LA LETTRE PRÉCÉDENTE, QUI ÉTAIT ADRESSÉE
A MM. Murray et fils, à New-York.
« La religion chrétienne , fondée sur la charité , est si peu comprise par quelques-uns de ceux qui vivent dans votre voisinage, qu'ils s'attribuent le droit de mettre l'injure et la persécution à la place de la consolation et du soulagement dus à la vertu dans le malheur. En disant ceci, j'ai en vue ma vertueuse et infortunée amie, madame W.-M. Selon , c'est elle qui est la persécutée. Les persécuteurs sont ses proches, ses prétendus amis ; et c'est la religion qui , par une déplorable inconséquence de leur esprit, sert de prétexte au mal qu'ils font. Je professe , grâce à Dieu , des principes meilleurs. En sus des ordres que je vous ai laissés lors de mon départ d'Amérique, je vous requiers de fournir à M*"* Seton n'importe quelle somme elle réclamera de vous, et en quel que temps que ce soit, pour ses besoins et ceux de sa famille. Peut-être prendra-t- elle le parti de venir chercher la tranquillité et une retraite chez nous autres, pauvres insensés catholiques romains; et nous ne serons pas en peine de trouver pour elle et It's siens un asile, soit à Gubbio', soit en quelque autre lieu. Si tel est le cas, je vous prie, mes dignes amis, de lui prêter l'assistance nécessaire; pour laquelle mes dus remercîments et ma pleine responsabilité vous
I Voir la note, page 219.
ciiAi'irin; \ 2Hii
sont offerts à l'avance, avec le plus grand empressement que puisse avoir votre obéissant serviteur et ami, »
ELlZABETll A ANTONIO FILICCIII
4 décembre 180C.
« Votre lettre du 5 septembre, écrite de Londres, a vraiment ravivé mon cœur ; elle m'a rendue fière. Pendant que j'en lisais le dernier paragraphe aux Barry et à d'autres de mes amis, il m'aurait été impossible de ne pas me dilater de joie dans la certitude de posséder une amitié telle que la vôtre. Non pas tant, cher Antonio, par des considérations humaines; car, vous le savez, la Providence protège toujours le pauvre et celui que rien ne défend ; mais c'est parce que sur vous, le meilleur, le plus tendre des amis, sur vous, l'instrument de la miséricorde de Dieu envers nous, cette miséricorde trois fois bénie, éclate, rayonne, et rend votre cœur tout brillant d'honneur et de gloire.
« Je vous écris à Livourne , espérant que vous êtes maintenant sain et sauf entre les bras de votre Amabilia, du doux Patrizio, de vos autres bien -aimés; et que vous aurez déjà donné, avant que ceci vous parvienne , cent baisers à mon cher Giorgino pour sa pauvre signora Selon , qui n'a plus d'autre espoir de
le revoir que par la permission de saint Pierre
Est-il possible , Antonio, que nous ne nous revoyions plus en ce monde!... Dieu compatissant! il ne faut
iHii KIJZAhETH SETON
pas que je m'arrête à cette pensée, si ce n'est pour m'exciter davantage à gagner mon entrée dans le paradis. C'est là qut vous m'aviez donné votre premier rendez-vous. Vous en souvient-il? C'est là, mon frère, vous le savez, que tend chacune de mes espérances. Arriver là, et vous retrouver, vous et les chers vôtres, est un de mes plus ardents désirs.
« Je vous ai raconté une partie des étranges événements qui se sont passés ici depuis votre départ. 8i ma lettre vous est parvenue, elle suffira. Si vous ne l'avez pas reçue, certainement je ne reviendrai pas .sur ces choses, qui ne valent pas d'être rappelées; d'autant que j'en ai fait le récit à votre Filippo. — Jamais, en aucun temps, je me suis trouvée si contente, si satisfaite de ma portion de chaque jour. J'espère que c'est ici le temps de ma moisson ; chaque heure amène quelque sacrifice... Votre ami M. de Cheverus et M. Matignon se sont tout à fait opposés à la pensée que j'avais de m'éloigner d'ici. J'y reste donc , contente de savoir qu'en leur obéissant, je fais la volonté de Dieu, ce qui est l'unique objet.
« M. Tisserand m'a écrit de Londres plusieurs fois ; il me parle beaucoup de vous, et me fait espérer son retour pour le printemps prochain. Une seule parole que la charité dicte pour moi à l'un de ces chers messieurs, m'est de plus de valeur que tous les cœurs étroits que j'ai perdus.
« Dites à votre Amabilia que je l'aimerai à jamais. Dites-lui qu'elle prie pour moi et qu'elle enseigne à son cher, doux Giorgino à élever ses innocentes mains vers Jésus pour l'amie absente. Qu'elle lui dise qu'a-
(.IIM'ITMK \ iHl
près sa chèrfi mèr«' , je l'aiiiK^ tant ! et que si jamais il viout en Amérique, c'est moi, là, qui serai sa mère. Et aussi que votre chéri, et aussi que vos chères filles prient pour moi Antonio, priez pour votre sœur.
« Une foule en courroux s'est assemblée ici la veille de Noël, pour jeter à bas notre église ou y mettre le feu. ils ont été dispersés; mais un constable a été tué, et beaucoup d'autres personnes ont été blessées. Il était grand temps quand on intervint! la croix avait été arrachée. Le maire a fait une proclamation qui a arrêté le mal. Tout ceci a été un triste moment pour nos messieurs près de l'église.
« En temps de paix ou de guerre, dans la vie ou dans la mort, mon frère, je ne cesserai jamais de prier pour vous et de vous aimer de tout mon cœur. »
ANTONIO FILICCHI A ELIZABETH SETON
Livourne, à janvier 1807.
« Ma bonne bien-aimée sœur et amie ,
« Vos prières ont été entendues , ma bonne chère sœur : me voici enfin rendu sain et sauf à Livourne depuis lundi soir, le 22« ultimo sur les neuf heures. J'ai retrouvé ma chère Piccinina', et mes enfants, mon bon frère et la Signora Maria , en bonne santé , et
> Piccinina , ma toute petite chère. — C'était le nom d'affection qu'Antonio donnait presque toujours à Amabilia, qui, en effet, était tii^spetite et délicate. Il est malaisé en le traduisant de rendre la grâce caressante et toute italienne de ce mot.
notre Caniillina et Giacomo ' , qui étaient arrivés de Gubbio quelques jours auparavant pour recevoir le voyageur et le féliciter de son heureux retour.
« De Hollande, je suis venu ici en traversant la France. J'ai voyagé jusque chez moi comme courrier porteur de dépêches. Et d'aventure, tel fut mon sort d'avoir à passer le mont Cenis, par une nuit affreusement obscure , un brouillard épais , de la neige et de la pluie; avec cela, toutes nos lumières éteintes à la moitié du chemin. C'était un dimanche soir, le 7 décembre , veille de la fête de notre très-sainte vierge Marie. Les postillons ne pouvaient plus distinguer la route d'avec le {>récipice ; ils désespéraient complètement de notre salut ! Ma sœur d'Amérique priait, j'imagine, à ce moment, pour son frère d'Italie. Le fait est, tout extraordinaire qu'il puisse sembler, qu'un pauvre paysan fit tout à coup son apparition devant nous, gravissant la montagne avec une lanterne à la main, et nous délivra, nous tous, des angoisses de la mort. A minuit, nous arrivions à Suse au pied de la montagne. Les moins portés à réfléchir parmi ceux qui étaient avec nous, bénissaient Dieu et lui rendaient grâces de les avoir sauvés.
« Je vous envoie encore ici , en cas de besoin , un duplicata de ma lettre écrite à MM. Murray le 3 décembre. Écrivez-moi aussi souvent et avec autant de détail que vous pourrez, sur vous-même, sur vos enfants, et sur votre nouvelle sainte Cecilia. MM. Hurley, Matignon etCheverus seront toujours prêts à vous aider de leurs bons conseils et à vous consoler. Pour ma
1 Camilla, sœur de Filippo et d'Antonio. Giacomo, leur frère aîné.
t CHAPITRE X -2S!»
part, je ne manquerai pas de renouveler mes plus instantes recommandations auprès de cliacun d'eux en votre faveur. J'ai confiance que, par leur influence, vos doux garçons seront reçus à Montréal pour leur éducation, ou au collège de (ieorgetown.
(( Mes respects au docteur O'Brien, à M. Kelly et à M. Barry, Ma piccinma envoie ses tendresses à vous et à l'Amérique. Les sentiments que mon frère Filippo a pour vous sont presque les mêmes que ceux que j'ai moi-même. Nous nous faisons gloire d'être vos champions tous les deux , et nous ne vous oublierons pas , croyez-moi, lorsque nous ne serons plus, w
ELIZABLTH A ANTONIO FILICCHI
14 mars 1807 i.
« Une journée comme celle ci ne saurait s'achever sans que j'en consacre quelques moments à mon cher frère; elle me rappelle un bonheur auquel il a eu une si grande part! Vous souvenez-vous du jour où vous avez conduit au bercail la pauvre brebis errante , oii vous l'avez amenée aux pieds de son tendre pasteur? Qui m'a avertie le premier, par cette parole : « Ma sœur, vous êtes dans la voie large, et non dans la bonne voie? C'est Antonio. — Qui m'a conjurée de la chercher, cette bonne voie? Antonio. — Qui m'y a guidée avec tant de bonté et de douceur? Antonio. — Et lorsque j'allais retourner en arrière , qui est-ce qui
' Second anniversaire du jour où Elizabeth avait été reçue au sein de l'Église catholique.
-290 ELIZAHETH SKTON
par sa persévérante charité a retenu mes pas errants , et fortifié mon cceur près de défaillir? C'est Antonio. — Quel est l'ami qui ne me fait jamais défaut, mon protecteur, mon bienfaiteur? Antonio, Antonio! l'envoyé du Ciel, le messager de la paix, l'instrument de la miséricorde de Dieu ! Mon Dieu, mon Dieu! récompensez le ! La voix suppliante de la veuve, les mains innocentes des orphelins s'élèvent vers vous pour le bénir. En sa tendresse est la source de toutes leurs joies : accordez-lui, mon Dieu, les joies éternelles de votre amour.
« Comme vous pouvez bien croire, Antonio, j'ai été à la communion ce matin. Imaginez ce que mon cœur a pu dire pour vous et pour Filippo... Il n'est pas facile de l'exprimer. Notre petite sainte Cecilia est aussi fervente dans ses prières pour vous qu'elle est fervente pour sa religion. Elle en est vraiment le plus bel ornement par son innocence, sa piété. Elle fait l'admiration même de ceux qui pensent que sa sagesse est folie.
« Ces derniers temps, nous avons été obligées de nous rencontrer quelquefois avec nos anciens parents et amis, près du lit de mort de notre pauvre M"''' Maitland. La fatigue de la soigner était très-grande; et comme elle avait concentré sur Cecilia surtout, et sur moi, ses affections des derniers moments, on a volontiers accepté notre secours pour prendre part au fardeau. On l'eût accepté peut-être encore mieux , si l'on avait pu nous rendre muettes pendant ce temps-là. Pourtant tout s'est bien passé. Je ne paraissais jamais qu'à la nuit, semblable à l'oiseau de la Sagesse. Cecilia venait
CIIAI'ITHK \ 391
dans la journée. Ils ont été ravis de ses manières douces et soumises, et de la prudence avec laquelle elle a agi. Si bien, qu'elle a été invitée par toutes ses sœurs et par M*"* James S*" à venir les voir ; ce qu'elle fera doucement et à loisir... Chaque fois qu'il m'arrive de me rencontrer avec eux, je suis comme si je les avais vus d'hier. Maintenant que la pauvre patiente a cessé de vivre, il est à penser que je ne les verrai plus. J'étais là au dernier moment , seule auprès d'elle. Je lui ai fermé les yeux, Antonio! Ah! mon frère, que c'est terrible, sans prières, sans sacrements... Terrifiée, impatiente, misérable...! Comment pourrionsnous jamais louer assez cette miséricorde qui nous a placés sur le sein de notre Maître ! »
LA IMÊME AU MÊME
Lundi de Pâques, 30 mars 1807.
« Une heureuse résurrection à vous et à votre trèscher frère ! Puissiez-vous commencer à jouir d'avance de ce bonheur qui nous réunira pour n'être plus séparés par les détroits ni par les mers, par les golfes , par l'obscurité. Est-ce que vous ne vous réjouirez pas à ce brillant matin! Oh si! bien sur! et le sourire de notre ami saint Pierre ajoutera à notre joie... Dites à la chère Amabilia que le petit agneau, le repas chez sa mère, avec elle et les chers siens, Rosina, les fiancées, son frère', la pelite chapelle près de la grande croix, tout
' Allusion à une pieuse el antique coutume qu'on observ;iil fidèlement chez les Filicchi.Tous les ans, le .jour de Pâques, M"'" Amabilia Filicchi,
292 KLIZAHETH SKTU.N
a été présent à mon souvenir, et y a fait naître bien des regrets... Mais ce qui m'en a donné le plus, c'est la pensée que j'étais en ce temps-là si indigne de sa bonté et de son afFection.
c( J'ai passé ma journée à l'église et avec les chers Barry ; leur tendresse et leur affection pour la pauvre fanatique fait son plus doux bonheur ici-bas. M. Hurley est toujours le même pour moi ; très en progrès d'ailleurs au point de vue de son caractère comme prêtre. Ces singularités que nous regrettions de rencontrer en lui ont disparu tout à fait. Il est mon ami, rigide et sévère dans les temps de calme; mais le plus indulgent, le plus compatissant, si quelque trouble me survient. Nous avons toujours maintenant M. Kelly, qui est une très-grande acquisition pour notre église. M.M. de Cheverus et Matignon m'ont écrit dans leur consolant et céleste langage, avec la même patience, la même charité que j'étais accoutumée à trouver chez M. Tisserand, lequel est en route pour revenir ici, à ce qu'on croit. Combien je serai heureuse , heureuse quand je le re verrai !
« En vérité , c'est une chose singulière que d'avoir le nom de persécutée, et de jouir cependant des plus grandes douceurs; d'être pauvre et misérable, et cependant riche et heureuse; délaissée, abandonnée
avec son mari, ses enfants et les hôtes de sa maison, allait déjeuner en famille chez sa mère, qui réunissait à sa table enfants, petits-enfants, proches parents, pour la cérémonie de la bénédiction de l'agneau et des œufs de Pâques.
Rùsiria , dont parle Elizabeth, était la sœur de M"' Filicchi; /es fiancées, la femme de son frère et une autre sœur, toutes les deux alors, nouvellement mariées. Elizabeth ne les avait connues que fiancées.
r.llUMTHK \ 293
des siens, et cependant chérie, tendrement traitée par ceux des serviteurs et des amis de Dieu que sa bouté favorise le plus ! Rn ce moment , si votre sœur n'avait pas l'air le plus heureux et le plus souriant du monde, elle serait vériluhloment une hypocrite. Réjouissezvoîis sans cesse dans le Seigneur ; réjouissez-vous , réjouissez-vous. )>
ELIZABETH A FILIPPO FILICCHI
10 avril 1807.
Il m'est très-salutaire d'être forcée de conquérir au milieu des traverses cette habitude de la sérénité qui m'aflFermira le mieux dans la voie que je poursuis. Aussi mon application de tous les jours est de tenir ferme à l'un de vos premiers conseils , celui de saint François de Sales, qui nous dit d'accepter tous les événements de notre vie d'un cœur gracieux et paisible , et d'opposer à toutes nos contradictions la bonne humeur et la gaieté. Cela nie réussit tellement, que c'est maintenant une opinion bien établie que M"" William Seton est dans une situation très-heureuse. Bien convaincu de cette vérité, M. Wilkes, qui a déjà changé deux ou trois fois de religion , s'en va répétant : « Vraiment la Providence n'en fait pas tant pour moi que pour M™* Seton, car on la voit heureuse et contente dans toutes les situations. » — Pour moi, je vous avouerai que M"® William Seton est obligée de veiller sur elle-même, avec bien de l'attention , pour conserver à chaque moment cette paix qu'elle fait
■2'.H KU/.XUKJH SKTON
paraître. Vous savez , Filicchi , ce qu'il en coûte pour être toujours heureuse et contente ^ bien que cette disposition soit un vrai trésor, quand on se l'est rendue familière. Priez, je vous en conjure, ne cessez de prier pour celte âme dont le salut vous a conté tant de soins.
« Je suis en possession du plus grand bonheur de la terre, jouissant très-souvent de la sainte communion, que je parviens quelquefois à recevoir trois fois la semaine , lorsque le soin de mes enfants ou le mauvais temps ne me prive pas d'aller jusqu'à l'église. Rien ne saurait vous exprimer les ardentes effusions de mon cœur, ses tendres sentiments, sa joie, sa reconnaissance , son triomphe , quand il se dit que rien sur terre ne saurait ajouter ni retrancher à son infini trésor. Cher trésor ! qui tient lieu de tout à une âme soumise et conBante qui regarde chacune de ses désolations, chacune de ses pertes au point de vue des biens terrestres , comme un gage assuré de sa félicité éternelle.
a Et maintenant, d'où m'est venue l'intelligence de toutes ces choses; qui est celui dont la main bénie a guidé mes pas vers mon unique trésor; qui m'a encouragée dans les défaillances de mon âme ; qui m'a fait marcher en avant quand je tremblais pour mon propre salut?... Et mes enfants chéris! Ahl je leur apprends à vous regarder, eux aussi, comme la source de toutes nos consolations. »
CIIAI'ITUK \ 2!lo