‹ Elizabeth Seton et les commencements de l'église catholique aux États-Unis (volume 2)Chapitre 38 sur 94 · JOURNAL D ELIZABETH PENDANT SA TRAVERSÉE DE NEW -YORK A BALTIMORE · texte numérisé non relu

JOURNAL D ELIZABETH PENDANT SA TRAVERSÉE DE NEW -YORK A BALTIMORE

( Envoyé dans une lettre in Cecilia Seton.l

Dix heures. Jeudi 9 juin 1808.

« Ma Cecilia chérie aura peine à croire que ODaintenaut nous dépassions seulement le phare à trente milles de New -York. Toute fatigue d'esprit et de corps a disparu. Le ciel resplendissant au-dessus de nos têtes, le soulïle vivifiant de la hrise de mer, le mouvement des gais matelots, dissiperaient, je crois.

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tant d'anciens soucis dont le poids m'est lourd encore, si j'avais auprès de moi les cinq êtres hien-aimés qui m'ont dit aditu dans la petite chambre. Vos amours jouent ou mangent jusqu'au moment où le roulis du vaisseau les rend malades ; et alors , ils s'anéantissent dans un sommeil aussi profond que possible. La pauvre Anna soutfre tout le temps qu'elle ne dort pas.

c( Comme chacun est bon ici pour nous! A peine si nous étions à bord depuis une heure, qu'un jeune homme, tout modeste et tout affable, est venu en bas auprès de moi et m'a dit : « Madame , mon nom est James Cork; appelez -moi quand vous voudrez, je serai prêt à vous aider en toute chose. » Et ce qu'il a dit , il le fait. 0 douce miséricorde de mon Dieu ! avec quelle bonté vous vous mêlez aux calices les plus amers! Comme il est consolant de regarder en haut et de réfléchir à ces choses ! Toujours et toujours, je renouvelle l'offrande de ce pauvre cœur, afin qu'// en dispose de toutes les manières dont // lui plaira. C'est là un bien faible tribut pour la dette de chaque jour. ))

Lundi 13 juin.

« Ma Cecilia, chère, chère amie de mon âme! vendredi, samedi et dimanche viennent de se passer, ma chérie, au milieu de bien des prières, bien des soupirs. V\i\ roulis continuel avec du tangage, sans avancer. Anna ne cessant pas de souffrir. Elle est excessi-

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veraent abattue, elle refuse d'aller sur le pont. — Les dames qui sont à bord, M"' Smith et sa fille, sont si bonnes pour nous! Elles nous gâtent avec des am mdes fraîches et de Iteiles grapp<'s de raisin. Vous connaissez le faible tout humain de votre pauvre sœur ! . . . Kitty ' et Rebecca ne sont pas à moitié si malades qu'Anna. — Hier, nous avons dit nos vêpres pendant une rafale; avec bien delà ferveur, croyez-le. — Ce matin, nous voici de nouveau en vue des côtes , près du cap Henry.

« Figurez -vous un matelas posé par terre, (jui nous sert de tous les côtés comme d'un coussin pour nous asseoir. La bonne M""* Smith et sa fille sont à un bout; la pauvre Anna, que nous avons forcée à monter sur le pont, est de l'autre côté; et les deux chères petites sont en train de chanter : Where and oh ! where is my hiyhland laddie cjone'*-! De temps en temps, elles demandent qu'on les ramène vers Cecilia; ou bien, elles tendent les yeux , tant qu'elles peuvent , du côté de la terre, pour voir si elles ne finiront pas par découvrir William et Richard. Le cœur de la mère, rempli d'une ferme et inébranlable confiance, regarde droit en haut. Oh! que de fois, que de fois il s'est préparé comme pour mourir, depuis que nous sommes à bord ! Avec quelle ardente tendresse il confie les trois chères petites sœurs à celui qui est sa seule espérance ! »

' Kitty diminutif du nom de Catherine, la seconde fille d'ElizaLeth. 2 « Où donc, où donc est-il allé, mon ami des Highlands?» — Vieille ballade jacobite d'Ecosse.

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Mardi 14 juin.

« Après avoir roulé et sauté sur les vagues toute la nuit , mes deux chères petites à côté de moi dans mon étroite cabine, Anna endormie sa tête sous ma main, et moi, ne cessant de prier et d'offrir à Dieu une vie que j'ai si souvent mérité de perdre, nous voici, ma toute chérie , qui marchons maintenant à pleines voiles. Notre vaisseau semble voler sur les eaux de la Chesapeake^ Yent meilleur, cœurs plus légers ne la traversèrent jamais. Les petites chantent en égrenant leurs grappes de raisin. Elles font de petits bateaux de papier, et les lancent par-dessus le bord pour les envoyer à New- York. Le soleil se couche rayonnant et glorieux. Le regardez- vous aussi maintenant, ma chérie?... Mon âme s'envole en haut avec le Misei^ere. Elle est comme si elle enveloppait votre âme et celle de la chère Zide. Elle envoie un soupir à notre cher Hatche...

« C'est donc demain que je vais me trouver au milieu des étrangers? Non. — Une pensée de doute ou de crainte a-t-elle traversé mon esprit? Non. — Un auguste et doux sacrifice unira mon cœur avec tous ceux qui peuvent l'offrir. Le doute et la crainte s'enfuient loin du cœur habité par Lui. Il ne peut y avoir de mécompte là où l'âme n'a d'autre désir, d'autre attente, que d'aller au-devant de sa volonté adorable et de l'accomplir. Dans quarante- huit heures, je l'es-

1 l.a baie de la Ghesapeake, l'une des plus vastes baies de l'Amérique du Nord.

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père, je m'unirai au sacrifice d'action de grâces et de fervent amour en pensant à vous tous. Vous serez dans mon cœur, chère, chère Ceciiia et vous vous y rencontrerez avec Lui. Qui dira le mystère, qui dira la douceur de celte espérance ? »

Mercredi 15 juin.

« Encore une bonne nuit, mon cher cœur, une nuit passée à bord du Grand-Sachem ; et cependant, nous ne sommes pas encore dans la baie de Baltimore. L'espérance plane au-dessus de nous sur ses ailes immobiles, dans l'attente du lendemain. Que faites- vous en ce moment?... Mes bien-aimées petites regardent le ciel en pensant à Ceciiia. Heureux l'enfant dont l'esprit se remplit de la pensée de Dieu ! Quel contraste avec le tourbillon insensé qui fait un jeu de son bonheur, de son bonheur présent et éternel! Continuez et persévérez toujours, vous, enfants bien-aiuiés du Ciel!... Que toutes les bénédictions de Dieu soient sur vous aussi , ma chère Ceciiia.

Jeudi matin, neuf heures, IG juin.

« Nous sommes devant le quai depuis hier soir à onze heures ; mais nous ne pouvons quitter le vaisseau avant que nos effets n'aient été déposés à la douane. 11 pleut à flots... Le cœur de la pauvre mère, comme il bat! La main lui tremble aussi .. Dans une heure nous serons à Sainte-Marie ^ Que de fois mon âme a

1 Sainte-Marie, l'établissement des Sulpiciens à Baltimore, église, séminaire, collège.

rendu visite à l'adorable Seigneur présent à cet autel! Mais ici ce n'est plus un seul et solitaire autel, c'est un grand nombre d'autels, que nous allons bientôt voir... Ceoilia, ma bien-aimée sœur, il n'est pas de distance pour des âmes unies comme les nôtres! »

Jeudi soir, fête du Saint-Sacrement.

« Ma chère, chère, chère Cecilia , tout ce que je suis en état de vous dire , c'est qu'une voiture nous a conduites au séminaire. D'abord la grande voix de l'orgue solennel; après, comme une explosion, les chants éclatants du chœur. Celait le moment où l'on consacrait la chapelle de M. du Bourg. Nous entrons sans proférer une parole; nous voici prosternées presque au même instant ! Une voix ravissante chantait le Kyrie eleiso7i ; on eût dit un concert des anges. Aucune imagination ne saurait vous peindre la splendeur, l'éclat de cette scène ; tout ce que je vous ai dit de Florence est comme une ombre auprès. La messe terminée, je me suis trouvée dans les bras de la sœur de M. du Bourg, la plus délicieuse femme qu'on puisse voir, qui m'a comblée de caresses et d'aimables souhaits. A présent , ce qui m'étonne le plus , c'est d'avoir pu résister à tout ce que je viens d'éprouver de surprise et de bonheur. »

Vendredi matin 17 juin.

« J'ai reçu notre tout. Oh! avec quelle ferveur! Tant à la fois ! tout réuni à la fois , c'est presque à faire tourner mon pauvre esprit ! . . . Des messes depuis

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l'aube (lu jour jusqu'à huit heures... Mon appartement si charmant et si commode. Il touche presque à la chapelle... Les vêpres et la bénédiction tous les soirs... Tous les cœurs qui nous font des caresses. Dans les yeux de chacun, des regards de bienveillance et de paix... Lundi, je vais à Georgetown voir mes deux chers garçons... Silence, mon âme.... Ceciha, ma Cecilia, cette âme elle pousse des cris pour vous avoir. Elle n'est capable de rien sans vous. Il faut qu'elle vous réclame à la vie et à la mort.

« Il y a une jietite colline ici, derrière la chapelle ; on l'appelle le Calvaire , et on y a mis des oliviers et une croix. Au pied de la croix il y a déjà quatre tombes. C'est ici le lieu de votre repos, m'a dit M. du Bourg, comme nous passions auprès ce matin. Il faut que ce soit le lieu de votre repos aussi, ma bien-aimée, ma chère Cecilia. Préparez les voies. Eliza! Henriette! Serait-il possible! Divin Seigneur, ayez pitié de nous ! »

M. du Bourg avait avec lui sa mère, sa sœur et la fille de celle - ci , une charmante enfant de l'âge à peu près de Catherine -Joséphine et de Rebecca', les deux dernières petites filles de M°" Seton. Aglaé reçut ses nouvelles compagnes avec des transports de joie. On parlait une langue différente, on se comprenait très-mal; mais on fut enchantées de se voir, et l'on s'entendait le mieux du monde. La première journée

« Catherine, née le 28 juin 1800, avait alors huit ans moins quelques jours; Rebecca, née le 24 septembre 1802, avait cinq ans et dix mois.

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passée ensemble ne s'était pas écoulée, que les trois petites amies semblaient s'aimer comme si elles s'étaient vues toute leur vie.

Le soir de ce premier jour, après le repas fait en famille, Aglaé souhaita la bienvenue à Catherine et à Rebecca par un compliment en vers français, dont les petites Américaines saisirent beaucoup mieux Tintention que le sens; mais qui, gracieusement tourné et gentiment dit, devait encore avoir le mérite assez rare de tenir tout ce qu'il avait promis :

0 vous, si longtemps attendues , Recevez mes embrassements; Nos deux familles confondues Ne font plus qu'une en sentiments.

Bientôt dans un même langage Nous aurons un nouveau lien ; Celui du cœur a l'avantage Qu'on l'entend toujours assez bien.

De vos plaisirs et de vos peines Je vous demande une moitié.

Vous aurez aussi part aux miennes :

Tout est commun dans l'amitié.

Ou plutôt ces mots tout de glace, Le mien, le tien, ne doivent plus S'entendre ici , ni trouver place Dans cet asile des vertus.

Suivant la remarque d'un sage , Ces mots si froids de mien , de tien. Furent bannis au premier âge Du vocabulaire chrétien.

Le mot nôtre a bien plus de grâce, 11 ne fit jamais de jaloux.

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Mien et tien il faut qu'il remplace :

Tout sera nôtre parmi nous.

Je ne dirai plus : Mes poupées, Mes joujoux, Mes fleurs, Mon jardin.

Tout est à vous, sœurs bien aimées; Tout sera nôtre dès demain.

Communauté délicieuse !

Charme jadis de l'âge d'or !

Reviens d'une famille heureuse Faire le plus riche trésor.

Sois l'avant-coureur et le gage De cette parfaite unité Qui nous rend la parfaite image De l'adorable Trinité.

Au moment de l'année où Elizabeth arriva à Baltimore , la saison des vacances allait commencer ; aussi ne pouvait-elle attendre aucune élève avant la reprise des classes. Elle employa cet intervalle à s'installer modestement dans la maison qui avait été louée pour la recevoir. C'était un petit bâtiment nouvellement construit, tout en briques, à deux étages, proche le collège de Sainte-Marie. Le loyer se montait à deux cent cinquante dollars pour une année'; la place y était suffisante à la rigueur pour loger dix personnes en

1 Un peu plus de douze cent cinquante francs. Le dollar d'argent est l'unité monétaire des États-Unis ; il se subdivise en cent cents. Le cent est une petite monnaie de cuivre équivalente à un peu plus d'un sou, ancienne monnaie de France. La valeur réelle du dollar est de cinq francs vingt-cinq centimes. Depuis que l'or de la Californie s'est répandu dans le monde commercial, on a commencé à frapper des dollars en or.

dehors de la famille d'Elizaheth^ Celle-ci s'y trouva dans un bien-être inexprimable dès le premier jour qu'elle s'y établit.

« Ma vie est si différente de ce qu'elle était , écrivait-elle, que j'ai peine à concevoir que ce soit la même vie. Toutes ces chères petites attentions dont j'étais sevrée entièrement me sont prodiguées, à toute heure, par la famille de M. du Bourg. Sa mère et sa sœur ne "se lassent pas dans les soins qu'elles ont pour nous.

1 M. du Bourg avait hésité dans son choix entre cette maison et une autre maison plus grande, pour y réunir les premiers éléments de l'institution catholique qu'il avait l'espoir d'établir avec le concours d'Elizabeth. On aurait pu recevoir trente pensionnaires dans la plus grande des deux maisons; mais on aurait eu la charge d'un loyer de quatre cents dollars par an. La cherté de ce prix effraya M. du Bourg. Un peu avant qu'Elizabeth ne quittât New-York, il lui écrivait : « J'incline à croire que la petite maison sera suffisante pour la première année; d'autant que je ne suis pas très- désireux de voir le nombre de vos élèves s'accroître avec trop de rapidité. Moins vous en aurez dans le commencement, plus votre tâche sera légère, et plus il vous sera facile d'établir chez vous cet esprit de régularité et de piété qui doit être le ressort essentiel de toute votre œuvre. 11 y a dans le pays assez, et peut-être trop, d'écoles mixtes oîi l'éducation a pour unique objet la culture des dehors brillants. Nous n'avons aucune école, que je sache, où ie soin d'acquérir ce qu'il convient de ces dehors, s'allie avec la piété, et lui soit subordonné; ainsi que cela se doit dans une pieuse institution, telle assui émeut que sera la vôtre, selon votre désir. Pour atteindre les résultats que nous espérons, mon avis est que vous n'admettiez chez vous que des jeunes filles catholiques, ou du moins que des jeunes filles qui recevront une éducation catholique, leurs parents le permettant. Il est vrai que, dans ces conditions, le nombre de vos pensionnaires sera très -restreint; il faudra peut-être attendre plusieurs années avant que le produit des pensions égale le chiffre des frais. Pour suppléer à ce déficit, il nous faudra compter sur la Providence, qui, par les offres généreuses de vos amis de Livourne, vous a déjà donné un encouragement assez grand pour nous mettre à l'abri d'une accusation de témérité. »

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Les douceurs que nous n(^ pouvons nous procurer, elles nous les envoient chaque jour, comme si nous faisions partie de la famille. Vraiment, il me semble que c'est comme si je venais de naître à une nouvelle existence ! La mince palissade qui marque nos limites est la seule séparation entre nous et une chapelle magnifique ouverte depuis l'aube du jour jusqu'à neuf heures du soir. Notre maison est très-propre, située entre deux vergers, à deux milles de la ville. Je me remets entre les mains toutes-puissantes de Dieu pour mes projets d'établissement. »

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