‹ Elizabeth Seton et les commencements de l'église catholique aux États-Unis (volume 2)Chapitre 46 sur 94 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Dieu sur la terre, le protecteur des jeunes années de notre Sauveur.

On n'avait pas songé dans les premiers temps à convenir d'un costume pour les Sœurs. La mère Seton leur proposa d'en adopter un, qui se rapprochait assez du vêtement qu'elle n'avait pas quitté depuis la mort de son mari. C'était une longue robe noire avec un mantelet et un capuchon , comme en portaient les religieuses qu'elle avait vues en Italie. La coiffure était une sorte de petit chapeau en mousseline empesée, d'une blancheur éclatante , avec une ruche plissée de pareille étoffe encadrant le visage, et un bandeau de crêpe noir qui couvrait les cheveux au-dessus du front, et venait se nouer sous le menton. Les Sœurs revêtirent ce costume le 1" juin 18Q9. Elles le portaient le lendemain, jour de la fête du Saint -Sacrement, pour assister à la messe solennelle dans la chapelle du séminaire do Sainte-Marie. Toutes y reçurent la sainte communion, comme le sceau de leur consécration à Dieu et de leur engagement à la tâche qui désormais devait remplir leur vie. Ce fut là une scène touchante; toutes les personnes qui en furent témoins s'en trouvèrent édifiées extrêmement. La joie qui brillait sur le modeste visage de ces Sœurs si pieuses, si dévouées, était partagée de tous ceux que la chapelle avait pu réunir.

Peu de temps après, la communauté s'accrut encore de deux nouvelles aspirantes, M*"* Rose White ', de Baltimore, et M"* Catherine Cullen. Cette dernière ne

I Mme white était veuve.

tarda pas à être suivie d'une autre personne qui depuis longtemps était consumée du désir de se réunir à notre chère Elizabeth Seton. Ceux qui jusqu'à présent nous ont suivis dans ce récit, ne devinent-ils pas qui nous voulons dire? Cecilia, c'était elle qui arrivait, la septième à son tour; par le cœur, la première. Ce que nulle combinaison humaine n'eût obtenu fut accompli en sa faveur par le Tout -Puissant. Prêt à la retirer de ce monde et à lui ouvrir le trésor des récompenses éternelles, le Dieu qu'elle avait aimé jusqu'à lui sacrifier les joies de sa jeunesse et le repos de sa vie, la dédommagea dès ici-bas par un pur et complet bonheur. Sans qu'aucun de ceux qui l'entouraient y eût pris garde, sans qu'elle-même s'en fût aperçue, tant d'efforts qu'elle avait f^ts pour accepter avec douceur un état de contrariétés incessantes , avaient exercé sur sa santé un funeste efifet. Quand on découvrit qu elle était atteinte d'un mal déjà grave, il était trop tard. L'air et le soleil avaient fait défaut à cette plante délicate, elle avait dépéri trop longtemps, et ne pouvait plus que languir. La tristesse de ses parents fut extrême. Ils essayèrent tout ce qui était en leur pouvoir pour ;irrêter les progrès du mal qu'ils avaient fait à leur insu. Désormais Cecilia n'aurait plus de contrariétés à craindre. Le moindre de ses désirs, à peine exprimé, serait entendu.

Elle demanda seulement qu'il lui fût permis d'aller rejoindre Elizabeth. A l'instant on lui en facilita les moyens. Sans parler d'une personne attachée à son service, on lui donna pour l'accompagner Henriette, qui depuis quelque temps s'était constituée sa garde-

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malade , et son jeune frère Samuel. Le docteur Guy Carletou liayley, un des frères d'Elizabelh ', se prépara à la suivre aussi. Elle était mourante à demi, lorsqu'elle fut transportée , au milieu des larmes de toute sa famille, ù bord du navire qui devait l'emmener. De violents frissons la saisirent sitôt qu'elle fut entrée dans sa cabine. Mais dès le lendemain, l'air de la mer, la distraction autour d'elle , plus encore le contentement qu'elle éprouvait, amenèrent un mieux sensible dans son état. Elle reprenait courage et vigueur à mesure qu'elle approchait de Baltimore. La vie semblait revenir vers elle avec son tardif bonheur.

Les ravages que son mal avait produits étaient pourtant si visibles , qu'ils glacèrent d'elTroi le cœur d'Elizabeth, accourue toute joyeuse au-devant d'elle pour la recevoir. Quant à Cecilia, du moment qu'elle se retrouva entre les bras de 'sa sœur, elle n'eut que transports de joie, qu'eifusions de tendresse, qu'élans de son àme remplie de gratitude envers Dieu. Aucune ombre menaçante, aucun pressentiment, ne vint assombrir pour elle cette heure radieuse.

Les forces qu'elle avait retrouvées durèrent peu; sa langueur et sa faiblesse redevinrent extrêmes. Après un court séjour à Baltimore , son frère Samuel s'éloigna; mais il laissa Henriette auprès d'elle. A quelque temps de là, les médecins qui la soignaient voulurent qu'on lui fit respirer l'air vif de la campagne. Il fut aussitôt résolu qu'on la conduirait dans la montagne d'Emmettsburg. La mère Seton désira l'y accompa-

» Né du second mariage de Uicbard Uayluy avec M"« Barclay.

gner ; elle emmena également Henriette , Anna et la sœur Maria Murphy. On se mit en route le 21 juin.

La joie d'avoir avec elle ses deux jeunes sœurs, l'espérance qu'un peu de bonheur et de tendres soins pourraient rétablir sa chère malade , ouvraient le cœur d'Elizabeth aux impressions les plus heureuses. Dans ce petit voyage de Baltimore à Emmettsburg, par les plus belles journées de la saison , à travers un ravissant pays , elle retrouva quelques éclairs de cet aimable enjouement qui faisait le fond de son caractère, avant qu'elle n'eût été ployée sous les coups de l'adversité. Entendons-la parler elle-même. « Nous avons été obligées de faii'e presque toute la route au pas de nos chevaux. Nous-mêmes, nous en avons fait à pied la bonne moitié; nous toutes, excepté Cecilia. La chère malade s'amusait fort de voir cette procession qui l'accompagnait. Les naturels du pays ouvraient de grands yeux sur notre passage, en nous voyant cheminer ainsi en avant de la voiture. Leurs chiens et leurs cochons venaient au-devant de nous. Jusqu'aux oies, qui allongeaient leurs cous, d'un air questionneur, comme pour nous demander si nous n'étions pas un peu de leur espèce. A quoi, nous ne leur avons pas répondu que non. »

Après deux jours d'une agréable marche, on atteignit Emmettsburg. Ni la maison qu'on avait achetée de Robert Fleming , ni la ferme tout auprès n'étaient en état d'être habitées. Les ouvriers qui s'en étaient emparés pour leurs travaux en avaient fait un lieu de désordre et de confusion. D'ailleurs, il ne s'y trouvait pas un seul meuble. Les. nouvelles arrivées furent fort

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heureuses d'accepter l'asile qui leur fut offert par M. Dubois, dont l'hospitalilé était passée en proverbe dans le pays. Il mit ù leur disposition sa petite résidence dans la montagne. C'était, si l'on s'en souvient, une maison en bois, une log-house, avec un rez-dechaussée à un seul étage, composé de deux pièces. Au bout de quelques jours, cette humble demeure vit encore arriver Catherine- Joséphine et la petite Rebecca, sa sœur. On fut alors plus qu'au complet ; bien gênées, bien entassées les unes sur les autres ; mais si le gîte était étroit, les cœurs étaient à l'aise et les esprits joyeux.

Les forces de Cecilia lui revenaient à vue d'œil. Bientôt elle put s'aventurer au dehors et faire de longues promenades sous le gai soleil de juin. On la voyait tous les jours, accompagnée de ses deux sœurs, qui remontaient doucement les pentes de la montagne. Elle parcourait, à pas lents, les verts sentiers des bois; s'arrêtait pour respirer les saines senteurs des herbes sauvages, et s'asseyait au milieu de quelque clairière sur la mousse et sur l'herbe en fleur. Là, pensive^ recueillie en elle même, elle contemplait délicieusement pendant des heures entières les beautés du paysage qui se déroulait sous ses yeux. Quand ses forces le permettaient, elle gravissait les hauteurs qui mènent de la vallée à l'église. Pour elle, c'était là comme un pèlerinage. Elizabeth ne manquait pas de le faire deux fois chaque jour. Henriette l'y accompagnait. Elle cheminait avec ses sœurs jusqu'au terme de leur marche ; mais, étrangère à la maison de Dieu, elle n'osait y entrer avec elles. Restée seule au dehors, elle errait

triste dans les bois, ou demeurait assise sur quelque rocher.

Par une belle soirée de juillet, elle attendait comme de coutume à une petite distance de l'église. Le soleil allait disparaître; ses feux doraient d'un doux éclat les sommets de la montagne , tandis que l'ombre s'étendait comme un voile sur la vallée. A cette heure du jour mourant tout était douceur, repos, harmonie; la terre et les deux racontaient à l'àme attentive les louanges de leur Créateur. Henriette , absorbée dans une pensée douloureuse, paraissait sourde à ce lanlage; immobile, et comme insensible à ces grâces de la nature mêlées à tant de grandeur. Elle n'avait point quitté des yeux le petit sentier qui conduisait à l'église. Ses sœurs venaient de le gravir. Anna, qui marchait sur leurs pas, était à son tour disparue. Henriette l'avait perdue dans ce lointain , mais son regard s'était fixé là. Quand la mère Seton redescendit de la montagne , elle la trouva agenouillée au pied d'.un arbre , très -émue, fondant en larmes. Elle s'approche, elle s'inquiète, elle demande à savoir la cause de ce chagrin. Henriette ne répond rien ; mais, tendrement pressée de ne point taire ce qui l'afflige : « Ah ! que ne puis-je, s'écrie- t-elle, prier aussi avec mes sœurs. « — Elizabeth est à son tour, émue autant qu'Henriette. « Vous nous appartiendrez, sœur bien -aimée, dit-elle. Vous nous appartenez déjà par le désir que vous avez d'être reçue au vrai bercail. Venez dès maintenant dans notre sanctuaire. Nous adorons notre Dieu réellement présent sur son autel. Moins heureuse que nous, si vous ne goûtez pas encore les douceurs de sa pré-

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