KIJZAhKTH SKTON
enfant, dans le sein de Marie , au commencement de sa vie mortelle?... Mais cette dernière pensée se perdit dans le souvenir de mes chers petits enfants là-bas , après lesquels je soupire chaque jour davantage. «
Par une disposition toute miséricordieuse de la Providence , le désir qu'avait Elizabeth de revoir ses enfants ne se réalisa pas aussitôt qu'elle l'espérait. Cependant, le 14 mars, elle s'embarquait pour l'Amérique , avec sa fille, sur le même vaisseau qui l'avait amenée en Italie.
JOURNAL D 'elizabeth
(Écrit pour sa bfUe-sœur Rebecea Seton.)
c( Nous nous sommes séparées de nos amis si parfaits , comblées de leurs bontés et de leurs présents : moi , toute chargée d'or, de passe-ports , de lettres de recommandation, crainte des pirates d'Alger, ou de relâche forcée dans quelque port de la 'Méditerranée. Mais tout cela s'est trouvé inutile. Le jour même du départ, à la tombée de la nuit , une bourrasque a fait heurter notre vaisseau contre un autre navire ; et le lendemain matin , au lieu de faire voile pour l'Amérique, nous avons été forcés de regagner le port. Les bons Filicchi m'ont accueillie à bras ouverts; et pourtant j'étais bien abattue de ce contre-temps. Mais imaginez quel fut mou désappointement lorsque , cette pauvre petite Anna ne pouvant plus cacher ce qu'elle souffrait, on fit venir un médecin, qui déclara qu'elle avait une fièvre brûlante avec tous les symptômes de la fièvre scarlatine. »
CIIAI'ITIti; VI li3
La maladie d'Anna n'avait point de caractère sérieux. Après deux jours de repos et de soins, le médecin déclara que l'enfant pouvait à la rigueur risquer le voyage. Elizabelh la conduisit au port; mais comme on ne voulut pas la recevoir parmi les passagers du vaisseau, de crainte de la contagion, force fut d'ajourner le départ. Anna recouvra promptement la santé, tandis que sa mère était à son tour atteinte de la fièvre scarlatine, qui la retint au lit près de trois semaines. Pendant ce temps, ses dévoués amis lui prodiguèrent les attentions les plus affectueuses et les plus délicates. Elle en était touchée jusqu'au fond de l'âme.
JOURNAL DELIZABETH
« Oh ! la patience et la bonté plus qu'humaine de ces chers Filicchi! On dirait que c'est Notre-Seigneur luimême qu'ils reçoivent en notre personne, nous étrangères, pauvres et malades
« Chère Rebecca , que nous serions heureuses si nous croyions ce qu'elles croient, ces chères âmes!... Ils possèdent par leur foi leur Dieu dans le Sacrement. ..; ils le trouvent dans leurs églises.. ; ils le voient venir à eux lorsqu'ils sont malades. Oh ! je ne puis retenir mes larmes quand le saint Sacrement passe sous mes fenêtres , et que je sens mon isolement et la tristesse de ma situation. Mon Dieu , que je serais heureuse, même éloignée de tout ce qui m'est cher, si je pouvais comme eux vous trouver à l'église ! — et ici , il y a une cha-
m ELIZABETH SETON
pelle dans la maison même de M. Filicchi ' ; — que de choses je vous dirais des chagrins de mon cœur et des péchés de ma vie ! L'autre jour, dans un moment d'excessive détresse, je tomhai à genoux, sans y penser, tandis que le saint Sacrement passait. Je criai vers Dieu dans une sorte d'agonie , le suppliant de me bénir s'il était là vraiment présent. « Mon âme ne désire que vous! » lui disais-je. — Un petit livre de piété à M. Filicchi était là sur une table ; je l'ouvris à la page où se trouve une prière à la Vierge bénie, dans laquelle saint Bernard la supplie d'être notre mère ^ Je la lui fis, cette prière, avec une entière certitude que Dieu ne refuserait rien à sa mère ; et qu'elle , de son côté , ne pouvait s'empêcher d'aimer et de prendre en pitié les pauvres âmes pour lesquelles son fils a soufïert. Pendant que je priais, je sentis réellement que j'avais une mère. « Vous savez les rêveries de mon pauvre cœur, qui se lamentait si souvent de ce que j'avais perdu ma mère aux jours de ma tendre enfance. Quand je remonte aux souvenirs les plus lointains de mon jeune âge, je me vois toujours, au plus fort de mes jeux et de leur enivrement , levant les yeux vers les nuages pour y chercher ma mère. Je venais de la trouver ce jour-là. J'avais même trouvé plus qu'une mère pour la tendresse et la compassion. Je pleurais; et tout en pleurant, je m'endormis doucement sur son sein. «
1 Cette maison, aujourd'hui la Casa Grant, est située à l'angle de la rue délia Madonna. Le palais Mastinni tout auprès, sur la même ligne, séparé seulement par une rue transversale, l'orme dans la rue délia Madonna l'angle parallèle à la Casa Grant.
^ Le Memorare, Souvenez-vous.
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« Ce soir, j'étais assise auprès de la croisée; la lune éclairait de tous ses rayons le visage d'Antonio Filicchi. Il a levé les yeux au ciel, et il m'a appris à faire le sign«' de la croix. Très-chère Rebecca, je suis demeurée immobile et comme anéantie, sous l'impression de respect que m'a causée ce premier signe de la croix... Le signe de la croix sur moi!... Il a fait naître en mon cœur je ne sais quel ardent désir de m'unir à Celui qui mourut sur ce bois, et de voir ce jour, le dernier des jours, où il portera sa croix en triomphe.
« Est-il jamais venu à votre pensée, ma très-chère, que la lettre T, dont l'ange doit nous marquer au front, a la forme d'une croix ' ? La religion catholique est remplie de ces symboles, et je trouve qu'ils ont un intérêt si touchant! Ah ! Rebecca, ils croient que toutes nos actions, que toutes nos souffrances, peuvent nous servir d'expiation, si nous les offrons pour nos péchés.
« Vous n'avez pas oublié, sans doute, ce jour où je demandais à M. Hobart - ce que signifiait le jeune dont il est question dans notre livre de prières. Je venais de me surprendre disant follement à Dieu : Je me tourne vers toi. Seigneur, dans le jeûne, le yémissement et les larmes. Et cependant j'étais venue à l'église, après un excellent déjeuner, me sentant toute réjouie, et ne songeant guère à mes péchés. S'il vous en souvient, M. Ilobart me répondit que le jeune était un ancien usage, etc.. Eh bien ! Rebecca, la chère madame Filicchi, chez qui je demeure, ne mange jamais, en ce
1 Ézéch., ch. IX, V. 4 et 6. Apoc, ch. va, v. 3. ^ Ministre de l'église épiscopalienne à New-Yoïk.
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temps de carême, avant trois heures de l'après-midi. Alors toute la famille se réunit; et j'entends madame Filicchi dire qu'elle offre à Dieu sa défaillance et les privations de son jeune, pour l'expiation de ses péchés, en union avec les souffrances du Sauveur '. Voilà ce que je comprends, et ce que j'admire extrêmement. Mais ce qui me touche plus encore, très-chère Rebecca — voyez donc ce que doit être cette consolation! — c'est qu'ils vont à la messe chaque matin.
« Ah! combien de fois, le soir des dimanches, n'avons-nous pas soupiré, vous et moi! Que de fois votre main a pressé ma main , tandis que nous nous éloignions de l'église, dont la porte se refermait sur nous! Nous nous disions : Plus rien maintenant jusqu'à dimanche prochain ; à moins qu'on ne nous accorde un jour de prière pendant la semaine. Ici, ils vont à l'église dès quatre heures du matin.
« Vous savez comme on riait de nous, quand nous courions d'une église à l'autre, les dimanches de communion , pour recevoir autant de fois que possible le pain sacré. Ici, ceux qui aiment Dieu, et qui mènent une vie régulière, peuvent s'asseoir tous les jours au banquet divin. Ah ! mon amie, je n'imagine pas qu'on puisse avoir quelque peine en ce monde , quand on croit ce que ces chères âmes croient ! Pour moi, si je ne parviens pas à croire comme elles , ce ne sera certes pas faute de prier... Oh! oui, ils doivent être presque aussi heureux que les anges ! »
« Je tiendrai donc encore mes chers petits contre mon
1 Voir la note 3 à la fin de ce volume.
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cœur. Père céleste, quel moment que celui-là! mes enfants chéris , mes enfants qui n'ont plus leur père ; des orphelins aux yeux du monde; mais de riches enfants en Dieu leur Père; car il ne nous abandonnera jamais.
((J'ai été à la tombe de mon cher William, et j'y ai longtemps pleuré de toute mon âme, dans une émotion de tendresse inexprimable ^ Ala pensée de ses dernières souffrances, comme au souvenir heureux de nos premières années, il me semblait (jue je l'aimais plus qu'on ne peut' aimer sur la terre. Lorsque vous lirez tout ceci que j'ai écrit pour vous, chère Rebecca, depuis mon départ de New-York , vous comprendrez quel a été mon amour; et vous reconnaîtrez que Dieu seul pouvait lui venir en aide par sa grâce, à travers tant d'épreuves auxquelles il a été soumis. »
«Ojoie! ojoie! nous allons partir! C'est le capitaine B... qui va nous conduire en Amérique; mais imaginez-vous la bonté de M. Filicchi? Comme le capitaine est un très-jeune homme et un étranger, et que nous aurons pendant le voyage beaucoup de risques à courir, surtout à cause de la guerre ^ M. Filicchi veut venir avec nous en Amérique. Anna est folle de joie; pourtant elle me dit tout bas, bien souvent : « Maman, est-ce qu'il n'y a pas des catholiques en Amérique? Maman, irons-nous à l'église quand nous serons revenus chez -nous? » Petite chérie! elle est sortie en ce moment pour aller visiter quelque sanctuaire, avec les
1 Voir la note 4 à la fin de ce volume.
2 La guerre entre la France et l'Angleterre.
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enfants de madame Filicchi et leur gouvernante. Je vous dirai qu'ici, toutes les fois que nous sortons pour notre promenade , nous commençons par visiter quelque église ou quelque chapelle de couvent. La croix qui les surmonte nous les fait découvrir de loin : nous y entrons , nous y faisons une petite prière , et nous poursuivons notre chemin. Ici, tous les hommes, comme les femmes, visitent ainsi les églises. Vous savez : chez nous , un homme aurait honte , si on le voyait se mettre à genoux, surtout un autre jour que le dimanche. Oh ! ma chère!... Mais je vous re verrai bientôt. Encore deux jours, et nous partons pour revenir vers vous.
« Je vous écris maintenant, par une douce soirée qui me fait penser au temps où, si souvent appuyées l'une contre l'autre, nous suivions des yeux les traces lumineuses du soleil à son déclin ; émues quelquefois jusqu'à pleurer en silence , et soupirant après cette patrie céleste où la tristesse n'a point d'accès. Hélas! me voici sur le point de retrouver ma patrie terrestre ! Qu'a-t-elle maintenant à m'offrir? Sans doute une foule de chagrins? J'en parlais l'autre soir avec Antonio Filicchi ; il me dit dans son anglais un peu brusque : « Ma petite sœur, le Dieu tout-puissant sourit de vos chagrins. Il prend soin des petits oiseaux, il fait croître les lis dans les champs , et vous craindriez qu'il vous oubliât ! Je vous dis qu'il prendra soin de vous. » Je l'espère bien ainsi, très-chère Rebecca... Vous souvenez -vous que nous avions coutume d'envier les pauvres, parce qu'ils n'ont rien à faire avec ce monde V »
( IIAlMTIiK VI lin
8 avril 1804.
« A quatre heures et demie du matin, M. Filicchi est venu frapper à la porte de ma chambre , et réveiller mon âme à ses plus chères espérances , à sa plus impatiente attente. Le ciel resplendis.sait, parsemé d'étoiles; le vent était favorable, on n'attendait plus que le signal du Fiammingo, qui devait nous avertir de nous rendre à bord. Les premières cloches de la matinée nous appelèrent à la messe. Comme nous entrions dans Féglise, le canon du Fiammingo donna le signal; nous devions nous trouver à bord dans deux heures. Une minute après, nous étions tous prosternés en la présence de Dieu'.
« 0 mon âme ! que cette offrande du saint sacrifice fut solennelle ! Je demandai la bénédiction divine pour notre voyage , pour mes enfants chéris ; pour mes sœurs et pour tout ce qui m'est cher; plus encore, pour l'âme de mon mari et pour l'âme de mon père. Nos ferventes prières s 'élevaient vers Dieu; nous les unissions à l'auguste sacrifice, afin qu'elles fussent favorablement reçues par les mérites de Celui qui s'est donné lui-même à nous. Avec quelle ardeur je désirais d'être à lui! Comme de grand cœur j'aurais affronté tous les chagrins qui m'attendent, pour obtenir de participer à ce corps sacré et à ce sang précieux ! Mon Seigneur! mon Sauveur! Antonio et sa femme!... Leurs adieux ! leur séparation et leur communion en Dieu!... Pauvre créa-
' Dans l'église di Saala Caterina, devant l'autel de la chapelle dédiée à saint Vincent Ferrier : c'est la première chapelle à droite en entrant.
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ture que je. suis! Mais quoi! Ne Lui ai-je pas demandé de me donner leur foi... Ne Lui ai-je pas tout offert en retour pour un tel don?... La petite Anna et moi, nous avions d'étranges larmes de joie et de tristesse. Mon Dieu, épargnez-moi, ayez pitié de moi !
« Nous rentrâmes à la maison, le cœur agité de mille impressions différentes. J'étais déchirée entre la joie de m'emharquer de nouveau et la douleur de dire adieu à ces incomparables amis et à leurs chers anges , leurs enfants, que j'aime si tendrement. Nous étions tous sur le balcon. Pendant que j'embrassais la chère Amabilia pour la dernière fois, le soleil parut à l'orient dans toute la gloire de ses rayons. A cette vue , nos pensées se tournèrent vers cette heure radieuse où se lèvera le Soleil de justice, pour notre réunion dans l'éternité. Le signal avait été donné, et le batelier nous attendait. Mon bon frère Antonio soutint l'épreuve, le moment déchirant du départ, comme un homme et comme un chrétien. Ame chère et courageuse, qui m'est apparue, à cette heure, vraiment faite, comme dit l'Écriture, à l'image de Dieu! »
« Filippo Filicchi et Guy-Carleton nous attendaient à la Santé, avec des lettres pour l'Amérique. Cette dernière attention de Filippo n'était que le couronnement de tout le reste ; ses soins pour moi ont toujours été ceux du plus véritable ami. 0 Filippo, vous n'aurez pas à porter témoignage contre moil Que Dieu vous bénisse à jamais! qu'il vous récompense de ce que vous avez été pour nous, et vous fasse un jojir briller comme les astres.
Journal d'Elizabeth, écrit à bord du Fiammingo, — Rencontre avec la flotte anglaise. — Le droit de visite à la mer. — Préoccupation d'Elizabeth pour sa fortune et celle de ses enfants. — Négociation entre les États-Unis et la France pour la cession de la Louisiane. — Indemnité stipulée en faveur des commerçants lésés dans les dernières guerres maritimes. — Arrivée d'Elizabeth à New- York. — Maladie et mort de sa belle-sœur Rebecca.
JOURNAL DELIZABETH
( Écrit pour sa belle-soeiir Rebecca Selon.)
A bord du Fiummingo , 8 avril 1804.
« A huit heures, j'étais paisiblement assise sur le pont, avec la petite Anna et le cher Antonio, L'ancre était levée ; le cri chantant des matelots, le cher yo! yo ! se faisait entendre de toutes parts. J'ai senti se réveiller en moi le souvenir du 3 octobre de l'année passée, avec une douleur si poignante, que je ne croyais pas qu'il fût possible de la supporter. Très-cher William , où estu maintenant? Je perds de vue la terre où reposent tes
restes chéris, et ton âme est dans cette immensité lointaine, là-haut... où je ne puis aller te trouver. Mou Dieu! mon Père!... Et cependant, combien ne dois-je pas chérir les dispositions de votre providence! Être envoyée à une si énorme distance, à la poursuite d'un but désespéré; se voir accompagnée par les consolations de votre grâce , à travers une suite d'épreuves où la nature, abandonnée à elle- même, aurait succombé; être amenée à la lumière de votre vérité , en dépit des premières affections de mon cœur et de ma propre volonté, et de toutes mes résistances; secourue et recueillie par la plus délicieuse tendresse, tandis que j'étais séparée, si loin, de tous ceux que j'avais jusqu'alors aimés! 0 mon Père et mon Dieu! souffrez que je vous loue tant que je vivrai; souffrez que je vous serve et que je vous adore tant que je respirerai ! »
19 avril.
« E71 mon Dieu est mon refuge. E?i moîi Dieu est la force de mon espérance. Si le Seigneur ne m'avait secourue , certainement mon âme aurait été réduite au silence. Mais, à l'heure où je pensais que mon pied allait manquer, votre miséricorde m'a soutenue. Depuis plusieurs jours mou épreuve a été dure. 0 Seigneur, ne me faites pas sentir le poids de votre déplaisir ! Ne permettez pas le triomphe de mon ennemi. Ayez pitié de moi pour l'amour de Jésus-Christ. »