là? de quoi ai-je besoin? Je n'ai besoin que d'aller au ciel. Prie, prie pour mon âme. » Il se sentait si consolé dans la confiance que son Rédempteur le recevrait ! il voyait devant lui sa chère petite Rebecca qui lui souriait. Il a dit à la petite Anna : « Oh ! si ton père pouvait t'emmener avec lui ! »

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— A mmuit, li suaur froide est venue, il a essayé d'étendre ses deux bras hors de son lit, et il a répété à plusieurs reprises : « Tu m'as promis que tu repartirais. Viens, viens, sauvons-nous! » — A quatre heures, la lutte violente a cessé... Seulement quelques faibles sanglots, de longs soupirs...; quelques mots: « Ma chère femme ! mes chers petits !» et , Mon Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi, recevez-moi... » C'est tout ce que j'ai pu distinguer... Et encore à plusieurs reprises, « Jésus-Christ , .lésus-Christ ! ... « Et ainsi jusqu'à sept heures et un quart, que sa chère âme a pris son vol vers la nouvelle et bienheureuse demeure après laquelle il soupirait tant.

« Je lui demandais souvent, quand déjà il ne pouvait plus parler : « Tu sais bien , mon cher amour, que tu vas vers ton Rédempteur? » Et il me répondait : « Oui , » par un faible mouvement et par un regard de paix... A sept heures et un quart, le mardi matin , 27 décembre , son âme a été délivrée ; et aussi la mienne a été délivrée d'une agonie voisine de la mort.

— La vraie sœur de mon âme , qui n'a pas été témoin de ce qu'a souffert mon pauvre William, ne concevra peut-être jamais que j'aie pu prendre dans mes bras ma petite Anna , et l'agenouiller près ces chers restes , et lui faire rendre grâces avec moi à notre Père céleste d'avoir délivré notre bien-aimé de ses misères. Il l'a délivré vraiment, et il nous a donné à nous la joyeuse assurance que , par les mérites de notre béni Rédempteur, il est entré dans la vie éternelle, d'où il implore pitié pt tendre protection sur nous, qui devons encore poursuivre notre course sur cette terre. Après, ouvrant

l'2i ELIZABRTH SETON

la porte pour faire savoir aux gens de la maison que tout était fini , tous , les serviteurs et la maîtresse de la maison, se montrèrent fort en peine de ce qu'il fallait faire. Les voyant tous épouvantés de s'approcher de nous, comme si nous avions eu la fièvre jaune, j'ai fait venir deux femmes , des laveuses de linge qui s'étaient déjà employées pour moi , et ayant fermé la porte, moi, toute seule, avec leur secours, j'ai accompli près de lui le dernier de tous les devoirs; et, après, j'ai senti que j'avais fait tout, oui, tout ce que le plus tendre amour et le devoir pouvaient faire.

« Ma tête n'avait pas reposé depuis huit jours; et ces trois derniers jours et ces trois dernières nuits, une fatigue incessante ; un seul repas, toutes les vingtquatre heures. Pourtant il me fallait encore m'habiller, penser à partir, emballer, me tenir prête pour monter le plus tôt possible dans la voiture de M"* Filicchi, et faire quinze milles pour arriver à Livoume. Carleton et notre vieux Luigi sont restés pour veiller à tout.

« Mon cher "William a été emmené dans l'aprèsmidi, et déposé dans une maison destinée aux morts dans le cimetière protestant. Hélas! hélas! quelle journée!... lui fermer les yeux, l'étendre dans son linceul!... Partir... Voyager toute la journée... Être obligée de recevoir une douzaine de personnes dans ma chambre avant la nuit ; et, la nuit venue, commencer à avoir conscience de ma situation , et à me sentir écrasée sous ce fardeau! 0 mon Père et mon Dieu !

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u Le lendemain matin , à onze heures , tous les Anglais et les Américains présents à Livourne se sont réunis à la chapelle, dans le cimetière; et puis, tout a été fini... Au milieu de tout ceci, il n'est pas besoin que j'appuie pour dire la miséricorde et la consolante présence de mon Dieu. On comprend assez qu'aucune force humaine n'aurait pu supporter ce que j'ai éprouvé... Mon William me demandait souvent si j'étais sûre qu'il lui serait pardonné. Je metîorçais toujours de le persuader qu'avec une âme aussi sincère qUe la sienne , aussi soumise à la volonté de Dieu , aussi constante à l'heure de l'épreuve , ce serait coupable à lui de douter un instant qu'il ne fût reçu au ciel, par les mérites de son Rédempteur. La nuit qui précéda sa mort, j'avais prié pour lui avec ferveur, demandant que ses péchés fussent effacés et que son pardon fût ratifié au ciel. Ma prière finie , j'étais restée à la même place, sur mes genoux, la tête appuyée contre ma chaise. Sans être tout à fait ni éveillée ni endormie, je perdis conscience de moi-même. Au milieu de ce demi-sommeil, il me sembla que je voyais un ange à côté de moi. Il tenait une plume dans une de ses mains; dans l'autre, une feuille de papier blanc. Il me regarda , déroula son papier, et écrivit dessus : Jésus, en grandes lettres. Ce n'était là que la vision d'un songe; mais elle me fit du bien. Lui aussi, il en fut touché lorsque je la lui racontai. Il me disait, peu d'heures avant de mourir : a. L'auge a écrit Jésus : c'est Jésus qui m'a ouvert les portes de la vie éternelle ; il me couvrira de ses mérites. » — La nuit même de sa mort, j'ai eu un rêve du même genre. Je voyais le

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ciel d'un bleu éclatant ; et au milieu de cette voûte brillante, il y avait comme une grande ouverture, une sorte d'entrée , près de laquelle un ange se tenait. Un grand oiseau, noir comme un aigle, vola vers moi, tournant tout alentour et secouant ses larges ailes, d'où descendit une obscurité qui se répandit sur toutes (jLoses. L'auge était là; il regardait à l'entrée de la voûte, comme s'il eût attendu que l'oiseau eût achevé l'œuvre qu'il accomplissait. Ainsi abandonnés de tout ami sur la terre, cheminant au milieu des ombres de la mort, nous avons eu de douces consolatiou s , même dans nos rêves, images de réalités que nous promet notre foi. »

Arrivée à Livourne , Elizaheth fut reçue avec les témoignages de la sympathie la plus affectueuse par MM. Filippo et Antonio Filicchi, mariés l'un et l'autre à de nobles compagnes, compatissantes, intelligentes de toutes les douleurs; et de plus, à ce moment, attendries pour leur propre part. Cette maison où l'on conservait le souvenir de William , tel qu'il y était apparu aux jours de son heureuse jeunesse, s'était préparée à la hâte pour recevoir son enfant et sa veuve , au lendemain de sa perte : ce contraste était saisissant et navrait le cœur. Tous, enfants, parents, serviteurs, s'empressèrent pour entourer la pauvre affligée, et lui prodiguèrent à l'envi des marques d'affection et d'intérêt. Dans le premier moment, sa douleur si poignante la rendit presque insensible aux tendres soins qu'on lui prodiguait. Comme elle le dit elle-même, « son pauvre cœur errait dans les nuages, prenant son vol

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vers l'âme de son William, et répétant sans cesse : «0 Dieu ! vous êtes mon Dieu, et me voilà seule au monde, avec vous et mes chers petits ! Mais vous êtes mon Père, et doublement le leur. »

Le soir même de son arrivée, elle reçut la visite du révérend M. Hall, qui avait officié à l'enterrement de son mari. Les premiers mots qu'il lui adressa furent ceux-ci : Que l' arbre tombe au midi ou du côté de l'aquilon, en quelque lieu qu'il tombe, il demeure^ ; paroles de consolation et d'espérance pour celle qui, après avoir consolé de longues souffrances chrétiennement acceptées, venait d'assister à une pieuse mort.

Parmi les personnes qui demandèrent à la voir, Elizabeth fait une mention particulière du bon vieux commandant, «qui vint, dit-elle, avec uq crêpe noir au bras et à son chapeau, et avec un air de compassion si triste pour sa pauvre Signora. Toute sa bonté du lazaret se retrouvait là... La vue de la chère petite Anna acheva de lui attendrir le cœur; et lui, il fit fondre les nôtres. »

A quelques jours de là, elle écrivait à sa bellesœur : « Les Filicchi font tout ce qu'ils peuvent pour adoucir ma situation ; on dirait qu'ils croient n'en pouvoir jamais assez faire. Vraiment, depuis que nous avons quitté notre pays , nous n'avons rencontré que bonté, empressement, môme de la part des étrangers

• :< Si l'arbre tombe au midi ou au septentrion, en quelque lieu qu'il sera tombé, il demeurera; » ainsi l'homme demeurera éternellement dans l'état où la mort l'aura surpris. » Ecc/ésiaste, ch. xi, v. Z. — Voir la sainte Bible avec des notes tirées du Commentaire de Dom Calmet et de l'abbé de Veuce.

et des serviteurs. Ici, à Livourne, les souffrances et la mort de mon mari ont inspiré pour nous tant d'intérêt à un grand nombre de personnes, que de tout côté c'est à qui cherche à nous consoler, à nous soigner. Quand je considère ma situation si incertaine maintenant et si dépourvue de ressource au point de vue du uiuiide , je ne puis m'empêcher de sourire à leur tendresse et à leurs soins. La petite Anna me dit souvent : ce Maman, que d'amis Dieu avait préparés pour nous dans ce pays étranger! car ils sont pour nous des amis, même avant de nous connaître.» — Elle dit vrai; et en l'écoutant , moi , je dis en mon cœur : Quelle consolation Dieu m'a préparée, quand il m'a donné une pareille enfant ! »

La constante amitié que les Filicchi avaient eue pour William-Magee Seton, lien brisé mais puissant encore, n'était pas le seul lien qui les rattachât à Elizabeth. Profondément émus de ses malheurs, pénétrés d'admiration pour sa foi et pour sou courage, ils se trouvaient encore rapprochés d'elle par de communes amitiés, des parentés, des souvenirs, des intérêts, qui leur venaient de son pays. Cette famille toute italienne des Filicchi était en étroites relations avec l'Amérique. Filippo Filicchi avait séjourné plusieurs fois aux États- Unis. Il s'y était marié. La cligne compagne de sa vie était une Américaine, M"' Mary Cowper, de Boston. Lorsqu'il l'épousa, en 1792, il venait de remplacer le marquis Salucci, dont il avait été l'associé jusqu'alors, dans la direction d'une maison de banque à Livourne ; maison qui , depuis les jours de la grande prospérité de la Toscane, avait eu tout le commerce avec l'Ame-

rique. A Philadelphie \ comme à New- York et à Boston, les questions importantes qu'il était appelé à traiter dans l'intérêt commercial des deux pays, l'avaient mis en rapport avec les personnages les plus éminents de rUnion américaine. Il avait connu Washington, Ilamilton, Jefferson, Madison, John Adams, Daniel Carroll de Carrollton, et le cousin de ce dernier, John Carroll , le nouvel évêque de Baltimore, seule ville des États- Unis qui fût alors le siège d'un évêché catholique. En dehors du monde de la politique et des affaires, Filippo avait trouvé un accueil empressédans la meilleure compagnie anglo - américaine ; mais obligé de faire un choix , il avait surtout vécu dans l'entourage de William Seton, le directeur de la banque de New- York, qui était correspondant de la maison Salucci eu Amérique.

Dans les entretiens qu'ils avaient eus souvent ensemble, Washington avait singulièrement apprécié le jeune banquier italien ; et lorsque celui-ci était reparti pour l'Italie , il l'avait nommé consul général des Etats-Unis à Livourne. Assurément, à une époque où les communications entre le nouveau monde et l'ancien demandaient un temps si long et étaient encore si rares, il eût été difficile de rencontrer une denjeure mieux préparée pour recevoir une fille de l'Amérique, que ne l'était la demeure des Filicchi, près desquels la Providence avait amené notre pauvre Elizabeth Seton.

1 Philadelphie était alors, et demeura jusqu'en 1801, le siège du gouvernement l'édéral.

Séjour à Florence. — La chapelle délia Sontissimu Annunziala. — Les tombeaux des Médicis. — L'église de Santa-Maria-Novella. — Troubles dans l'âme d'Elizabeth. — Commencement de sa conversion. — Pèlerinage à Monte Nero.— Elizabeth s'embarque pour l'Amérique. — Accident de la première journée à bord. — Retour à Livourne. — Maladie de la petite Anna et de sa mère. — Tendresse et bonté des Filicchi. — Convalescence d'Elizabeth. — Le premier signe de la croix. — Apprêts d'un nouveau départ. — Engagements pris en présence de Dieu. — Antonio et Amabilia Filicchi. — Dévouement d'Antonio pour Elizabeth et pour Anna.

Quand les Livres saints font parler la douleur, ces Livres qui sont toute vérité et toute poésie , ils lui font dire souvent : Je me suis assise et fai pleuré. Demeurer dans l'immobilité, pleurer seuls, c'est bien là ce que nous supportons le mieux , alors que tout souffre en notre âme. Amenée dans la demeui'e hospitalière des Filicchi, la veuve de ^Yilliam Selon n'y trouva que pour quelques jours cet apaisement qui naît de l'absence de tout mouvement et du désintéressement des choses extérieures. A peine s'était- elle assise, seule avec sa douleur^ qu'il lui fallut rentrer dans l'agitation de la vie commune. Des exigences de position

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auxquelles il n'était pas possible de se dérober, appelaient à Florence les Signora Maria et Amabilia Filicchi '. La pensée ne leur vint même pas qu'Elizabeth put demeurer comme abandonnée en leur maison , tandis qu'elles en seraient absentes. Elles firent ce ({ue pouvait la meilleure volonté, en retardant de quelques jours un départ dont la date s'imposait d'ellemême. Au lieu de se trouver à Florence avant le premier jour de l'an, on attendit le 3 janvier. Elizabeth et Anna quittèrent Livourne en même temps que toute la famille.

JOURNAL d'eLIZABETH

(Écrit pour sa belle-S(vur Rebecia Selon.

«janvier 1804.

c( J'ai passé quatre jours à Florence, logée dans un palais appartenant à la famille des fameux Médicis ; en face de nous le Monte Morello, l' Arno et les cinq ponts sur le fleuve. Le dimanche, 8 janvier, à onze heures, madame Amabilia m'emmena avec elle à la chapelle délia Santissima Aiuiwiziata. Un rideau épais et lourd en fermait l'entrée ; nous le soulevons, et mes yeux sont frappés de voir des centaines de personnes agenouillées par terre dans une demi- obscurité ; car la chapelle n'était éclairée que par les cierges de l'autel et par une petite fenêtre tout en haut , qui était voilée d'une gaze de soie verte. A la première vue, les objets qui

1 Maria-Marj Cowper, de Boston, mariée en 1792 à Filippo Filicchi. — Amabilia Barigazzi , (le Livourne, mariée en 1794 à Antonio Filicchi.

se trouvaient là paraissaient tout confus. A ce moment, des sons harmonieux, suaves, lointains, qui faisaient pénétrer dans Tàme comme un avant-goùt du ciel , éveillèrent en moi une foule de pensées attendrissantes. Oubliant la présence de madame Amabilia et de tout ce qui m'entourait, je tombai à genoux au premier endroit où je trouvai une petite place vide. Je versai un torrent de larmes, songeant à ce temps si long où j'étais demeurée étrangère à la maison de mon Dieu, et remontant le cours de tant de douleurs qui m'en avaient tenue éloignée. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle ferveur je me mis à réciter de notre office chéri, tout ce. que ma mémoire put me rappeler, dans l'état d'agitation où mon âme se trouvait.

« Quand la voix de Torgue eut cessé , après que la messe eut été dite, nous fîmes le tour de la chapelle. La richesse des lambris, les autels chargés d'or, d'argent et d'ornements précieux; les tableaux représentant toutes sortes de sujets de piété; le dôme peint, entièrement recouvert de figures empruntées à l'histoire sainte , tout cela ne peut être décrit. Rien ne saurait rendre non plus le ravissement où j 'étais de voir ces vieillards, ces vieilles femmes, ces jeunes filles, tout ce monde de toute sorte, agenouillé sans confusion, mais sans ombre d'ordre ni de symétrie, faisant aussi peu d'attention à nous que si nous n'eussions pas été là, nous et d'autres personnes qui circulaient au milieu d'eux.

« De l'autre côté de la nef, une autre chapelle offrait un spectacle tout pareil ; mais comme une nouvelle messe allait commencer, je m'en allai, marchant le

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plus doucement possible sur la pointe du pied , derrière madame Filicchi ; n'osant regarder autour de moi, ni d'un côté ni de l'autre; ce que j'aurais bien pu faire pourtant, car ici chacun est si appliqué h ses prières ou à son rosaire, que nul ne prend f^arde à ce que fait un étranger.

« Pendant que madame Filicchi était à faire des visites, j'allai dans l'église de San Firenze, où je vis encore deux chapelles très-ornées , bien que dans un style plus simple. J'eus le bonheur de visiter ce lieu sacré avec deux religieux qui y demeurent, car il y a Là un couvent appartenant à l'église ^ J'y aperçus un jeune prêtre qui ouvrait sa petite chapelle , avec des yeux si modestes et si recueillis, qu'on eût dit que son âme y était entrée avant lui. Ce que je puis bien assurer, c'est que mon cœur l'y aurait volontiers suivi.

« On me mena en voiture au jardin de la reine, où je vis des ormeaux , des sapins , avec des haies d'ifs et de lierre d'une verdure admirable, et des champs cultivés qui me parurent aussi beaux que les nôtres à la fin du printemps. Mais , hélas ! il ne m'était pas possible de regarder et de ne pas penser; et chacune de mes pensées était comme un sanglot au fond de mon âme pour ceux que je chéris au ciel et sur la terre. Je fus obligée de fermer les yeux, et je m'appuyai au fond de la voiture, comme si venais de m'endormir; cela dut paraître naturel, tant l'air était doux et le soleil chaud .

• Ce couvent appartenait à des Oratoriens. Il est supprimé maintenant; une partie de ses bâtiments est occupée par le ministère de l'instruction publi^iue du royaume italien.

I3i ELIZABETH SETON

« Nous nous arrêlâmes au palais d'été de la reine, où nous visitâmes une suite interminable d'appartements, tous si élégants, que chacun d'eux était un nouveau sujet de surprise. La vaîiité des vanités de Salomon et son inquiétude d'esprit me revenaient pendant ce temps à la pensée. Je vis la reine deux fois'. Comme disait la petite Anna, « rien ne la distingue des autres femmes, si ce n'est le cortège qui la suit. »

Dimanche soir.

« Seule, avec ma petite Anna, j'ai passé une soirée, que pour ce monde on peut encore appeler heureuse. Pendant que nous récitions notre cher office , elle fondait en larmes; et c'est toujours ainsi, depuis que nous le récitons seules. Elle m'a dit : «Mon cher papa loue le Seigneur dans le ciel, et je ne devrais pas pleurer sur lui ; mais je crois que cela est bien naturel , n'estce pas, maman? — Je pense à cette parole de David : J'irai vers lui; lui ne peut revenir vers moi. » — La conversation de cette enfant m'est tous les jours plus chère ; je la préfère à toutes celles que je puis avoir de ce côté-ci du tombeau. C'est une des plus grandes grâces de Dieu d'avoir permis que j'aie pu l'amener avec moi. »

< La reine régente d'Etrurie, royaume nouveau, érigé par Bonapai te sur les ruines de l'ancien grand-duché de Toscane. Cette princesse, infante d'Espagne, fille du roi Ferdinand VU, était veuve de Louis de Bourbon, infant de Parme, qui occupa pendant trois ans, sous le nom de Louis I", le trône éphémère de l'Étrurie.

CIIAI'ITIil-, M iTri

Lundi , 0 janvier.

M Je suis entrée dans l'église de San Lorenzo; et là, je me suis sentie vraiment ravie. Comme je m'approchais du grand autel formé de ce qui existe de plus précieux en pierres et marbres admirables, ces paroles : Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit se^ré jouit en Dieti mon Sauveur, s'emparèrent de ma pensée avec une vivacité , une ferveur qui absorbait toute autre pensée. L'image s'éveilla en moi de ces offrandes que David et Salomon firent au Seigneur leur Dieu , lorsque les plus riches produits de l'art et de la nature furent dédiés à son saint temple et sanctifiés à son service. La chapelle de Marie, qui est attenante à l'église, est d'une beauté, d'une richesse, d'un travail, qui donneraient l'idée d'une œuvre plus qu'humaine, si son dôme inachevé n'en trahissait l'imperfection ^ C'est la chapelle où dorment les Médicis. Tous ces tombeaux de granit, ces couronnes d'or ornées de pierres précieuses ; l'éclat de ces marbres polis, où les objets sont reflétés comme en des miroirs - ; ces statues noires si solennelles, qui représentent les Médicis debout au-dessus de leur tombeau , aussi grands que pendant leur vie, avec leurs couronnes et leurs sceptres , tout cela donnait comme le vertige à ma pauvre tête. Je crois que je ne serais jamais revenue à moi, si je m'étais trouvée là toute seule. »

1 Ce dôme est achevé depuis i'aunée 1837. Le Grand Duc de Toscane. Léopold II , l'a fait peindre et décorer avec une magnificence extrême.

2 Les marbres précieux, les jaspes, les agates, etc... qui revêtent tout le pourtour de cette chapelle forment comme un éblouissant et immense miroir. Sur quelque point qu'on y fixe les yeux , on y aperçoit la chapelle reflétée tout entière.

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Mardi, 10 janvier.

« J'ai vu l'église de Santa Maria Novella et le palais où la reine a sa résidence. Là se trouvent toutes les magnificences que peut enfanter l'or avec les étoffes les plus variées, les plus merveilleuses. Statues admirables, plafonds décorés de peintures élégantes, parquets aux brillantes couleurs, tables incrustées de pierres précieuses , tout se réunit pour faire du palais Pitti une merveille de magnificence et de goût. C'est du moins ce que disent les connaisseurs; moi, je ne suis pas juge. D'ailleurs aucune de ces choses ne me touchait, je sentais trop l'absence de celui qui n'était plus là pour me faire remarquer chaque objet avec ses beautés. Un tableau, la descente de croix, représentée presque de grandeur naturelle, a fixé toute mon attention. Marie , au pied de la croix , est véritablement transpercée par le glaive de la douleur. L'ombre de la mort sur sa figure agonisante contraste d'une manière saisissante avec la paix céleste répandue sur tous les traits du cher Rédempteur. Comme il me fut pénible de quitter ce tableau! et depuis ce moment, que de fois j'ai fermé les yeux pour le revoir dans mon imagination ! Il y avait là encore uu sacrifice d'Abraham , où le père est représenté , ainsi que son fils , avec une telle expression, qu'en les regardant tous deux, vous éprouvez les émotions et les tortures de cette scène. Heureusement pour moi, ceux qui m'accompagnaient étaient occupés à d'autres objets ; j'aurais peut-être pu leur cacher mes larmes, mais ils se seraient aperçus du trouble de toute ma [lersonne. )^

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Après quelques jours passés à Florence, Elizabeth revint à Livourne avec ses amis. La main de Dieu, qui l'avait amenée près d'eux, l'y retint plusieurs mois encore. Nous avons fait connaître ailleurs la charité des Filicchi, généreux jusqu'à la munificence : l'amour qu'ils avaient pour les pauvres naissait de leur amour pour Dieu. Ces justes vivaient de la foi, selon la parole de l'Apôtre; de cette ardente foi, qui anime toutes les pensées de l'esprit et qui donne l'impulsion aux moindres actions de la vie. Admise à leur intimité , touchée de les voir aussi pieux que vertueux , Elizabeth se prenait insensiblement à aimer la religion qui avait formé leurs âmes si saintes. La vue de leur intérieur béni était pour elle , à leur insu , comme une prédication incessante en faveur du catholicisme.

Dès son enfance accoutumée à réfléchir, et sincère au delà de tout ce qu'on peut dire, elle se sentit naturellement portée à s'enquérir auprès d'eux des enseignements et des pratiques du dogme catholique. Un jour qu'elle avait fait quelques questions à Antonio Filicchi sur la différence des religions , il lui répondit qu'il n'y avait qu'une seule religion véritable , et que sans la vraie religion on ne pouvait plaire à Dieu. « Oh! s'écria Elizabeth, s'il n'y a qu'une religion, et si nul sans elle ne peut plaire à Dieu, où vont donc tant de braves gens qui meurent en dehors d'elle? — Je l'ignore, lui dit M. Filicchi : leur sort dépend du degré de lumière qu'ils ont reçu. Ce que je sais seulement, c'est où vont ceux qui peuvent obtenir la vraie foi s'ils la demandent à Dieu et s'ils la cherchent ; et qui cependant ne la demandent pas, et qui ne la cherchent pas, — Je com-

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prends, reprit Elizabeth en souriant, vous voulez que je prie et que je cherche, et que j'embrasse votre croyance. — Priez et cherchez, lui répondit-il, c'est tout ce que je vous demande. » Puis il ajouta : « Votre cher William fut le premier ami de ma jeunesse ; vous lui avez succédé dans mon affection. Votre âme est chère à Antonio , et lui sera toujours chère. Puisse le Dieu bon, le Dieu tout-puissant, éclairer votre intelligence et fortifier votre cœur, pour vous faire découvrir et vous faire suivre la vraie voie qui conduit au bonheui' éternel! Voilà ce que" je désire de vous. En attendant ne cessez de prier, ne cessez de frapper à la porte. »

Cet entretien laissa dans l'âme d'Elizabeth un trouble qu'elle ne s'avoua pas d'abord , mais qui ne disparut plus. Toutefois, confiante en Dieu, persuadée qu'une entière sincérité obtient toujours de sa bonté la lumière (ju'elle lui demande et qu'elle recherche, elle voulut s'instruire, se rendre compte de sa croyance en la comparant avec un enseignement qu'on lui disait être le seul vrai. Elle demanda surtout à la prière le calme de sa conscience et le repos de son esprit. Chaque jour, elle implorait avec ferveur la lumière et l'assistance divine ; elle redisait, sans se lasser, ces vers du poëte :

If I am right, thy grâce impart

Still in the right to stay.

If I am wrong, teach, oh ! teach ray Ivart

To find the belter way '.

Si je suis dans le droit chemin, accorde-moi ta grâce

Pour persévérer dans le droit chemin.

Si je n'y suis pas, oh ! enseigne à mon àme

A trouver la voie la meilleure !

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