‹ Elizabeth Seton et les commencements de l'église catholique aux États-Unis (volume 2)Chapitre 39 sur 94 · HENRIETTE SETON A ELIZABETH · texte numérisé non relu

HENRIETTE SETON A ELIZABETH

« Comment pourrais -je, sœur bien -aimée, m'abandonner à mon propre chagrin, quand je vous vois heureuse au sein de la paix; quand je vois d'ici votre cher visage rayonnant de joie, tandis qu'entourée de vos autres enfants , vous pressez encore sur votre cœur vos aimables petits William et Richard, réunis à vous maintenant? Ah! je puis bien pour un moment cesser de regretter votre absence ; mais je frissonne quand je réfléchis que notre séparation, selon toute apparence, sera éternelle... Il faut que je repousse cette pensée. Non, cela ne peut pas être... Dieu est trop bon, trop compatissant, pour vouloir séparer toujours ceux qui s'aiment si tendrement. D'une manière ou d'une autre , il nous réunira. Je veux mattacher à cette chère espérance. Elle me soutiendra à travers toutes les épreuves; elle adoucira toutes mes peines. »

Elizabeth ouvrit son école dans le courant du mois de septembre, et n'eut pas de peine à réunir le petit nombre d'élèves que sa maison pouvait contenir. L^ société catholique de Baltimore, nombreuse et fervente, lui témoigna une sympathie véritable. Les marques qu'elle recevait de la bienveillance générale lui étaient un présage favorable, et un encouragement d'autant plus précieux, qu'à en juger selon les règles de la prudence humaine, son entreprise n'était point exempte de témérité.

Dans la dernière année de sou séjour à New-York, ses courageux efforts, entravés comme nous l'avons vu, s'ils lui avaient donné le pain de chaque jour, n'étaient jamais allés au delà. Pour fournir aux dépenses de sa traversée , pourvoir aux frais de son installation à Baltimore, pour subsister enfin , en attendant les ressources quelle se créerait, cette mère de cinq enfants avait emporté avec elle environ un millier de dollars'. La meilleure partie de cette somme avait été demandée aux Murray, les correspondants de MM. Filicchi en Amérique.

Pour l'avenir, Elizabeth comptait bien (ju'elle se sutfiraità elle-même. Cette espérance était parfaitement fondée; l'événement le lui prouva. Mais si peu avancée encore dans une entreprise toute nouvelle, elle eût aimé à entrevoir les secourables Filicchi, dans ce lointain si rapproché d'elle en dépit de la distance , par le constant intérêt, l'infatigable dévouement, qu'ils lui témoignaient. Ce repos d'esprit, elle l'avait perdu. 11

1 Un peu plus de cinq mille francs.

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avait fait place chez <*lle à une imnieuse inquiétude. A l'époque précisément où elle firrivait à Baltimore, les communications entre l'Amérique et l'Europe, devenues depuis longtemps rares et difficiles , venaient d'être interrompues de fait. Le continent européen , le monde civilisé était en feu.

Si nous parlons des calamités qui furent déchaînées sur l'Europe par l'ambition d'un conquérant parvenu à l'apogée de sa puissance, c'est qu'elles contraignirent les Ktats-Unis eux-mêmes à sortir de la neutralité et à subir les maux de la guerre. Nous dirons ce qu'ils eurent à souffrir. Mais, amenés p^j* l'enchaînement de notre récit vers le milieu de l'année 1808, nous nous nous occuperons avant tout d'un événement religieux qui eut une grande portée pour l'Église d'Amérique.

Par un bref rendu le 8 avril \ 808 , le Souverain Pontife Pie YII érigea l'évèché de Baltimore en archevêché, et créa quatre évêchés sutfragants : New- York, Philadelphie, Boston, et Bardstown dans le Kentucky. Cette grande et utile mesure eut pour premier inspirateur John Carroll , dont l'esprit supérieur prévoyait de loin les progrès du catholicisme aux États- Unis. En vue des besoins plus nombreux qui allaient réclamer des efforts de zèle de la part de son clergé , l'éminent évêque avait senti l'opportunité de demander pour le vaste pays soumis à sa juridiction la création d'une nouvelle hiérarchie ecclésiastique.

Deux des titulaires aux nouveaux évêchés étaient des prêtres français: M. Flaget, dt- la Compagnie de Saint -Sulpice , et M. de Cheverus; pronuis, l'un au

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siège de Bardstowii, l'autre au siège de Boston ^ L'évêque désigné pour Philadelphie, le pèreEgan, était un franciscain irlandais. Le père Concanen, appelé à révèché de New-York, était aussi un Irlandais, religieux dominicain, qui résidait à Rome depuis plusieurs années. Ce fut à Rome que ce religieux reçut l'onction épiscopale des mains du cardinal-évèque préfet de la Propagande ; et ce fut à lui que le saint-père fit remettre les bulles d'institution pour les autres évêques d'Amérique, afin qu'il les leur portât. Ces bulles étaient signées d'une main captive. Elles furent écrites comme ces lettres que les apôtres saint Pierre et saint Paul dans les liens adressaient aux premiers fidèles : et ceux à qui ces glorieux captifs les adressaient étaient fortifiés par leurs liens-. A la vérité, l'auguste Pie YII, prisonnier dans son propre palais, gardé à vue par des soldats de son implacable oppresseur^, était encore, à ce moment, entouré d'un semblant de respect. Mais l'heure approchait oià il allait être enlevé de ses États et traîné au loin pour subir les rigueurs d'une séquestration complète '. Les violences qu'on exerçait dès lors envers lui avaient pour prétexte le refus qu'il avait fait de céder aux exigences du dominateur de l'Europe. Tout faible et tout désarmé qu'il était, Pie YII refusait,

• M. Flaget était né près de Billom en Auvergne; M. de Chevevus, à Mayenne, dans le Maine.

^ Philipp., eh. I.

■^ La captivité de Pie VU commença en réalité le jour où Rome fut occupée militairement par le corps d'armée du général Miollis, 2 féviier 1808.

4 Le pape fut enlevé du Quiriual dans la nuit du 5 juillet 1809. On l'emmena prisonnier à Savone d'abord.

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comme souverain, iraJoiuttre la suzeraineté d'une puissance étrangère ; et comme vicaire d'un Dieu de concorde et de paix, il n'avait voulu ni entrer dans la ligue formée par Napoléon contre l'Angleterre, ni chasser de ses États plusieurs des représentants des nations chrétiennes accrédités auprès du saint-siége, qu'on dénonçait devant lui comme ennemis du gouvernement impérial.

L'efTort princi[)al de la politique de Napoléon dès le commencement de sa lutte avec l'Angleterre, eut pour objet de mettre cette puissance au ban des nations ; de telle sorte qu'elle ne trouvât plus en aucun lieu une rade pour abriter ses vaisseaux , ni un port pour débarquer ses marchandises. La prétention d'établir le blocus sur le littoral des Etats pontificaux n'en fut pas moins un prétexte dérisoire donné à l'agression du César contre le Pape. Mais s'il est vrai de remarquer que cet âpre désir d'isoler l'Angleterre fut seulement un prétexte pour entrer en hostilité contre le faible Etat pontifical , dont l'altitude importait peu , il n'est pas moins vrai de dire que ce même désir fat la cause trèsréelle des mesures violentes qui furent prises par le gouvernement français contre de grandes jouissances maritimes et commerciales , notamment contre les États- Unis.

Lorsque la crise eut éclaté sur le continent européen, le président JeJferson, espérant vivre à l'abri par delà les mers, s'efforça, comme autrefois l'avait tenté l'illustre Washington, d'assurer à l'Union, avec sa neutralité, le bénéfice de son éloignement du théâtre de la conflagration générale. Également irritées de cette

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impartialité , les deux grandes puissances qui se disputaient l'empire du monde usèrent des moyens les plus agressifs pour forcer le peuple américain à prendre part à leur querelle. Après que Napoléon, maître alors de l'Europe presque entière, eut décrété le blocus continental qui devait fermer aux îles Britanniques tout commerce avec le continent ', l'Angleterre défendit aux neutres de commercer avec les ports dont ses propres vaisseaux étaient exclus. Les décrets de Milan, de Bayonne et de Rambouillet interdisant aux neutres tout commerce avec l'Angleterre , furent la réponse de Napoléon, qui, pour punir la violation de ses ordres, s'empara de tous les vaisseaux américains qui se trouvaient à ce moment dans les ports de France , d'Espagne et de Naples. D'un autre côté, le gouvernement anglais promulgua les ordres du conseil du 7 novembre 1807, à la suite desquels on opéra la saisie de près de seize cents navires neutres sous pavillon américain. Pour mettre un terme à ces vexations extravagantes et ruineuses , Jefferson fit adopter par le congrès , le 22 décembre 1807 et le 9 mars 1808, un embargo général sur tous les ports des États-Unis. Le commerce extérieur et la navigation se trouvèrent arrêtés soudainement. Toute communication entre l'Europe et les États de rUnion eût été suspendue sans l'audace d'un nombre assez considérable de hardis marins , qui ne cessèrent pas de tenir la mer, et qui réussirent souvent à éluder V embargo, séduits qu'ils étaient par l'appât de bénéfices énormes.

i 21 novembre 180fi.

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En Europe, les pays riverains de la Méditerranée furent ceux (jui eurent le plus à soufîrir du blocus continental. Là, l'Angleterre, maîtresse de Gibraltar, ayant la clef du détroit, régnait en souveraine, et tenait fermés tous les ports qui faisaient partie de l'empire français ou des pays soumis à sa domination. On comprendra i{!f au plus fort de cette crise, s'il était encore permis de compter en Amérique sur quelques communications , plus ou moins irrégulières , avec l'Angleterre, la France ou l'Espagne, il n'était guère naoyen d'en espérer avec l'Italie.

ELIZABETH A ANTONIO FILICCHI

Baltimore, 8 juillet 1808.

« Bien sur, mon cber Antonio , vous serez heureux d'apprendre que votre petite sœur d'Amérique est encore sur la terre des vivants. Notre long embargo vous aura suffisamment expliqué pourquoi je ne vous ai pas écrit. Mais comment une année entière a-t-elle pu passer sans que j'aie reçu une seule ligne de vous'? - Il n'est pas de motif que je ne suppose, excepté la possibilité que vous auriez pu oublier le moifis du monde celle que vous avez transplantée dans la vigne du Seigneur, et soignée depuis avec de si tendres soins. Loin de moi cette pensée !

« Vous avez été tenu au courant ; vous savez quelle a été l'opinion bien arrêtée, exprimée par nos pères de

1 Comme ou le verra plus loin, plusieurs lettres écrites par Antonio Filicchi n'étaient point arrivées à leur destination.

3il KLIZABETII SKTO.N

Boston sur la question d'un changement de résidence qui m'aurait conduite au Canada; ce projet, je ne devais plus y penser. R<^gardez la date de cette lettre... Baltimore... dans le voisinage du séminaire dirigé par M. du Bourg. Nous voici maintenant sous l'aile tutélaire de pieux êtres qui ne respirent que pour la gloire de Dieu et pour venir en aide aux délaissés et aux malheureux.

« J'ai retiré mes garçons de deorgetown. M. du Bourg les a reçus dans le collège \ sans qu'il en résulte aucune charge pour moi. Je me sers de votre généreuse allocation pour nous aider à vivre ^. Comme le plan que nous avons n'admet parmi nous que des pensionnaires, et encore faut-il que ce soient des catholiques, nous ne pouvons compter sur un succès aussi rapide que le serait celui d'un établissement fondé sur des vues simplement humaines. Toutefois, il y a grand espoir que notre entreprise réussira peu à peu, parce qu'elle repose uniquement sur la Providence du Seigneur tout-puissant.

« Et que ne vous dirais-je pas, mon cher Antonio, de cet immense, inespéré bonheur que j'éprouve à vivre au milieu d'une société comme celle qui nous entoure ici ; oii chaque âme ne respire que la divine charité; où je goùto la douce intimité de la plus aimable personnne qui soit au monde, — la sœur du révérend M. du Bourg, — qui veut que je la regarde comme une sœur? Tout auprès de moi une ravissante

' Le collège de Sainte-Marie de Baltimore.

2 Depuis l'année d806, Antonio Filicchi avait pris l'engagement de faire à Elizabeth une pension lixe de quatre cents dollars par an, un peu plus de deux mille francs.

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chapelle, la plus belle de toutes celles qui sont en Amérique; presque aussi belle que i)lusieursde celles qu'on admire à Florence; tellement rapprochée de mademeure, que, sans sortir, je puis entendre la petite cloche de l'autel. Oh! Antonio, si je vous disais tout cela, vous qui savez si bien plaindre votre sœur, avec quelle joie vous écouteriez le récit des changements heureux qui ont transformé sa vie !

« Ces Messieurs du séminaire offrent de me donner un lot de terrain pour y bâtir. Le projet, en supposant qu'on puisse y donner suite, serait de commencer sur un plan modeste, mais qui se prêterait à de plus amples développements; car on espère qu'il se trouvera beaucoup de bonnes âmes disposées à venir se joindre à nous pour former une institution permanente. Mais que peut une pauvre créature comme je suis! 11 faut que j'abandonne tout à la divine Providence. . Cependant, avec cette franchise à laquelle je suis tenue envers vous, à qui je ne dois cacher aucune de mes pensées, j'oserai vous demander, comme à mon frère, jusqu'à quel point, jusqu'à quelle somme, je pourrais compter sur vous et sur votre vénéré frère, dans l'état où en sont les choses? Ce que vous avez fait déjà est si peu mérité de celle qui en a été l'objet, ce que vous ne cessez de faire pour nous est si fort au delà de tout ce que nous pouvions attendre en quoi que ce fût , que je me fais violence pour vous adresser une semblable question; bien que je sente qu'elle est tout à fait indispensable pour la régularité de mes démarches, et à cause des égards que je dois à ces révérends Messieurs qui nous portent un si vif intérêt.

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a M. Matignon écrit tant de choses à M. du Bourg sur ce qu'il attend et espère de moi, de mes filles! et... mais je crois qu'il vaut mieux que je me taise, de peur de vous faire craindre pour ma tête... Mais, en vérité, tout ce qu'ils peuvent dire d'une si pauvre créature ne sert qu'à me faire sentir, d'une manière plus sensible , ce que je devrais être. Il faut qu'ils ne connaissent guère le passé. S'ils le connaisaient, ils auraient une bien petite idée du présent. Cependant, comme je m'approche de Notre-Seigneur presque tous les jours, vous devez bien penser queje m'efforce de devenir bonne.

« Dites mes plus vives tendresses à votre Amabilia et à vos chéris. Oh! Antonio, écrivez-moi bientôt, et parlez-moi d'eux tous. Je vous en prie, un souvenir de ma part à tous ceux qui se" souviennent de moi, au docteur Tuccoli et à l'abbé Plunkelt, le plus particulièrement. Et, quoi qu'il arrive, quel que puisse êtr€ l'effet (le cette lettre sur votre cher cœur, ne souffrez pas qu'elle heurte un seul moment le sentiment qui est ma plus grande joie en ce monde. Écrivez-moi , je vous en conjure, Antonio ; et même, si vous pensez que votre pauvre petite sœur a tort maintenant , au moins pardonnez-lui, et aimez-la toujours comme elle vous aime. »

La lettre que nous venons de lire était partie depuis peu, lorsque Elizabeth reçut des nouvelles d'Antonio Filiccbi. Elle n'en avait eu aucune depuis près de quatorze mois. Plusieurs lettres qu'il lui avait adressées ne lui étaient jamais parvenues ; celle-ci portait la date du 10 avril 1808. « Ma bonne et bien-aimée sœur,

CIIAIMTUK \ll ?,\1

disait Antonio , vous avez raison et vous n'èlcs tjue juste, en m'assuranl, coniino vous le faites dans voire dernière lettre ^ que vous n'admettrez jamais la crainte, ni même la pensée» — la pensée vraiment coupable, — que je. puisse jamais éprouver moins d'intérêt ni d'affection pour ma vertueuse amie d'Amérique , ma gloire en fait de sainte convertie! En dépit de la distance et de l'interruption de notre correspondance, jamais vous n'avez été si préstmte à mon esprit ; jamais votre souvenir n'a été si purement empreint au fond de mon cœur. Comme tous les deux nous nous faisons vieux , chaque jour nous rapproche de notre but commun, le ciel, où nous nous retrouverons, s'il plaît à Dieu, et où nous nous donnerons la main pour ne plus nous séparer jamais

« Je prends une vive part à votre satisfaction de la bonne conduite de vos fils et de vos filles ; une éducation chrétienne est le meilleur héritage que vous

puissiez leur laisser

Mes amis les Murray

ont reçu de moi des ordres réitérés pour suppléer à ce qui aurait pu faire défaut dans les ordres précédents. Il faut que vous recouriez à eux aussi régulièrement que nous en étions convenus entre nous, et aussi souvent que vous pourriez en avoir besoin. Si vous essayez de désobéir à votre frère à cet égard , je ne ne vous écrirai plus jamais; et j'essaierai de ne plus penser à vous, si cela est possible. Mes moyens

' l'ne lettre qu'tlizabeth avait écrite dans l'été de l'année 1807.

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sont doubles maintenant de ce qu'ils étaient à l'époque de l'engagement que j'ai souscrit'. Au milieu de la stagnation universelle des affaires, d'heureuses entreprises ont largement compensé pour nous la perte des commandes qui nous venaient des États- Unis. La Providence favorise d'une manière éclatante chacune des démarches que nous faisons. Si le Ciel écoute si bien ce que vous dites en ma faveur, comment serais-je assez ingrat pour vous abandonner sur la terre ! »

Nous ne croyons pas que la persuasion de l'amitié ait jamais tenu un langage plus aimable pour faire accepter ces marques de générosité qui demandent à être offertes d'une main si délicate. Elizabeth, en son cœur noble et grand , avait des trésors d'affection pour acquitter la dette de sa gratitude. Vis à-vis de ses chers Filicchi, elle ne craignait nullement de se dire l'obligée. Il lui fut toujours aisé de se voir elle-même à la place de ces rares amis, et de sentir quel bonheur elle aurait trouvé à faire pour eux ce que l'inconstance de sa fortune leur permettait de faire pour elle. Qui comprend la joie de donner ne souffre pas de recevoir, alors que le don est offert par la plus aimante tendresse. Cette joie de donner, qu'elle a de douceur! On dirait volontiers, quand on y songe, que si l'on osait mesurer la reconnaissance à la douceur dont on jouit, c'c^st celui qui donne qui devrait des remercîraents à celui qui accepte.

i Voir la note page 344.

Vie ]jieuse d'Elizabeth, occuiiée et heureuse. — Son humble impatience de servi?- les intérêts de la religioti aux États-Unis. — Lettres adressées à. Filippo et à Antonio Filicchi. — Correspondance d'Elizabeth avec ses deux belles -sœurs. — Rencontre providentielle. — M. Gooper. — Don offert à M. du Bourg pour la création d'une école et d'un asile en faveur des pauvres catholiques du Maryland. — L'école d'Elizabeth à Baltimore. — Première communion des enfants. — M"« Cecilia O'Conway. — Commencements de la fondation d'Emmettsburg.

Il est un enchantement que nul , s'il l'a éprouvé , n'oubliera jaaiais. Partir, laisser au nord derrière soi le sombre et rude hiver; se hâter vers les régions du Midi; se réveiller tout à coup sous le gai sourire du soleil, surpris et ravi tout à la fois de sentir, au lieu des morsures du froid, les tièdes caresses de la chaleur : délicieuses impressions ! qui les fera revivre eu son souvenir aura la parfaite image de ce que doit éprouver un cœur glacé par l'abandon de ceux qu'il aimait, s'il se sent réchauffé doucement sous une atmosphère de bienveillance et d'affection. Entourée des soins d'une tendre amitié, Elizabcth ne se lassait pas de remercier Dieu

« des heureux changements qui avaient transformé sa vie » . Le repos et la paix dont elle jouissait consolait de son absence le petit nombre d'amis qui lui étaient toujours demeurés fidèles, et qui avaient tant souffert pour elle des rigueurs de sa famille. Peu de temps après son arrivée à Baltimore , sa chère Henriette lui écrivait : « Oii pourriez-vous aller, sœur chérie, sans rencontrer bienveillance et affection? Ceux qui pourraient vous connaître sans vous aimer seraient donc des êtres insensibles? La description que vous faites de ce qui vous environne est ravissante ; toutes mes pensées , toutes mes espérances, s'envolent vers l'heureux endroit que vous nous avez dépeint. Oh! si je pouvais m'y voir un jour! non comme je suis maintenant, dans ma présente situation, mais pour y être vraiment heureuse !... Puissé-je jouir un jour du privilège de servir Dieu dans votre religion bénie ! Chère sœur, ne cessez de prier pour moi, ne m'oubliez jamais à la chapelle. Souvenez-vous du soleil couchant. J'irai toujours vous retrouver au pied de la croix à l'heure du Miserere. Quel doux souvenir ! »

ELIZABETH A ANTONIO FILICCHl.

20 août 1808.

« Bien que votre sœur d'Amérique vous ait écrit deux fois durant ces deux derniers mois , elle ne peut résister au bonheur de vous remercier de votre lettre du 18 avril, etde vous adresser quelques lignes en profitant d'une occasion favorable qui se présente. Votre lettre a été

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pour moi comme le baume le plus vivifiant , le plus consolaut. Elle est venue guérir mon imagination effrayée, qui se livrait à mille conjectures funestes à cause de votre long silence. Le Dieu tout puissant connaît seul avec quelle tendresse, et quelle constance, je vous ai recommandés tons deux, votre Filippo et vous, à la messe et à la communion ; incertaine que j'étais, si vous viviez en ce monde ou en l'autre. Et quand je reçus, dimanche dernier, cette lettre que j'avais si longtemps désirée, jamais je n'aurais osé l'ouvrir, si je n'avais auparavant fait un acte de résignation , à genoux , avec ferveur. Après l'avoir lue et relue , les enfants , auxquels j'avais communiqué ma joie, tous s'agenouillèrent en m'entourant, et nous dîmes ensemble le Te Deum de toute notre âme.

«Ainsi, non-seulement vous êtes en vie, vous et votre cher frère, mais vous aimez et chérissez le souvenir de votre pauvre indigne sœur ; voilà vraiment une joie bien grande!... Et Amabilia , votre chère et excellente Amabilia, vos doux enfants, tous vont bien; et un nouveau trésor est venu qui accroît le désir que j'ai de vous voir tous encore une fois'. Mais ce qui n'est pas possible , c'est qu'aucun puisse égaler jamais le ravissant Giorgino. Ah ! si le cher charmant enfant se retrouvait encore dans mes bras, comme je l'y retiendrais étroitement! Cher Antonio, embrassez -le quelquefois pour moi. J'ai laissé tomber bien des larmes sur sa petite robe que sa chère mère m'avait donnée. . . .,

' Niccola Filicchi, le cinquième enfant d'Antonio et d' Amabilia, qui venait seulement de naître. 11 mourut en 1837, à Florence, trois mois avant son frère Giorgio, — Giorgino.

et sur cette petite boucle de ses cheveux, que j'espère cependant lui faire voir un jour ! . . .

« Vous ne me parlez pas de la santé de Filippo ; j'espère qu'elle n'est pas pire qu'à l'ordinaire. La lettre qu il m'a écrite, à ce que vous me mandez , de Bordeaux, je ne l'ai jamais reçue. Combien j'en regrette la perte! Mais peut-être pourra-t-elle encore me parvenir! Les lettres que je vous ai écrites depuis que je suis à Baltimore, elles sont confiées au bon soin des anges. Si vous ne les recevez pas, j'en aurai un chagrin profond. Mais que la sainte volonté de Dieu soit faite ! Quant à la réussite de mon projet, ou plutôt du projet de ces révérends Messieurs , il dépend tellement de votre concours et support, que je n'ose former aucun souhait. Tous les lundis, au saint sacrifice , j'offre, et je sais qu'ils offrent aussi , le succès que j'en puis espérer à Celui dont la bénédiction peut seule le sanctifier et lui faire produire des fruits. Pour ma part, je serais plutôt portée à compter sur des désappointements ; et j'ai tellement éprouvé, de tout temps, que ce qui contrariait mes désirs favorisait l'avancement de mon âme, que si nous réussissons en fondant l'établissement projeté, je regarderai ce succès seulement comme un signe que Dieu veut opérer par là un grand bien; un bien tout à fait en dehors de mon intérêt particulier, lequel a toujours mieux profité dans la pauvreté et dans les larmes. Je veux dire cette pauvreté dont on souffre, au fond de son âme, lorsqu'on se trouve mortifié de recevoir. Oh ! Antonio î combien vous pourriez peu juger des mortifications que j'ai éprouvées, si vous appeliez mortification, pour moi, de recevoir quelque chose de

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VOUS ! Tout au contraire, lorsque je remis à M. Craihe', le jour où je quittai New- York, votre dernier ordre sur Murray , ce fut avec un grand sentiment comme de triomphe au dedans de moi. Je n'aurais pas senti autrement, si votre bourse avait été la mienne, et que j'eusse .eu à la distribuer! Mais ce qui est vraiment pénible, ce qui est vraiment mortifiant, c'est de dépendre de ceux qui ne vous aiment en aucune sorte ; pas plus pour l'amour de Dieu, que pour l'amour de vous-même. Quoi qu'il en soit, cela est passé maintenant; et si nous devons être réduits à recevoir la charité à Baltimore, ce sera du moins de la part de ceux qui comprennent comment on la fait. Si jamais j'osais demander quelque chose à Dieu, touchant notre destinée temporelle, ce serait assurément que nous ne fussions jamais forcées de retourner à New- York. Mais je ne demande rien. Que sa bienheureuse volonté s'accomplisse à tous les égards !... Dites A?7îe?i.

« Il m'en coûte de laisser cette page en blanc. Mais cette lettre doit partir en même temps que plusieurs autres lettres de M. du Bourg, et il faut que je l'envoie bien vite.

Cl Le cher évêque CarroU s'informe de vous et de votre vénéré frère, souvent, et toujours avec beaucoup d'affection. Embrassez votre chère Amabilia et les doux enfants pour moi , mille fois. Vous m'avez orc?o;i/?e de vous écrire par chaque occasion qui se présenterait, sans cela je serais honteuse de vous envoyer un griffonnage qui ne vaudra pas le port,

' Un (les caissiers de la maison de banque de MM. Murray, à New- York.

« Dites à votre cher frère que je soupire après un petit sermon de lui sur la perfection chrétienne; car, bien que ce soit une si haute ambition, c'est à cela que j'ose tendre avec le plus ardent désir. Il sait qu'une page de lui a plus d'etfet sur sa novice que bien des volumes sortis de la plume d'un étranger. Les livres qu'il m'a donnés me sont doublement un trésor. Nous avons ici un vénérable patriarche qui me prêche souvent et me renvoie toujours à Bourdaloue et à ses prônes. Mais vraiment les enfants me donnent tant d'occupation , que si l'on ne venait un peu à mon aide , passé les Litanies et A.-Kempis, je pourrais rarement dire ou lire quelque chose de plus.

« Adieu, à Dieu. A vous à jamais^

Cette lettre , écrite le 20 août , arriva en Italie à la fin du mois d'octobre suivant. Antonio Filicchi trouva quelques semaines plus tard une occasion pour y répondre; il s'empressa de la saisir. Mais telle était la difficulté des communications en ces temps calamiteux, que sa lettre, écrite le 30 novembre 1808, ne parvint entre les mains d'Elizabeth qu'après une année plus que révolue, le 18 décembre 1809. Pendant ce long intervalle, aucune nouvelle de ses chers Filicchi ne put pénétrer jusqu'à elle. Cette cruelle privation fut le prélude

1 Ces mots dans l'original sont écrits en français et soulignés.

2 Les lettres d'Elizabeth , à partir de l'année 1805, n'ont pas d'autre signature que ces quatre initiales M. E. A. S. — M., Marie; c'est le nom qui lui avait été donné à la confirmation. E., A., S., Elizabeth, Anna, Seton.

CHAPITHE Xm .Wf»

au silence complet qui fit de leur séparation presque comme une mort, durant le temps qui s'écoula de l'année 1810 au printemps de l'année 1814.

Nous allons voir une fois encore, qu'il n'était pas dans les desseins de Dieu sur Elizabeth, de la laisser se reposer au sein de quelque joie, si pure qu'en fût la douceur. Dès l'automne qui suivit son arrivée à Baltimore, elle reçut de New -York les plus affligeantes nouvelles. Cecilia était de nouveau malade. On désespéra d'elle pendant plusieurs jours ; puis survint un mieux qui n'était qu'apparent, mais qu'on crut réel. Délivrée d'une inquiétude qui l'avait absorbée tout entière , Elizabetb put ouvrir sou cœur à la consolation d'apprendre que Cecilia, plus doucement traitée parmi les siens, était maintenant presque heureuse. La crainte de la perdre avait réveillé chez ses parents une tendresse qui ne demandait qu'à renaître. On l'entourait de soins prévenants , on lui prodiguait les marques d'affection comme au temps où on l'appelait ce l'idole de la famille » . Après trois ans d'une rigoureuse séparation, on lui avait enfin permis de revoir Henriette, Tristesse ou joie, quoi qu'il leur arrivât, la première pensée des deux sœurs était d'y associer leur Elizabeth.

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