LÉVÊQUE DE BALTIMORE A ELIZ.VBETII
23 mai 1807.
« Malgré que vous soyez persécutée pour avoir obéi à ce que votre conscience vous dictait, et qu'il vous soit interdit de vous entretenir librement avec les personnes qui vous sont unies par les liens les plus étroits et les plus chers, votre exemple cependant, votre patience, et je puis le dire, votre joie à souffrir, produiront certainement, et ont déjà commencé de produire leur effet sur la conscience de tous ceux qui mettent à un plus haut prix le salut éternel que les intérêts terrestres. A l'égard de votre persévérance, je ne me sens aucune appréhension; mais ma sollicitude est grande pour ceux qui, s'étant exclus volontairement de l'enseignement que votre exemple leur donne si bien, se privent du pain de vie. En pensant à eux, toutefois, je me confie en la paternelle bonté de Dieu , auquel il est si facile d'écarter les obstacles et les ténèbres que l'erreur répand sur le chemin de ceux qu'il a élus.
« Tout ce que j'apprends et entends de vous, accroît mon intérêt, mon respect, mon admiration. Mais gardez -vous de vous attriiiuer aucun mérite pour tout ce que vous avez fait. Ce qui est digne d'être loué en vous, dans l'ordre de la nature ou de la grâce, est un don de Dieu et lui appartient. Il serait au-dessous de la dignité d'une àme chrétienne , qui a médité souvent sur le désordre de l'orgueil, de s'attribuer une gloire qui n'appartient qu'à Dieu seul.
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« Je ne finirai pas sans vous dire de nouveau que vous devez compter sur moi, en toute circonstance où il serait en mon pouvoir de m'employer pour vous; et sans vous assurer que si vous aviez le moindre besoin de mes encouragements , ils ne vous feraient pas défaut pour vous aider à persévérer dans la constance que vous avez montrée au milieu de vos éprerives depuis que nous nous sommes quittés. )>
ELIZABETH A ANTONIO FILICCHI.
22 juin 1807.
« Une lettre de M. de Cheverus m'annonce que vous lui avez écrit à la date du ' Un passage
qu'elle renferme est une preuve nouvelle de votre constante affection pour votre famille d'Amérique. Que le Seigneur vous récompense , Antonio ! lui seul le peut! Ma dernière lettre, celle du mois de mars dernier, vous disait la mort de M""^ Maitland ; celle-ci vous apprendra la mort, plus affligeante encore, de M"^ James Seton. J'y ai perdu la douce société de ma Cecilia et les soins consolants de son affection ; car elle a été immédiatement redemandée à la maison pour prendre la charge des enfants. Ce qu'elle souffre main-
1 Celte date n'a pas été indiquée. La place qu'Elizabeth lui avait réservée en commençant la lettre est restée en blanc; elle a oublié de la remplir. Puisque l'occasion s'en présente ici, disons que, d'ordinaire, elle ne semble pas attacher une grande importance à l'indication des dates. De nouveaux documents nous ont été donnés qui nous ont permis de suppléer à quelques omissions de ce genre dans sa correspondance, et d'y rectifier quelques erreurs.
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tenant est si pénible, qu'il en sortira, je rpsjièro, la fin de ses peines. En attendant, elle vit au milieu de toute espèce de contradiction, semblalde à l'ange de la paix. La gouvernante des enfants s'est déjà efforcée de persuader à M. Seton que Cecilia distillait le poison de nos principes dans l'esprit de sa fille aînée. Cela lui a valu bien des chagrins , et a rouvert toutes les douloureuses blessures qu'elle avait reçues au moment de sa conversion. Nous sommes redevenues le sujet de la conversation , des remarques , des critiques ; tournées en ridicule du matin au soir; ce qui l'affecterait aussi peu que moi, s'il s'agissait seulement de nos personnes. Mais c'est pour elle un vrai supplice de voir notre religion représentée sous des couleurs fausses; et c'est encore un immense chagrin , de mesurer la profondeur des ténèbres où sont plongés ceux qui méprisent notre foi. Tout ceci est entre les mains de Celui qui sait changer les ténèbres en lumière, et qui nous fait nous réjouir dans le témoignage de notre conscience; car nous n'échangerions pas, ni l'une ni l'autre, la moindre parcelle de notre trésor contre un million de mondes; encore bien moins, contre celui qui, par la sévérité de ses traitements, nous a si bien donné notre liberté.
« Je vous le répète , mon Antonio , — de peur que vous n'ayez de l'inquiétude sur ce sujet, — ce sont ici mes jours les plus heureux. Quelquefois la pauvre àme, accablée , épuisée par une suite d'empêchements continuels à ce qu'elle souhaiterait le plus , un peu de solitude , de paix , de silence , soupire après un cliangement. iMais cinq minutes de réflexion l'amènent
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immédiatement à un acte de résigaation : tant elle est convaincue que de tels jours sont des jours de salut ! Si , pareille à un lâche soldat , je voulais fuir le champ de bataille, je suis sûre que même cette paix que je cherche s'enfuirait loin de moi. Je suis sûre que j'en viendrais bientôt à désirer me retrouver en cet état de pénitence , sanctifié par l'abandon à la volonté de Dieu, le regardant comme l'état le plus sur et le meilleur.
« Ma santé est beaucoup mieux que lorsque vous m'avez quittée. Lorsque je mange, je suis encore comme à quinze ans ; ou si je ris, je suis encore aussi gaie. Ceci, pour donner satisfaction à l'inquiétude que je sais que vous aviez autrefois, et que j'espère que vous avez toujours, pour votre chère sœur. Est-ce que vous ne pensez plus à m'écrire? La dernière lettre que j'aie eue de vous est celle où aous m'annonciez que vous étiez heureusement de retour et en possession de cette félicité que vous méritez si bien. Chère, heureuse Amabilia ! Vraiment elle a dû se sentir comme en extase, après tant d'heures amères passées loin de vous ! M. de Cheverus me dit, d'après ce que vous lui promettez, que vos fils pourraient bien venir en Amérique. Oh ! Antonio , si cela arrivait de mon temps , j'irais à travers tous les États pour les rencontrer ; .et eux, ils trouveraient encore une mère, de ce côté-ci du monde.
« J'espère que vous continuez à être bon, après avoir passé par le feu de tant d'épreuves. Trois jours la semaine, à cette heure de faveur où rien n'est refusé à la foi, je prie pour vous de toute mon âme. Voyez -vous votre pauvre petite sœur errante, fixée maintenant sur
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le roc, et si souvent admise à la source de la vie éternelle, baume salutaire pour toutes les blessures! En vérité , quand même je porterais une chaîne écrasante, quand même je ne vivrais que de pain et d'eau, je devrais me sentir transportée de gratitude ; mais la paix de l'esprit , avec une part suffisante de bien-être extérieur et cet inépuisable trésoi^, c'en est plus qu'il ne faut pour obliger mon àme à comparer incessamment Celui qui donne et celle qui reçoit , les jours anciens et les jours présents ; tandis que resj)érance s'éveille en moi , me parlant tous bas de miséricorde pour l'avenir; miséricorde aussi certaine que pour le passé ! Antonio! qui m'a donné que mon regard puisse entrevoir ces perspectives délicieuses? Qui le premier a soulevé le bandeau lié sur mes yeux?... Est- il besoin que je fasse la réponse ?
« J'ai tant le désir que vous me parliez de votre Filippo ! Le même sentiment pour vous deux remplit mon cœur; mais voiis , seulement, vous avez connu l'étrange enchaînement de ma destinée... Oh! quelle patience vous avez eue avec moi ! Que le Seigneur toutpuissant vous bénisse, vous et les vôtres, à jamais ! Votre sœur prie pour vous continuellement ; toujours, toujours, c'est tout ce que je puis faire, et je le fais aussi naturellement que si c'était pour moi-même.
« Je viens de recevoir tout justement une lettre de révêque Carroll. C'est la lettre d'un tendre père qui parle à son enfant. Tous sont bons pour moi, tous; tous ceux dont les affections sont dirigées dans la droite voie. Aimez-moi, cher Antonio. Dites à Sig' Filippo qu'il m'envoie ses bénédictions. »
Sollicitudes d'Elizaheth pour ses deux fils. — Elle pense à quitter New- York et à se fixer au Canada. — Travaux des Pères de la Compagnie de Jésus, et fondations de M. Olier, dans la Nouvelle -France, au xviie siècle. — Situation des catholiques canadiens sous la domination des Anglais. — Les conseils de MM. CarroU, Matignon et de Cheverus retiennent Elizabeth à New-York. — Son obéissance, sa foi, sa confiance en Dieu. — M. du Bourg, président du collège des Sulpiciens de Sainte-Marie de Baltimore. — Sa rencontre avec l.lizabelh Seton. — Nouvelles espérances d'une situation meilleure. — Second voyage de M. du Bourg à New- York. — Départ d'Elizaheth pour le Maryland.
Nous le voyons, Elizabeth acceptait avec une fermeté héroïque, disons mieux, avec la sainte joie d'un cœur formé à l'école de Jésus -Christ, les privations et les difficultés de sa nouvelle existence. « Tout maintenant lui était aisé. Pauvreté , souf- « frances, mécontentement de ses amis, tout la con- H duisait à son cher Seigneur; tout excitait plus vive- « ment son âme au désir de se rapprocher de son
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« unique bien '. » Une pensée toutefois la troublait. En mère véritablement ciirétienne, la passion du salut de ses enfants remplissait son ànie, et l'inquiétait d'un désir égal à celui qu'elle avait de son propre salut, ils étaient entrés avec elle au bercail de la vérité. Elle leur enseignait tous les jours, par ses leçons et par son exemple, à estimer le don céleste de la foi à plus haut prix que tous ces biens qui nous sont prêtés par la terre pour un temps si court. Toujours présente à côté d'eux , elle ne pouvait douter que sa vigilance ne leur conservât leur trésor. Mais, pensait- elle avec angoisse, si la mort enlevait leur mère à ces pauvres enfants, si jeunes encore, que deviendraient-ils dans cette ville toute protestante de New-York? — La réponse n'était pas douteuse : ils tomberaient entre des mains hostiles à leur croyance, et le flambeau divin allumé dans leurs âmes cesserait bientôt d'y briller, s'il n'y était bientôt éteint.
Poursuivie de cette crainte dès les premiers temps de sa conversion, Elizabeth nourrissait le désir que ses fils, du moins, fussent élevés dans un pays catholique. Cet avantage, elle avait espéré le leur assurer à Baltimore, en obtenant leur admission dans un des collèges que le clergé dirigeait Son espérance ne s'étant pas réalisée, elle avait tourné les yeux vers la terre lointaine du Canada. Là ses fils pourraient respirer la pure atmosphère du catholicisme.
Le Canada, ou plutôt la Nouvelle -France, car tel fut le nom qu'il porta depuis le jour de sa découverte
' Voir la Uttie écrite à Amabilia Filicchi , le 15 avril 1805, page 249.
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par notre grand navigateur malouin Jacques Cartier', jusqu'au moment où il cessa de nous appartenir, avait été évangélisé au commencement du xvi* siècle par les Récollets, les Franciscains , et par les Pères de la (lompagnie de Jésus. Ce furent ces derniers qui, marchant à la conquête des âmes , s'avancèrent peu à peu dans l'intérieur des terres , et découvrirent le pays situé au delà de Montréal.
Tandis que les pères Le Jeune, Bressany, Marquette, Lallemand, Jean deBrébeuf, Antoine Daniel, Garnier, Isaac Jogues , du Jaunay, et tant d'autres encore , héroïques missionnaires, parcouraient des contrées sauvages, depuis les rives du Saint-Laurent jusqu'à celles de riUinois, du Missouri et au delà; les uns répandant leur sang pour le nom de Jésus-Christ ; les autres, victimes de la faim, du froid, de la fatigue, sacrifiant leur vie dans un martyre non sanglant, martyrum sine sanguine, mais martyre véritable et couronné de ces couronnes dont le sang d'ordinaire est le prix : de son côté, un grand serviteur de Dieu, M. Olier, instituteur du séminaire et de la compagnie de Sainl-Sulpice, était choisi par la Providence pour compléter la tâche qu'avaient commencée les missionnaires jésuites. De ses propres deniers et de ceux d'une pieuse société fondée par lui à cet effet, il acquérait, sur les bords du tleuve Saint- Laurent, l'île de Montréal; et, remuant les pierres à mille lieues de distance par l'énergie de sa volonté confiante en Dieu, il jetait les fondements d'une ville consacrée à la sainte Vierge, Ville Marie,
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aujourd'hui Montréal, siège des missions dans toute l'Amériquedu Nord , boulevard de la civilisation contre les incursions des Sauvages, et centre du commerce pour les peuples voisins.
La nouvelle ville sortait à peine de terre, que déjà M. Olier y faisait surgir trois établissements religieux destinés à un grand avenir: un collège ou séminaire, dirigé par des prêtres séculiers dévoués à distribuer les secours spirituels aux colons français, à donner l'éducation à leurs jeunes fils, à former des missionnaires j)our les peuplades environnantes, et à instruire « les enfants mâles des Sauvages ». Un asile ouvert par la charité aux malades de la colonie. Là vinrent s'établir les hospitalières de Saint- Joseph, 'amenées d'Anjou au Canada par une courageuse servante de Dieu, M"^ Mance, du diocèse de Langres. Une maison d'école, enfin, pour les enfants dès le premier âge. La congrégation de Notre-Dame, consacrée à les soigner et à les élever, prit naissance à Ville-Marie. Elle se composait de maîtresses pour les petites écoles , venues à l'appel d'une simple fille de Troyes, la sœur Marguerite Bourgeoys, qui, pour se dévouer à sa laborieuse tâche, était partie toute seule de son pays, comme elle le disait elle-même, «sans denier ni maille, n'ayant qu'un petit paquet qu'elle pouvait porter sous son bras. »
Les missionnaires envoyés par M. Olier avaient eu pour premier sanctuaire une petite chapelle construite en écorce, au milieu de laquelle, faute de lampe et faute de cierges , — l'huile et la cire étant inconnues en ce pays , — on voyait briller une fiole de verre
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éclairée par quelques-uns de ces lumineux insectes qu'on appelle des mouches à feu. Moins de cent ans plus tard, on comptait dans la colonie cent deux églises, soixante-seize presbytères, cent cinq prêtres, quarante -cinq religieuses et cent cinquante -huit sœurs ^
Un traité désastreux nous enleva la Nouvelle-France, en 1763, et la fit passer aux mains des Anglais. Ces nouveaux maîtres du pays méconnurent d'abord leur propre intérêt, qui leur commandait d'user de bons traitements pour distraire du souvenir delà mère patrie tout un peuple qui tenait d'elle le trésor de sa foi, ses mœurs, ses institutions, son langage, et jusqu'à son nom; car on disait alors indifféremment Français ou Canadien. Le traité de Paris avait stipulé que les habitants de notre ancienne colonie, Canadiens, Acadiens et Sauvages convertis, conserveraient le libre exercice de leur religion. Cette clause fut violée avec un mépris de la parole jurée et avec une cruauté qui sont un des plus douloureux souvenirs de l'histoire. Des voix éloquentes, celle de Burke, entre autres, s'élevèrent en Angleterre même , pour flétrir la conduite des Lawrence, des Loudoun, des Cornwallis, jusqu'au jour oii la crainte d'une révolte des Canadiens eut amené une justice intéressée, tardive, mais complète.
' Voir l;i Vie de M. Olier, fondateur du séminaire de Saint- Sulpice. Paris, 1853. — Miscellanea on historical , theological , and miscellaneoussuhjects, hij M.J. Spalding , D. D. bishop of Louisville ,actually archbishop of Baltimore. — Louisville, 1858. — The Jesuits in Nvrlh An,erica, hy Francis Parhnan. — Boston, 1867.
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Le mouvement précurseur de rémancipation des colonies américaines fut la menace qui effraya le gouvernement anglais, et l'engagea à faire aux catholiques du Canada les concessions les plus grandes, afin de leur ôter le désir d'unir leurs griefs à ceux des soidisant rebelles. L'acte de Québec, promulgué en 1774, remit pour eux en vigueur les lois civiles et la jurisprudence française. Un an plus tard, la guerre était engagée entre l'Angleterre et ses anciennes colonies; le sang coulait, et les insurgents espéraient que les Canadiens se joindraient à eux dans la lutte. C'est ici que pour la première fois nous apparaît John Carroll. Simple prêtre alors, le voici déjà mêlé aux événements politiques de son pays. La première division de l'armée américaine, commandée par Montgomery , était entrée dans le Canada et avait pénétré jusque sous les murs de Québec. A ce moment , le congrès députa, en qualité de commissaires auprès des Canadiens, le célèbre Franklin, Samuel Chase et Charles Carroll de Carrolton. John Carroll, cousin de Charles Carroll, et patriote autant que lui \ fut invité à se joindre aux trois commissaires, avec mission d'agir auprès du clergé, bien que sans mandat officiel-. L'arrivée de renforts
'. He was an ardent pairiot; and, so far as prudence and propriety would permit, lie supported wilh ail liis influence tlie cause of independence. «Il était un [tatriole ardent; et, dans la mesure où la prudeuce et les convenances le permettaient, il usa de toute son influence pour servir la cause de l'indépendance. » Sketch of the origin and progress of the catholic Church in the United States of America , by Rev. C. J. White, D. D. — New- York, 1867.
- M. John Carroll ivas invited to accompany them. He liad been educaled in France , and it was supposcd thaï this circonstance , udded to his religions profession and tharacter, uovid etiulle him to
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anglais, la mort de Montgomery, les revers des Américains, après d'étonnants succès, firent échouer la mission des envoyés du congrès. Au point de vue politique, si elle n'amena aucun résultat , elle en eut un grand , et qui nous touche très- fort à un autre égard : elle mit en lumière les talents et les vertus de John Carroll; elle amena sa liaison étroite avec Benjamin Franklin ' ; elle établit, entre le prêtre catholique et les représentants prolestants du congrès, des liens d'estime, des liens d'atïectiou, qui lui permirent dans la suite de s'employer si utilement à servir les plus grands intérêts religieux. A partir de l'année 1776, la domination anglaise s'affermit sur le Canada ; mais , régie par ses anciennes lois, cette terre demeura toute catholique et toute française. Fidèles à leur origine, les Canadiens contimuèrent à parler notre langue , à suivre nos usages , à garder nos mœurs : ils conservèrent surtout avec grand amour le dépôt sacré de la foi. Dans le gou-
exercise a salulai-y influence with the priests in Canada, u M. Johii Carroll fut invité à lus accompagner. Il avait été élevé en France, et l'on avait lieu de fienser que cette circonstance, jointe à sa profession sacerdotale et à son caractère, le rendrait propre à exercer une salutaire influence sur le clergé du Canada. )>r/ie Life of Benjamin Franklin, by Jnred Sparks. — Boston, 18^8.
1 Pour se rendre de Philadelphie à Montréal, les commissaires du congres eurent beaucoup à. souffrir; les routes étaient à peine tracées, les moyens de transports manquaient souvent, la saison était trèsdure; les commissaires passaient parfois les nuits au milieu des bois. Leur voyage dura plus d'un mois. Franklin, dont la santé était déjà ébranlée avant son départ, tomba sérieusement malade. Au retour, il fut obligé de se séparer de ses collègues. John Carroll demeura avec lui, l'entoura de soins, et l'accompagna du fort Saint-Jones jusqu'à New-York. — Voir The Life of Franklin , by Jared Sparks. — Boston, 1848.
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vernement de Montréal, Messieurs du séminaire de Sainl-Sulpice de Paris se maintinrent en possession de la seigneurie et propriété de l'île sur laquelle la ville est assise, ainsi que de l'île de Jésus \ voisine de l'île de Montréal ^ Paisible , florissante sous leur bienfaisante autorité, cette partie du Canada redevint bientôt la terre promise du catholicisme, la vraie terre à Dieu dédiée et consacrée, selon la belle destination qui lui avait été donnée à l'origine lorsqu'elle était devenue colonie française \
On conçoit qu'une nouvelle convertie comme était notre Elizabeth, si peu heureuse parmi les siens , tour-
1 L'île de Montréal, située au confluent de l'Ottawa et du Saint- Laurent, n'est séparée de l'ile de Jésus que par un canal rormé par les eaux de ce dernier fleuve. Dans sa plus grande longueur, cette île a quatorze lieues de France. Elle a cinq lieues environ dans sa plus grande largeur. L'île de Jésus est à peu près d'un tiers moins grande.
2 Lorsque le Canada fut colonisé par la France, celle-ci y transporta naturellement les constitutions qui la régissaient chez elle ; et le Roi , en qualité de seigneur féodal, accorda aux principales familles et aux ofliciersde son armée qui s'établirent dans la colonie, de grandes étendues de terre, qu'on appela seigneuries. Ces propriétés étaient tenues immédiatement en fief ou en roture, à condition de foi et hommage à la prise de possession de la propriété. Les ceusitaii-es ou tenanciers du seigneur étaient, vis-à-vis de lui, dans la condition de ceux qu'on appelait, en France, les vassaux; et le seigneur leur concédait dos terres à certaines conditions , telles que le payement d'une rente annuelle, etc. — Histoire du Canada, de son Église et de ses missions, par l'abbé Brasseur de Bourbourg , vicaire général de Boston, ancien professeur d'Hist. ecclés. au séminaire de Québec. — Paris 1852.
3 En 1677, le Roi signa, à Saint -Orner, l'ordonnance de l'établissement de Saint-Sulpice, amortissant à perpétuité la terre et seigneurie de l'île de Montréal, comme à Dieu dédiée et consacrée, en faveur du séminaire de cette ville. — Recueil des ordonnances du Hoi touchant le Canada.
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nât ses regards vers Montréal, persuadée qu'elle y trouverait l'asile le plus désirable, pour ses enfants d'abord, pour elle plus tard. Mais, étrangère à toute relation avec ce pays que la domination anglaise tenait en dehors du mouvement américain , elle se sentait fort embarrassée pour mettre la réalité à la place de ce qu'elle souhaitait. Un secours inattendu lui arriva, offert par son ami de tous les instants, Antonio Filicchi. Appelé au Canada par le soin de ses affaires, peu de temps avant son départ des États-Unis, Antonio proposa à Elizabeth de solliciter l'admission de ses deux fils au collège de Montréal. Plaidant en leur faveur près des prêtres de Saint- Sulpice, il obtint de ces messieurs qu'ils recevraient chez eux les deux enfants, à des conditions extrêmement généreuses.
Un fâcheux contre-temps survint sur ces entrefaites: les flammes détruisirent une partie des bâtiments du collège des Sulpiciens. Dans le dérangement qui s'ensuivit, il y eut dilllculté d'admettre, pour le moment, des élèves étrangers. Les deux fils d'Elizabeth , William, âgé de dix ans, Richard, de huit ans à peine, furent dirigés vers une région moins austère que le a froid et sain Canada ». On les envoya dans le Maryland, pour être placés au collège de (leorgetown. C'était un nouvel établissement, M. Carroll l'avait fondé en 1 791 . Il en avait confié la direction à de zélés prêtres, pieux et instruits, qui, de même que lui, avaient appartenu à la compagnie de Jésus avant qu'elle n'eût été supprimée.
Elizabeth, heureuse d'avoir trouvé cet abri pour ses fils, s'exprimait ainsi dans une de ses lettres à An-
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tonio Filicchi : « Votre sœur a é[)rouvé comme un avant-goùt de la paix du paradis, (juand elle s'est vue délivrée de l'anxiété qu'elle éprouvait pour ses chers petits William et Richard. C'est M. Barry qui va se charger d'eux. Cela n est-il pas fait exprès pour que ma satisfaction soit complète? Lui-même les conduira à Georgetown. J'ai écrit à M. Kelly de se procurer tout ce qui peut être indispensable à ces enfants et que j'aurais pu oublier. J'ai aussi écrit à l'évêque Carroll, et cela d'une main tremblante, je vous assure. »
Ce n'était plus désormais l'intérêt de ses fils qui pouvait attirer Elizabeth vers Montréal. Elle pensait sérieusement à s'y transporter; mais d'autres motifs la pressaient. Sa position à New-York , après la conversion de Cecilia, était devenue inquiétante et précaire. L'intolérance protestante, plus excitée à lui nuire et plus agissante que jamais, avait eu facilement raison d'elle. Sa maison était presque déserte; les externes de M. Harris s'en étaient allés peu à peu. On la signalait désormais comme un être contagieux et dangereux. Il s'agissait pour elle maintenant de trouver quelque part au loin un asile et un gagne-pain.
Ce fut alors que l'idée lui vint de faire des démarches pour être reçue, elle et ses trois petites filles, dans une des communautés de femmes qui se vouaient à l'éducation dans la ville de Montréal. Se consacrer tout entière aux soins et à l'enseignement donnés aux jeunes filles dans la maison qui lui accorderait l'hospitalité, voilà ce qu'elle pouvait olïrir en échange. A ses yeux , c'était offrir peu. Pleine de mérites devant Dieu , douée des grâces de l'esprit , des dons brillants et des
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talents acquis que le monde estime et qu'il envie , elle s'affligeait d'une indigence qu'elle seule assurément s'attribuait. Touchant aveuglement! Humilité des parfaits, ignorante de sa richesse ! et toute humble, et toute inclinée sous son abondance même , pareille à ces branches chargées de fruits.
ELIZABETH A ANTONIO FILICCHI
10 aoiit 1807.
« Les Barry qui sont ici les seuls êtres humains, absolument les seuls, qui me voient jamais paraître chf z eux , désirent beaucoup que mes projets du Canada se réalisent. M. Barry même y a un peu travaillé. Mais comme vous m'avez si bien confiée à nos amis de Boston, je ne veux rien faire sans leur complet assentiment. Je reçois toujours d'excellentes nouvelles de la bonne conduite et des progrès de mes garçons. M. Kelly, qui s'est trouvé présent aux derniers examens du collège, dit fjii'ils dépassent d'autres élèves qui étudient*depuis beaucoup plus longtemps. Pour le latin, ils sont plus forts que la plupart des autres enfants plus avancés queux en âge et dans leurs études. M. Barry a été très -satisfait de les voir comme ils sont. Il y a là des professeurs des plus distingués , récemment envoyés du collège d'Europe , et aussi un nouveau président. Mes petites filles me rendent très-heureuses par les progrès qu'elles font dans leur instruction religieuse , et par tous leurs sentiments et leurs impressions. Seule au monde, comme je suis,
CIIAIMIIiK \i :^il
seule littéralement, — car nul ici ne se met en peine de moi , nul n'intervient en quoi que ce soit qui me concerne , — je remets tout entre les mains du Tout-Puissant. Comme il est maint-enant établi que cette pauvre créature a la tête tournée par la folie religieuse, personne ne me fait la moindre question , ni ne prétend me troubler davantage. Ma bien-aimée Cecilia, notre éblouissante convertie, est établie cbez son frère James Seton. Il est frappé de son mérite, mais naturellement très-effra}é de Tinfluence que son exemple peut avoir sur ses enfants. Combien de temps sera-t-elle là? Celui-là seul le sait qui sait toutes choses.
« Assez pour les affaires du dehors. Quant à ce qui se passe au dedans, la paix, la consolation dont je jouis chaque jour, à chaque heure , et la constante application des principes divins que mon cher frère m'a appris, leur influence sur ma vie, leurs douces promesses pour l'heure de ma mort, font que toutes les considérations secondaires me paraissent de véritables riens; du moins je les regarde à leur véritable point de vue, comme des nuages passagers, qui ne peuvent obscurcir le soleil que pendant quelques moments, tandis qu'il poursuit sa course dans son calme et sa majesté.
« Si vous pouviez vous imaginer exactement ma position, mon cher frère, vous sauriez que je n'y vois aucun chagrin réel , si ce n'est le péché ; aucune peine, si ce nest celle de ne pas avancer dans le service où je me suis engagée. Je n'ai jamais été si heureuse aux jours les plus brillants de ma vie. Jamais je n'ai éprouvé aucune jouissance qui se puisse comparer
avec un moment du bonheur goûté dans la communion. Ceci, cher Antonio, il ne vous est pas possible de vous l'imaginer, vous qui toujours êtes demeuré sur le sein de cette chère mère, dont la tendresse est encore nouvelle pour moi.
« Cher, cher frère, adieu... Je demande à votre Filippo sa bénédiction; car je sais que nous avons sa charitable affection et ses meilleurs souhaits. Si nos prières sont exaucées , il sera récompensé au centuple. Je ne puis vous dire un seul mot de nouvelles, je ne vais dans aucune maison que celle des Barry. L'église et les Barry, voilà mon univers. Je viens de perdre M. Hurley , qui a été désigné par l'évêque pour l'église Saint- Augustin de Philadelphie; il est regretté de tous ceux qui l'ont connu. Nous avons à sa place M. Sibour, un ami de M. Matignon. M""^ Sad- 1er et M""" Duplex sont parties pour l'Irlande : celle-ci avec le désir de plus en plus vif d'embrasser notre foi. Mais il n'est q\ïim seul qui puisse donner la grâce de sacrifier tout, et d'accepter d'être chassée , mise à la porte de partout, absolument, comme elle le serait. Priez pour nous, cher frère. — Je prie pour vous de toute la ferveur de mon âme. »
Le désir qu'avait Elizabeth de quitter New-York n'obtint pas l'assentiment de ses amis de Boston. L'évêque de Baltimore, également préoccupé de lui donner un bon conseil, jugea que son projet de se fixer au Canada présentait plus d'un inconvénient sérieux. « Songez donc, lui dit-il, à ce qui arriverait, si vos filles, dans un âge si tendre, venaient à souffrir du
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climat rigoureux de Moutréal ! Et si vous étiez forcées de rabandonner toutes les quatre, — car je sais bien que vous ne consentiriez jamais à laisser vos enfants partir seules, quelles diiîicultés ne trouveriez-vous pas pour vous établir de nouveau à New- York ! »
Malgré la distance et le temps, Filippo Filicchi et Antonio ne demeuraient étrangers à rien de ce qui intéressait leur sœur d'Amérique. Ils étaient favorables autrefois, surtout Antonio, à cette idée du Canada ; mais ils lui écrivirent maintenant qu'ils se rangeaient à l'avis des juges éclairés qui avaient pu étudier les choses de près. La netteté de leur opinion, la sagesse des raisons qui les inspiraient , confirmèrent Elizabeth dans la pensée que le temps n'était pas venu où la Providence la voudrait ailleurs. « Ce que vous me dites, écrivait-elle à Filippo Filicchi, part si bien de votre cœur! Je le relis souvent pour y puiser du courage et de la force dans le désappointement que j'ai de renoncer à la retraite que j'espérais trouver au Canada. Ce projet m'était cher. Depuis longtemps je le nourrissais. J'en devais la première idée à la bonté de votre Antonio et à sa chère prévoyance pour nous. Avec mon imagination de femme, assez vive, vous le savez, je l'avais toujours envisagée comme une des plus douces dispositions de la Providence envers nous. Et là encore, comme en tant d'autres rencontres, j'aimais à voir qu'Antonio avait été choisi de Dieu pour venir à notre secours. Votre opinion, ens'ajoutant à l'opinion de tous ceux dont la volonté est ma loi, a banni de mon esprit jusqu'à la pensée de ce projet. Je parle de la pensée volontairement caressée ; car in-
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volontairement elle se présente à moi chaque fois que je me vois aux prises avec les difficultés sans nombre de ma position. Assurément, je ne doute pas que bien des difficultés ne m'eussent attendue là-bas; mais il est impossible d'en imaginer qui eussent été composées d'éléments aussi antipathiques à ma nature que le sont celles que j'éprouve aujourd'hui. »
« Aimoùs bien nos croix, car elles sont toutes d'or, « si nous les regardons du biais qu'il faut ; et bien « que d'un côté nous y voyions l'amour de notre cœur « mort et crucifié entre les clous et les épines, nous « trouverons de l'autre un assemblage de pierres pré- « cieuses pour en (;omposer la couronne de gloire qui « nous attend ' . » Aimer de mieux en mieux les croix que Dieu lui envoyait, les regarder par leur vrai biais, telle fut l'étude d'Elizabeth, plus ardente à s'y appliquer que jamais. L'obéissance, plus encore que les liens de la nécessité , l'attachait aux conditions d'une existence devenue presque insupportable ; elle les accepta toutes avec une grande générosité. Si quelquefois l'effort trop grand venait à trahir son courage, patiente vis-à-vis d'elle-même, elle relevait doucement son cœur, et reprenait le train de son abandon à Dieu. Persuadée que notre fardeau nous est toujours mesuré dans la proportion de nos forces, elle attendait, courbée, mais non pas écrasée, sous la peeanteur du sien. Sans agitation , sans empressement , en toute foi , patience, simplicité, elle attendait en attendant, selon
1 Saint François de Sales, Lettres s^iirituelles.
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cette belle parole de rKcriture s.iinle. Elle persévérait dans la prière : Aijez pitié de moi, mon Dieu, ayez pitié de moi, parce que mon âme se réfugie vers vous. Je me retirerai sous l'ombre de vos ailes, en attendant que l'affliction soit passée. — Je crierai vers le Très- Haut , vers le Dieu tout - puissant . — Il enverra du ciel, et il me délivrera. Dieu enverra sa miséricorde et sa vérité.
Jugez, Seigneur, la cause du pauvre et de l'orphelin, résidez justice à l affligé et au pauvre. — Délivrez le petit et le pauvre, délivrez-le de la main des méchants.
Tu m'as invoqué dans la tribulation, dit le Seigneur, et moi je t'ai délivré. Je t'ai exaucé dans le secret de la tempête. Je t'ai éprouvé aux eaux de la contradiction.
Je te donnerai l'intelligence , dit le Seigneur Dieu, et je t' enseignerai la voie où tu dois marclicr. J'affermirai mes regards sur toi.
Le Seigneur est fidèle dans toutes ses paroles , il est saint dans toutes ses œuvres. Le Seigneur soutient ceux qui chancellent , il relève ceux qui sont tombés et brisés. — Les yeux de toutes vos créatures se townent vers vous, Seigneur, avec espérance, et vous leur donnez leur nourriture au temps marqué. — Vous ouvrez votre main , et vous comblez de vos bénédictions tout ce qui respire.
Le temps marqué, le visible temps de cet invisible secours de Dieu qui, si caché qu'il soit, nous accompagne toujours, allait sonner pour Elizabeth. Elle en sentit les premières consolations le jour où la miséri-
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cordieiise Providence disposa sa rencontre avec un prêtre d'an grand mérite et d'un grand cœur, émigré français aux États-Unis. Nous voulons parler de M du Bourg, alors président du collège des Sulpiciens de Sainte-Marie de Baltimore; plus tard, évêque de la Louisiane ; plus tard encore , évêque en France sur le siège de Montauban et sur le siège archiépiscopal de Besançon. Quelques mots sur ce vrai apôtre nous suffiront pour le faire connaître.
Parmi les oiivriers qui des premiers vinrent s'offrir pour travailler à la moisson évangélique aux États- Unis , M. du Bourg est un de ceux qui tiendra dans ses mains les gerbes les plus abondantes au jour des récompenses du Seigneur. Il était né dans l'île de Saint-Domingue, de colons français. Sa vocation l'ayant attiré fort jeune vers le saint ministère, ses parents désirèrent qu'il fît en France ses études ecclésiastiques. La révolution le trouva récemment ordonné prêtre, et choisi presque aussitôt après par M. Emery , de si pieuse mémoire, pour diriger l'école préparatoire d'Issy , oii l'on élevait les clercs de la paroisse de Saint- Sulpice.
A la veille des épouvantables journées des 2 et 3 septembre , la maison d'Issy fut envahie par les fédérés du 10 août et les brigands marseillais. M. du Bourg était absent; une circonstance fortuite l'avait amené à Paris. Informé à temps, changeant de costume, déguisé en ménétrier, il put arriver jusqu'à M. Émery, près duquel il trouva asile. Seize prêtres ou directeurs de la Compagnie de Saint-Sulpiee , arrêtés et emprisonnés à ce moment , périrent massacrés dans la prison
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des Carmes. M. du Bourg, avec la plupart de ceux à qui la Providence venait de refuser la couronne du martyre, quitta la France et se réfugia à l'étranger. Il gagna l'Espagne, y séjourna deux ans, puis s'embarqua pour l'Amérique. Un premier essaim sorti île la ruche de Saint-Sulpice s'était fixé depuis l'année 1791 dans le Maryland , à Baltimore. Sous la conduite de M. Nagot, ces prêtres avaient jeté les fondements d'un séminaire sur le modèle de celui de Paris. M. du Bourg se joignit à eux; mais bientôt demandé à ses supérieurs par M. Carroll , il fut nommé président du collège de Georgetown, de fondation toute récente. Pendant trois ans, il occupa ce poste, qui demandait à la fois beaucoup de capacité et de zèle ; puis il fut envoyé à la Havane pour y établir un collège sous les auspices des Sulpiciens. Cette entreprise réussit au delà de toute espérance, jusqu'au jour où elle fut entravée par le mauvais vouloir du gouvernement espagnol, jaloux de voir passer entre des mains françaises l'éducation de la jeunesse de l'île. "
La lutte était trop inégale ; M. du Bourg ne s'y obstina pas. Il s'en revint à Baltimore, emmenant avec lui plus de trente enfants, parmi lesquels les Calvo, les Castillo, etc., que leurs familles n'avaient pas voulu lui retirer. De là lui vint l'idée de fonder une école ou académie dont ces jeunes gens devaient former le noyau. Son projet ayant été agréé par ses confrères, il commença hardiment à construire de vastes bâtiments adaptés au plan d'un grand collège, sur des terrains appartenant au séminaire des Sulpiciens. Les travaux furent rapidement achevés, la maison fut ouverte,
les professeurs se mirent à l'œuvre, et le collège de 5flm/e-i)/«n'e prit une telle faveur dans le public, que dès l'année i805 la législature du iMaryland l'élevait au rang d'Université, avec amples pouvoirs et privilèges. Le zèle de M. du Bourg ne s'exerçait pas seulement dans les limites de l'Université de Sainte-Marie ; il était l'âme d'une foule de bonnes œuvres dans la ville , tandis que son éloquence comme prédicateur et controversiste attirait autour de sa chaire les fidèles dont il affermissait la foi, et les protestants dont il dissipait les préventions ^
Vers latin du mois d'août de l'année 1807, ce zélé serviteur de Dieu, se trouvant dans la ville de New- York, offrait un matin le sacrifice de la messe à l'un des autels de la paroisse de Saint-Pierre. Une femme en deuil, avec le vêtement des veuves, se présenta pour recevoir de ses mains la communion. Elle paraissait tout absorbée en Dieu, et son visage était inondé de larmes. Le prêtre ne put s'empêcher d'être frappé de son attitude, fce même jour, quelques heures plus tard, comme il se trouvait en visite chez M. Sibour, l'un des prêtres attachés à la paroisse de Saint-Pierre "*, on entendit frapper doucement à la porte de la maison.
t Voir la Vie de M. Émery, neuvième supérieur du séminaire et de la compaynie de Saint -Sulpice. Paris, 1861. — Voir VÉloge de Mgr L.-G. Vulintiit du Bourg , e'véque de la Louisiane et des Florides , évêque de Montauban , archevêque de Besatiçon, prononce' à la distribution des prix du petit séminaire de Bordeaux, le 23 aotU 1847.
2 M. Sibour, prêtre français, fixé aux États-Unis depuis l'année 1798, qui avait été désigné, en 1807, par l'évèque de Baltimore pour remplacer, près des catholiques de New- York, M. Michaël Hurley, appelé à conduire la paroisse de Saint-Augustin, à Philadelphie.
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C'était Elizabelh. On l'introduisit le moment d'après.
Elle parut avec cette grâce aisée tout ensemble et modeste, qui rendait son abord si agréable, et qui s'alliait si bien chez elle avec un air de distinction parfaite. S'agenouillant devant le prêtre du Seigneur, elle inclina pieusement la tête pour recevoir sa bénédiction. M. du Bourg la reconnut alors pour la personne qu'il avait remarquée à l'église dans la matinée. 11 ne s'était jamais trouvé avec elle jusqu'alors ; mais il la connaissait par ce que l'admiration de chacun racontait de sa conversion et de sa vie si édifiante. Elle s'assit , la conversation s'engagea. Peu à peu, ouvrant son cœur, elle parla des difficultés de son existence à New- York, et du désir qui la préoccupait toujours de chercher un asile au Canada. M. du Bourg l'écoutait avec une attention bienveillante, tout en l'interrompant souvent par des questions qui témoignaient de son intérêt. Il comprenait bien maintenant sa situation qu'elle venait de lui dépeindre. Tant de patience, tant d'énergie avec une foi si constante, la révélaient tout entière, et laissaient voir ce qu'on pouvait attendre d'elle en toute occurrence.
Tout en l'admirant, il se consultait lui-même sur nn projet qui s'éveillait en son esprit. Baltimore manquait d'une bonne école catholique pour les jeunes filles. Il n'existait pas dans toute la ville une seule communauté de religieuses vouées à l'enseignement. Fonder à cet effet un nouvel institut, ou l'association de quelques pieuses femmes qui s'attacheraient à la règle de l'un des instituts existant ailleurs, ne serait-ce pas compléter le bien que les prêtres de Saint-Sulpice
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avaient déjà commencé pour l'éducation d'une partie de la jeunesse du Maryland? Et si Ton confiait à M""* Seton la direction de la nouvelle communauté et de la nouvelle école , ne serait-ce pas assurer le succès d'une œuvre excellente, tout en aidant à sortir de peine la personne la plus intéressante du monde ?
Tel était le plan qui s'offrait au cœur généreux de M. du Bourg. 11 s'en expliqua sans délai à Elizabeth. Elle s'y montra très -attentive, et en demeura fort émue. Bien pourtant ne fut décidé dans ce premier entretien. Bien, à vrai dire, ne pouvait l'être; mais tout y fut examiné, tout y fut entrevu; et l'on peut remarquer que ce jour-là, dans un des terrains les mieux préparés de la vigne du Seigneur, fut semé le petit grain de sénevé qui devait devenir plus lard un grand arbre : un de ces arbres, dit l'Évangile, dont le branchage devient grand; et les oiseaux du ciel se posent dessus.
Fidèle à ses habitudes de docilité , Elizabeth se hâta de consulter d'abord l'évêque de Baltimore. «Je ne voudrais pas, lui dit-elle , m'aventurer à faire un pas pour avancer dans cette affaire, si importante pour moi, sans être assurée de votre concours et guidée de vos conseils, qui m'obtiendront, j'en suis certaine, la bénédiction de Celui qui sait que mon désir le plus ardent est d'accomplir uniquement sa volonté. » Elle continuait sa lettre en rendant compte à M. Carroll des dernières épreuves qu'elle avait eu à supporter à New-York. Elle l'assurait qu'elle avait porté la condescendance envers ceux qui lui étaient hostiles , jusqu'aux limites les plus extrêmes ; ne s'étant arrêtée que là seulement où elle sen-
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tait quo sa conscience aurait eu lieu de s'effrayer à/' Aewre delà mort, a (l'est celte heure là, lui disait- elle, que je vous conjure en ce moment d'avoir en vue, cher Monsieur, tandis que vous m'indiquerez comment je dois aj,nr pour le bien de mes chers petits enfants. Ils semblent à l'abri maintenant, — je parle de mes tils ; — mais si je venais à mourir, on les arracherait à notre chère croyance comme à un abîme d'erreurs et d'infortunes pour eux.
« Quant à ce qui me concerne , la seule crainte que je puisse avoir, c'est qu'il ne se trouve trop de recherche de moi-même dans ma vivacité à plaider en faveur de ce projet, bien que j'en abandonne l'accomplissement avec joie à la volonté du Tout -Puissant; car n'ayant en tout ceci d'autre désir que celui de plaire à mou bon Maître, j'ai la pleine confiance de n'éprouver aucun désappointement, quelle que soit la manière dont il choisira de m'employer pour lui.
« Depuis longtemps, même depuis le temps que j'étais à Livourne, s'il est une espérance, s'il est un désir, qui ait fait ma consolation, c'est le désir que j'ai toujours eu d'embrasser la vie religieuse. Et j'ai si peu changé jusqu'ici , que s'il se fût agi de moi uniquement, il n'est pas un seul moment où je n'eusse été prête à braver sans hésiter toutes les diihcultés d'une nouvelle traversée de l'autre côté de l'Océan pour m'assurer ce bonheur. Mais aujourd'hui, il s'agit avant tout de mes enfants, qui se trouvent au milieu de circonstances telles, que je ne pourrais pasmourirenpaix ; et vous savez, cher Monsieur, que c'est à quoi nous
devons nous disposer, sans négliger chose au monde qui puisse y contribuer. Non, je ne pourrais pas mourir en paix , à moins que je n'eusse la pleine conviction d'avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour les mettre en sûreté. Si seulement j'avais cette conviction, je les laisserais sans inquiétude entre les mains de Dieu. »
Avant de rien répondre à cette lettre, l'évêque de Baltimore fit prier M. du Bourg de lui donner lui-même connaissance de son projet. Lorsqu'il s'en fut bien rendu compte et qu'il l'eut examiné avec attention, il s'en entretint avec MM. Matignon et de Cheverus. Cette fois encore, il n'y eut qu'un seul avis. «Nous estimons, écrivait M. de Cheverus à Elizabeth, que le plan de M. du Bourg serait, de beaucoup, plus avantageux que tout ce qu'on a jusqu'ici proposé pour vous. Il serait avantageux non-seulement aux intérêts de votre famille , mais aux intérêts de notre mainte religion dans les États-Unis. Nous vous engageons toutefois à ne rien précipiter, mais a attendre une manifestation plus complète de la volonté de Dieu, cette volonté d'un Père tendre , dont la main ne manque jamais à l'enfant qui appréhende de man her seul. » — (( Je prie Dieu , disait de son côté le vénérable M. Matignon, pour qu'il bénisse vos desseins, que lui-même a inspirés. Je lui demande qu'il vous donne la grâce de les accomplir à sa plus grande gloire. Vous êtes destinée, je le pense, à faire un bien considérable aux États-Unis. 11 faut que vous demeuriez ici, de préférence à tout autre lieu. Pour ce qui est du reste, Dieii a ses moments, que nous ne devons pas chercher à
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dovancer. Un sagn délai ne fait que mûrir los bons desseins que la grâce fait naître en nous. »
Tout en s'incliuant devant les conseils des guides éminents qui la dirigeaient, l'humble Eli zabeth se sentait tout à fait impuissante à comprendre comment on la croyait destinée à servir les grands intérêts de la sainte Église, et à faire un bien considérable aux États-Unis. « Une telle idée, écrivait-elle à Antonio Filicchi, suffirait pour faire tourner une tête plus forte que la mienne ; mais je sais très-bien que Dieu ne voit pas les choses comme l'homme les voit. D'ailleurs, puisque l'obéissance est l'hommage qui plaît le mieux à notre souverain Maître, je suis certaine de ne pouvoir m'égarer, du moment que je soumets à l'obéissance tout ce que je ferai. Je ne regarde en avant ni en arrière, mais droit devant moi, suivant ma vieille règle de conduite , et je ne songe pas aux calculs humains. »
Près d'un an s'était écoulé : aucun changement n'était survenu. Dieu n'avait rien retranché aux épreuves de sa fidèle servante ; sa main la formait à la patience dans les mêmes épreuves, dans la même attente. Elle n'avait plus revu M. du Bourg. Lorsqu'il revint à New- York, après ce long intervalle, on était au printenijis de l'année 1808. Pour dire la vérité, quel qu'eût été son bon vouloir, ses projets de créer cette école à Baltimore ne se trouvaient guère encore qu'à l'état de souhait. Comme il s'en entretenait avec Elizabeth, dans la maison de M Barry, le courant de la conversation amena quelqu'un, qui se trouvait là, à lui demander nous ne savons trop quel détail sur la propriété
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(lu collège de Sainte-Marie, et sur certains lots de terrains vacants que les Sulpiciens possédaient tout auprès. « Des terrains vacants, dil Elizabeth, en manière de plaisanterie, si j'allais là-bas, et si je les demandais? — Sur quoi M. du Bourg la prenant au sérieux, augurant bon succès de l'air de résolution qui paraissait eu toute sa personne, s'intéressant d'ailleurs à elle et à toute sa famille, comme il s'intéressait — c'est une remarque d'Elizabeth — aux moindres créatures du bon Dieu, du moment qu'il pouvait l(!ur être utile en quoi que ce fût : « Yeuez cbez nous, madame Selon, lui dit-il, nous vous aiderons à former un plan de vie qui mettra vos enfants à l'abri des dangers dont ils sont menacés ici. Vous mêuic, vous trouverez à Baltimore beaucoup plus de consolations pour votre fui que vous n'en avez encore pu goûter nulle part. Nous avons un vif désir de former cette école pour les enfants que leurs parents ont à cœur de faire élever daus la piété. A quoi bon difiérer davantage? Sans rien acheter ni bâtir, on [)eut louer une maison. Le courage ne vous manque pas pour vous mettre à l'œuvre; et l'expérience d'une première année vous éclairera, vous et vos amis, sur les mesures qu'on devra prendre plus lard. »
« Comme on le pense bien, dit Elizabeth, je ne fis d'autre objection que celle de mon manque de capacité. A quoi M. du Bourg me ré[iondit : « Ne craignez rien, nous avons encore plus besoin d'exemples que de talents.» Puis, avec l'autorité d'une expérience exercée dès longtemps en de vastes entreprises, avec la clarté d'un esprit net et précis, le bon prêtre lui fit com-
prendre que son [)liin, tout hanli qu'il était, n'avait rien d'aventureux. Elle n'hérita plus. Le moment enfin était venu : » un sage délai avait fait mûrir les bons desseins que la grâce avait fait naître. «
A ce moment décisif, nous retrouvons Antonio Filicclii. Non pas qu'Elizabcth eût eu la joie de recevoir de ses nouvelles. Elle en était, au contraire, privée depuis près d'un an; — nous en dirons le motif ailleurs; — mais M. de Clieverus, qui avait été plus favorisé qu'elle, se trouvait en mesure de l'encourager et de lui envoyer les assurances que voici : « Souvenez-vous que M. Filicchi vous a autorisée à demander chez sou correspondant à New- York toute somme qui serait nécessaire pour commencer un établissement utile; et ce même respectable ami m'a écrit à ce sujet les propres paroles que voici : L'argent ne manquera pas. Vous savez la sincérité de leurs offres, et vous pouvez sans aucun doute vous en prévaloir tians les limites dictées par la prudence, mais non par une délicatesse et timidité qui serait excessive. Je ne suis pas dans le secret de la fortune des deux frères ; mais ce que je connais parfaitement, c'est le cœur bon et généreux de notre excellent ami, et sa tendre affection pour sa sœur madame Selon. »
Après quelques semaines employées à préparer son départ , Elizabeth quittait New-York avec sçs trois petites filles; ne laissant dans cette ville, où elle avait tant soufi"ert, « d'autre regret, dit-elle, que celui de quitter ma chère sœur convertie, Cecilia , — mes autres chères sœurs on ne me laisse pas la liberté de les voir, — et les Barry, qui sont j»our moi des amis tendre-
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ment aimés, des amis entièrement dévoués. Pour tous les autres , ils sont dans une telle défiance et dans de tels soupçons de mon caractère, parce qu'ils se persuadent, — et ils n'ont pas tort, — que mes principes religieux sont l'unique source de mes* actions, qu'ils regarderont comme un repos pour eux que je sois bien loin, n'importe oii, n'importe dans quelle position. »
Journal d'Eli/.alieth pendant sa traversée de New York à Baltimore. — Arrivée à Baltimore. — La famille de M. du Bourg. — Klizabeth se dispose à ouvrir une nouvelle école.— Encouragements et symiathie dont elle est l'objet. — Difficulté des communications entre l'Amérique et l'Europe. — Blocus continental. — Maux infligés à l'Église. — Pie VU captif complète la hiérarchie ecclésiastique aux États- Unis. — Baltimore érigé en archevêché. — Rupture des relations entre les États-Unis, la France et l'Angleterre. — Une lettre longtemps attendue parvient de Livouruc à Baltimore.