EL1ZA.BETU A CECILIA SETON
« Ma Cecilia, enfant bien -aimée de Jésus, vous remporterez la victoire, et Lui en recevra la gloire. A lui, gloire à jamais,- pour vous avoir appelée à une lutte si généreuse et pour vous y avoir soutenue miséricordieusement! Oui, vous triompherez, car c'est
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Jésus Christ lui-même qui soutiendra le combat ; Jésus et non pas vous, ma toute chérie. Oh! non, le petit agneau timide , faible , irrésolu, ne pourrait jamais , à lui seul, remonter le torrent, ni soutenir l'effort de l'orage. Le tendre berger le prend entre ses bras, le cache sous son manteau; et le pauvre petit, tout tremblant et heureux, se retrouve bientôt au milieu du bercail, lui (\m se croyait à peine rendu à la moitié du chemin.
« C'est ainsi qu'il en sera pour vous, ma chérie. Le bon pasteur ne vous abandonnera pas un seul instant ; il ne permettra pas que le moindre mal approche de vous. Pas une seule de vos larmes ne sera perdue; pas un seul des soupirs de votre amour pour lui. Heureuse, heureuse enfant, qu'ils doivent être doux vos entretiens avec ce divin Esprit qui éclaire de la science des saints votre cœur inexpérimenté, dépourvu de tout appui terrestre ! Les Bienheureux du ciel se réjouissent sur vous, tandis que vous suivez d'un pas résolu les mêmes traces et le même chemin qu'ils ont suivi parmi leurs rudes épreuves. C'est bien votre pauvre sœur qui doit vous supplier de prier pour elle ! Je suis au repos, ma chérie , tandis que vous gravissez les hauteurs de Sion. Souvent même je sommeille dans le jardin \ tandis que vous avez part au calice d'amertume. Mais il n'en sera pas toujours ainsi. Les miséricordes du Seigneur sont infinies , et je ne serai pas longtemps sans avoir ma part. Demandez-lui pour moi que l'épreuve ne vienne pas du dedans; car
< Gant., ch. vi.
c'est là seulement que se fait sentir le vrai supplice. Maintenant je me vois comblée chaque jour, à chaque moment, des plus précieuses consolations; et je les goùle, non pas avec ces transports que vous m'avez connus quelquefois; mais paisiblement, intimement,, avec un sentiment de profonde gratitude, qui n'empêche pas que je ne me sente toujours prêle à offrir à Dieu de renoncer à ses propres dons, s'il trouvait bon de me les ôter, au moment même où j'en ressens le plus vivement la douceur
« Des difficultés dont vous êtes environnée, que vous dirai-je ! . . . Dieu seul peut y remédier. Notre bon Pad7'e ' a été tout attendri de votre lettre. J'ai consulté aussi M. du Bourg : tous les deux regardent qu'ici c'est un devoir de tenir la main de l'homme tout à fait à l'écart. En même temps nous vous assurons tous que nos constantes prières sont unies aux vôtres , et ne cesseront de demander pour votre âme secours et consolation. Mon enfant chérie, puissiez- vous être délivrée promptement , si telle est la volonté de Dieu à jamais bénie ! Pensez toutefois que le sacrifice doit se consommer, et que l'âme de votre sœur prie pour vous sans cesse , avec le secours de beaucoup d'autres prières plus dignes d'être exaucées que les siennes. Oh ! combien de saintes âmes s'unissent continuellement pour prier à cette fin ! Que mille bénédictions soient sur vous ! »
Elizabelh ne se trompait pas quand , tout assurée en
1 « Notre bon père. » Padre , père, eu italien. C'est M. Babad qu'Elizabelh désigne ainsi. Il sera question de lui un peu plus loin.
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Dieu, elle exhortait sa jeune sœur à ne douter ni de la grâce ni d'elle-même. Notre faiblesse se change en force dès qu'elle est appuyée sur le Tout-Puissant. Cecilia, revêtue des armes de la foi, combattant le bon combat, sortit victorieuse de la lutte.
Non-seulement Dieu lui accorda de persévérer dans sa ferveur, mais il lui inspira le désir de se consacrer à le servir dans l'état le plus parfait oii puisse atteindre la vie chrétienne. Les souffrances de chaque jour détachèrent de ce monde le cœur de la sainte enfant , et l'accoutumèrent à ne chercher ses consolations que du côté du ciel. « Je sens, disait-elle à sa belle-sœur, que ma position ici devient tous les jours plus pénible. Il n'y a que Dieu qui sache tout. Je suis persuadée qu'il ne laissera pas longtemps les choses telles qu'elles sont; mais d'ici-là, j'appréhende à toute heure de me briser contre les sables et les rochers qui m'environnent. Oh! quand serai-je délivrée, ma sœur? L'idée de me réunir à vous s'offre sans cesse à mon esprit; c'est comme si je pensais au paradis. »
Cecilia a été par le cœur la première compagne d'Elizabeth, la première fille de sa nombreuse famille spirituelle. Encore un peu de temps, et nous la verrons, délivrée des douloureux liens qui la retenaient, accourir auprès de celle qu'elle avait choisie pour son amie et son modèle. Elle achèvera entre les bras de sa sœur, dans la naissante communauté de Saint- Joseph, son existence courte et remplie. Quand elle quittera la retraite qu'elle entrevoit dès à présent comme « son paradis sur la terre » , ce ne sera que pour entrer dans la demeure de son Dieu.
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ELIZABETH A ANTONIO FILICCHI
16 janvier 1809.
« En ce funeste temps d'embargo , c'est un grand bonheur pour moi qu'une occasion qui me permet de vous adresser quelques mots de cette tendre afiFection qui , loin de diminuer par l'effet du temps et de la séparation, s'accroît chaque jour; qui s'accroît, vraiment, dans la mesure que grandit et se fortifie en nous l'amour du trésor que nous vous devons , et le sentiment de soa inappréciable valeur. Cher, cher Antonio, comment se peut -il donc faire que j'aie été l'objet de si grandes faveurs ? Si vous pouviez savoir de quelles faveurs et de quelles consolations votre sœur d'Amérique se voit chaque jour comblée, votre cœur se répandrait en actions de grâces. Vous pouvez être sur que si vous et votre Filippo n'êtes pas récompensés au centuple dès celte vie, ce n'est pas faute des constantes prières de votre enfant prodigue. Mais, allez-vous penser, les prières qu'elle fait ne peuvent avoir grand crédit. Pourtant, si je vous dis que je suis assez heureuse pour recevoir le pain des anges, quelquefois tous les joui's dans une même quinzaine , vous penserez que je ne saurais m'empêcher d'espérer que Dieu recevra une prière incessante, qui lui est offerte au nom de celui-là même de qui découlent toutes bénédictions !
« .Je vous ai écrit plusieurs fois depuis que j'ai reçu votre dernière lettre, cette lettre que vous m'écriviez
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peu après votre retour de votre ambassade en France ' . Ma dernière lettre, à moi, en date du mois de juillet dernier, vous disait quelle est pour ce monde mon espérance et mon attente ; elle n'est autre que de travailler, pour une part si petite que ce soit, au progrès de notre chère et sainte religion. Si vous trouviez une occasion, je suis certaine que vous donneriez quelque encouragement à notre plan , si vraiment c'est la volonté de Dieu qu'il se réalise; ou si vous ne l'encouragiez pas, vous nous en donneriez vos bonnes raisons. Il y a longtemps que tout a été remis entre ses mains à Lui. Cependant je ne puis m'empêcher de l'implorer avec instance toujours, à la communion, tandis qu'en même temps mon cœur est tourné du côté de Livourne... 0 mon cher Seigneur, mettez dans leurs cœurs à eux, tout ce qu'y voudra votre sainte volonté sur moi! et bénissez-les, eux et tous les leurs, de mille bénédictions spirituelles et temporelles !
« Assurément , un semblable établissement ne saurait commencer ni se soutenir que par la protection toute particulière de cette divine Providence, qui a déjà fait naître en quelques âmes excellentes le désir de se dévouer au soin d'élever des enfants dans notre sainte religion. Il semble que sa bonté ne s'arrêtera pas à un commencement. Sur la recommandation de notre révérend archevêque Carroll , plusieurs familles ont
' Antonio Filicchi avait été envoyé en députdtion à Paris pour défendre auprès du gouvernement français les intérêts du commerce toscan. Cette mission était à peine terminée, qu'il en reçut une autre toute semblable. En 1812, il fut appelé en France par décret impérial. C'était la troisième fois qu'il s'y rendait pour y traiter des mêmes intérêts.
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offert de m'envoyer leurs enfants pour que je les prépare au moment de leur première communion. J'en ai à cette intention cinq avec moi, dont je m'occupe maintenant. Ma vie est une vie très-heureuse , qui se passe tout entière entre mon école et la chapelle tout proche notre demeure. Notre révérend M. Babad, un saint, a dit la messe ce matin pour mes deux frères de Livourne ; ma communion aussi a été offerte pour eux. Ce moment -ci de l'année, Antonio, est précisément celui où la divine lumière de la foi, à laquelle j'avais résisté si longtemps, a pénétré jusqu'à moi avec une puissance irrésistible , et m'a contrainte à voir, m'a contrainte à goûter ses douceurs infinies. Oh ! mon frère , où serait la pauvre mère avec ses enfants, si elle n'avait pas été délivrée des ténèbres et de l'erreur !
« Une charmante et excellente jeune femme de notre famille a reçu dernièrement la grâce de la conversion ; et aussi cette pauvre vieille femme qui vous faisait toujours tant de belles révérences. Cecilia est encore dans la famille de son frère. Il y a eu de grands changeinents à New -York dans le clergé, depuis le temps où vous étiez là. A Philadelphie, M. Hurley a obtenu des conversions éclatantes. Celles qui se sont faites ici, à Baltimore, sont parmi les classes les plus humbles; mais elles n'en sont que plus nombreuses, et, sans aucun doute, d'autant de valeur. Une nièce du juge Nicholson vient d'être confiée à mes soins par notre évèque , qui maintenant est obligé de s'occuper d'elle entièrement; aucun de ses parents ne veut la recevoir depuis qu'elle s'est faite catholique. C'est
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moi qui insiruis la chère petite. Je la prépare en ce moment à recevoir bientôt le plus grand de tous les biens.
« Mon Annina' est si bonne, que toutes les mères qui la connaissent désirent que leurs filles deviennent ses co'npagues. Comme je vous l'ai dit, mes fils sont ici au collège, sous la direction de M. du Bourg ; bons et innocents dans leur conduite autant que je puis le souhaiter. Je vous en prie, Antonio, dites tout ce que vous pourrez de meilleur de ma part à votre chère famille , et surtout à votre bien-aimée Amabilia. Jamais je ne l'oublierai. Dites à votre frère mes tendres respects. Rappelez-moi aussi à sa chère Maria, et au bon docteur Tuccoli et à l'abbé Plunkett, s'ils sont près de vous. La gratitude la plus tendrp réchauffe mon cœur, si vivement, quand je pense à vous tous!
« Mon cher Antonio , il ne faut pas que vous , ni Filippo, trouviez mauvais si je vous parle si ouvertement de mes affaires. Ce que je vous ai dit, je le répète, n'est pas pour vous faire une demande formelle ; c'est seulement pour que, comprenant bien la situation dans laquelle Notre-Seigneur nous a placés, vous ayez cette connaissance nécessaire qui vous dirigera dans l'accomplissement des desseins de sa volonté sur nous. Soit qu'il lui plaise de me faire avancer vers l'objet que j'ai en vue, soit qu'il veuille m'en éloigner, que sa sainte volonté soit faite ! S'il daigne seulement continuer à se donner lui-même à moi, je demeurerai indifférente à tout le reste. Qu'il vous bénisse et vous conserve dans la vie et à la mort ! »
1 Annina, diminutif du nom d'Anna, la fille aînée d'Elizabeth.
ELIZABETII A FILIPPO FILICCIII
21 janvier 1809.
(c Au mois de juin de l'été dernier, je vous ai écrit une longue lettre , où je vous parlais de mon arrivée à Baltimore et des espérances et des projets auxquels notre changement de résidence avait donné lieu. Ce que nous espérions s'est réalisé en partie : d'excellentes enfants ont été remises entre mes mains ; et plusieurs bonnes âmes, toutes prêtes à seconder mes intentions, n'attendent que le moment d'entrer dans l'institution projetée, sitôt que le Dieu Tout-Puissant voudra bien permettre qu'elle s'établisse. Mais... vous le savez, tout ce que je puis, c'est me procurer seulement le pain de chaque jour ; bien loin de fournir aux moyens de hàtir ou d'acquérir une maison convenable pour ce qu'on a en vue. M. du Bourg dit toujours : « Patience, mon enfant, remettez -vous -en à la divine Providence. »
« Ce matin, à la communion, tandis que je soumettais tous mes désirs et toutes mes actions dans un entier abandon à sa volonté, la pensée que voici a traversé mon esprit : Pourquoi ne demandes-tu pas à Filicchi qu'il bâtisse pour toi?... Il pourrait toujours conserver la propriété de ce qu'on aurait bâti. — Certainement, d'avoir pensé à cela à un pareil moment, montre que j'en ai un désir bien vif. Je le désire en effet, et aussi vivement que je puisse désirer quelque chose qui n'est pourtant pas encore de toute évidence la vo-
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lonté de Notre-Seigneur, Si, de votre côté, cette idée dont je vous entreliens vous paraissait réellement praticable, le lot de terrain est toujours prêt; et si l'on y construit un bâtiment, vous pourriez le posséder régulièrement, et prendre les garanties nécessaires pour assurer votre propriété. Et vous feriez là une si bonne action! et, comme disent nos Messieurs du collège et du séminaire, — de même que MM. Matignon et Cbeverus, de Boston, — ce serait tellement contribuer au progrès de notre foi précieuse et procurer la gloire de Dieu!
(( Ne soyez pas mécontent si j'en dis trop. Appréciez les motifs qui me font parler ; et croyez à la promesse, que je vous fais en présence de Notre-Seigneur, que ce n'est pas une satisfaction personnelle que je cherche. Que pourrais-je attendre d'une semblable situation?... Vous savez bien que je ne cherche ni à me reposer, ni à m'arrêter, ni à fuir la pauvreté. Depuis longtemps déjà, les vœux que j'ai prononcés sont tels, que je n'aurais qu'à les renouveler si je devenais une religieuse. La soif et la faim de mon àme n'ont qu'un seul et unique objet, la croix ! Dans tout ce qui tient à la religion, je sais que vous n'aimez pas les singularités extérieures; mais personne ne peut attribuer à votre convertie la moindre envie de se vouloir singulariser. Loin de là, s'il est une chose bien établie, c'est qu'elle est entièrement détachée du monde. Et soyez assuré que personne ne peut avoir plus de sérénité que je n'en ai; ni faire plus que je ne fais pour éviter toute singularité, n'importe de quelle sorte, excepté pourtant celle qui me donne une apparence religieuse. Du
reste, depuis tant d'années, celte apparence est devenue tellement la mienne, que vraiment la singularité serait de ne plus l'avoir.
« Nous avons plusieurs des premières familles d'ici, qui nous envoient leurs jeunes filles, en visite chez nous, comme dans la maison où elles se pénètrent le plus naturellement des sentiments religieux. Aidez -nous, aidez- nous, cher Filicchi ! Soutenez-moi. Faites luire la petite chandelle sur le chandelier. Mais taisonsnous... Notre Dieu dirigera tout. Quoi que vous disiez ou fassiez, je le regarderai comme sa voix et comme sa volonté... J'ai deux pauvres sœurs ' qui prendraient leur vol bien joyeusement vers moi, si jamais j'avais une maison où les recevoir. Oh ! Filicchi, combien elles embelliront et feront briller votre couronne !
« J'ai écrit à Antonio, la semaine dernière, par l'ambassade de France; réservant cette lettre-ci pour l'ambassade d'Angleterre. Notre pays a fait entendre sa voix, à la fin. Vous voyez! il a résolu de ne se point soumettre à l'un ni à l'autre tyran. Mais combien l'inconnu suspendu sur nous n'est- il pas terrible! Je ne serais pas surprise, d'après ce que j'entends dire de ce grand fléau , s'il se faisait jour jusqu'à nous, détruisait nos sanctuaires, et venait fournir à plusieurs l'occasion d'un glorieux martyre. Cette crainte, je l'ai entendu exprimer par quelques-uns de nos premiers penseurs dans leurs calculs de l'avenir... Mais le conseil d'en haut seul peut savoir... Cher Filicchi, combien je désirerais vous revoir ! Hélas ! il n'est pas possible que je
i Cecilia et Henriette Selon.
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l'espère avant ce grand jour du jugement, où vous avez menacé de me citer. Je ne crains pas votre défi , maintenant! vous me trouverez défendue par de nombreux enfants ! Mais j'oublie qu'ils sont vôtres aussi. Où serions-nous sans vous et sans votre Antonio, qui, certainement, a combattu un rude combat contre le malin esprit qui était en moi?
« Adieu. Dites , je vous en prie , toutes les tendresses de mon cœur à votre chère Maria. Votre Annina se souvient de vous avec une grande affection. Elle est une ravissante et bien aimable jeune fille, et vraiment excellente. Nous prions pour vous continuellement. »
Un matin, Elizabeth se trouvait à la chapelle du séminaire de Sainte-Marie. Elle avait communié à la messe, et elle était demeurée longtemps en actions de grâces. Ce jour-là, parmi beaucoup de demandes qu'elle avait adressées à Dieu , elle l'avait supplié surtout de faire qu'un jour elle pût le servir en la personne des enfants pauvres. La soif qu'elle avait d'exercer la charité et de s'employer au service du prochain, pour le seul amour de Dieu, n'avait point encore trouvé à se satisfaire. A côté des enfants des familles riches pour lesquelles elle se prodiguait, il lui fallait des enfants pauvres. Le premier rang, d'ailleurs, leur avait toujours été réservé dans le projet que nourrissaient les prêtres Sulpiciens, de fonder à Baltimore une école catholique confiée à la direction d'une communauté religieuse.
Taudis qu'Elizabelh suivait le cours de ces pensées, à quelques pas devant elle vint s'agenouiller un nouveau converti , naguère protestant, M. Cooper, qu'elle
connaissait de réputation seulement, pour avoir entendu dire qu'il était fort charitable et qu'il possédait une belle fortune. « Ah! se dit-elle involontairement, en priant à la fois et se parlant à elle-même, très-cher Sauveur, si vous vouliez seulement me confier le soin des pauvres petits enfants, si pauvres qu'ils fussent ! Voilà M. Cooper qui est là, devant moi, bien recueilli dans sa prière; il a de l'argent : si pourtant vous vouliez lui inspirer d'en donner un peu, pour qu'on put apprendre à ces pauvres petits à vous connaître et à vous aimer ! » Le même jour, dans l'après-midi, elle rencontra M. du Bourg, et se mit à lui parler, comme il lui arrivait souvent, de ce désir qui ne la quittait pas de s'occuper des enfants pauvres. En continuant sur ce sujet, elle en vint à lui raconter les pieuses rêveries qu'elle avait eues à la chapelle le matin. Sur quoi M. du Bourg, devenu pensif et joignant les mains : « C'est une chose étrange , lui dit-il , que vous n'ayez parlé de tout ceci à personne, et que ce matin même j'aie reçu la visite de M. Cooper, qui venait me confier son désir de contribuer à faire élever et instruire des enfants pauvres. « Si je connaissais quelqu'un, m'a-t-il dit, qui put se charger de cette œuvre, j'y consacrerais à l'instant une somme considérable. » Puis, ajouta M. du Bourg, après qu'il m'a eu expliqué ce qu'il était en mesure de faire , il m'a dit : « Croiriez-vous que M"^ Selon voulût nous seconder dans une telle œuvre? » — Ce sont là ses propres paroles. Vous comprenez la surprise que je viens d'éprouver en vous écoutant. La main du Seigneur est ici ; vraiment je me sens tout rempli d'espérance et de gratitude envers sa bonté. «
(.ii.M'iiitK Mil :ni
L'accord de ce:î doux boniios volontés, qui se rencontraient si à point et se complétaient l'une par l'autre, avait à la vérité quelque chose de providentiel. L'imagination la plus froide en aurait été frappée. Ici, riinjiuissaiile rii-liesse; là, l'impuissante pauvreté, teiid.iul Icuis mains l'une vers l'autre, et demandant à s'entr'aider ponr devenir toutes les deux fécondes et actives. On eût dit qu'il ne restait j)lus qu'à commencer une œuvre si heureusement [iréparée ; mais M. du Bourg ne voulait rien de précipité. Eiizabeth et M. ùoper furent invités à réfléchir chacun de son côté, pour dire ensuite ce que chacun esj)érait faire. Un mois se passa. Eiizabeth et M. Cooper n'eurent ensemble aucune communication. Elle et lui ne se virent pas plus qu'auparavant, alors qu'aucun intérêt n'était commun entre eux. Tous les deux, après le délai convenu, revinrent trouver M. du Bourg. M. Cooper offrait une partie des fonds qu'il avait alors disponibles, huit mille dollars, — un peu plus de quarante mille francs. — Eiizabeth promettait son concours et son dévouement sans réserve.
Par sa générosité et son ardeur pour toutes les bonnes œuvres, M. Cooper était un digne enfant de l'Église catholique, au sein de laquelle il avait été appelé , après avoir d'abord appartenu à l'erreur. Chose étrange! jusqu'au jour où la foi l'avait éclairé de sa lumière, le grand mal de sa vie avait été l'indifférence religieuse : il était né pourtant au cœur du protestantisme, dans l'État de Virginie. La curiosité des voyages lointains avait pas-, sionné sa jeunesse ; il avait visité toutes les parties du monde connu. Il revenait d'une de ces courses aven tu-
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reuses, et prenait quelque repos à Paris, lorsqu'il y tomba fort malade.
La main de Dieu l'attendait sur son lit de douleur. Livré à de longues souffrances, il chercha sa consolation dans la sainte Écriture, qui, jusqu'alors, lui était demeurée presque inconnue. Quelle aimable et pénétrante lumière vient tout à coup s'offrir à lui ! Les doux récits de l'Évangile touchent son âme et la captivent. Il aime déjà ce Sauveur, dont l'amour se découvre à lui. Sans le bien connaître encore, il brûle de l'avoir pour ami et de devenir son disciple. Pour le trouver, que fera-t-il? quel chemin lui faudra-t-il suivre? Il est ignorant, ilne connaît rien des choses de Dieu. Son trouble est grand. Il est seul. Il n'a personne qu'il puisse appeler près de lui. Une voix cependant vient de se faireentendre. Il l'écoute. Queluia-t-elle dit? — «Je suis près de celui qui me cherche. Il ne dépend que de toi, si tu veux m'avoir pour ami ! »
A quelque temps de là, il se trouvait à Londres. Le livre des Évangiles était dans ses mains , il le lisait et le méditait. La voix qu'il avait entendue lui parla de nouveau; elle lui redisait les mêmes paroles : « 11 ne dépend que de toi, si tu veux m'avoir pour ami. » — Entouré de protestants, en plein pays d'hérésie, plutôt que de se confier à l'un ou à l'autre de leurs pasteurs, il va trouver un homme âgé, un homme respectable, qu'il connaissait quelque peu. Là, le conseil lui est donné d'étudier, d'examiner les différentes commu- 'nions chrétiennes, avec un cœur préparé d'avance à embrasser la croyance qui lui paraîtra la mieux fondée.
CIlAPITIii; Mil 373
M. Cooper était d'un caractère vigoureux, d'un esprit droit et sincère ; une étude approfondie le persuada bienlôt de la vérité du dogme catholique. Il revint en Amérique , entra en relation avec M. Carroll, se mit sous sa conduite spirituelle, et fit abjuration entre ses mains à Philadelphie.
Comme le nouveau converti appartenait au meilleur monde, qu'il était cité pour ses habitudes élégantes et remarqué pour la distinction de son esprit , son abjuration fit sensation dans le pays. On vit bientôt que , voulant être à Dieu , il ne s'était pas donné à demi. Un des passages qui l'avait le plus frappé dans l'Évangile, est celui où Notre- Seigneur dit à ce jeune homme: Si tu veux être parfait , va, et vends ce que tu as, et le distribue aux pauvres. L'évangéliste nous a dit que cette parole rendit tout triste celui qui la recueillit de la bouche du Sauveur. Elle fit, au contraire, l'espérance et la joie de M. Cooper. Les mains divines de la charité le dépouillèrent de tout ce qu'il possédait; et quand il fut devenu pauvre pour l'amour de Jésus- Christ, il entra comme élève au séminaire de Baltimore, heureux de s'y préparer aux rudes labeurs de l'apostolat K
1 Après avoir exercé pendant plus de vingt ans le saint ministère à Baltimore, dans la Caroline du Sud, et dans les missions lointaines, M. Cooper, dont la sauté s'était épuisée , trouva en France une sorte de retraite, active encore et féconde en bonnes œuvres, auprès de son anii M. deCheverus, cardinal et archevêque de Bordeaux. Ce fut en 1832 qu'il arriva dans cette ville; il y mourut en 1843, sept ans après M. de Cheverus.
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ELIZABETH A FILIPPO FILICCHI
28 février 1809.
«Vous allez penser, j'en ai peur, que cette pauvre petite femme, qui vous écrit si souvent sur le même sujet, a vraiment la tête tournée. Mais ce n'est pas affaire de choix de ma part, c'est mon devoir indispensable, de vous faire savoir en détail ce qui vient de se passer depuis que je vous ai écrit la semaine dernière, relativement aux incitations si pressantes qui me sont faites, et dont je vous ai parlé tout au long dans les lettres que je vous ai écrites, à vous et à notre Antonio, depuis mon arrivée à Baltimore.
« Je vous racontais, il y a quelque temps, la conversion d'un homme de bonne famille, et riche, à Philadelphie. Cette conversion est aussi solide qu'extraordinaire. Le converti est ici, au séminaire, sur le point de recevoir la tonsure. Voulant auparavant disposer de sa fortune, il a consulté notre révérend M. du Bourg, président du collège, sur le plan d'un institut qu'il voudrait établir pour étendre les progrès de la foi catholique parmi les enfants qui ont déjà des habitudes religieuses. En outre il désire extrêmement que, d'après ce plan, on puisse étendre les admissions dans l'établissement en question aux personnes âgées et sans éducation, qu'on pourrait employer soit à filer, à tricoter, etc., de façon à fonder une manufacture sur une petite échelle ; ce qui serait bien utile pour les pauvres ici. Vous voyez que j'étais vraiment tenue à vous faire