‹ Elizabeth Seton et les commencements de l'église catholique aux États-Unis (volume 2)Chapitre 60 sur 94 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

la montagne. C'est un homme distingué, simple, et un vrai saint. Il vient nous dire la messe à la chapelle, au lever du soleil, tous les jours, toute l'année. Si quelqu'une de nous a des peines, on les lui porte; on trouve consolation près de lui, et tout est enseveli dans un profond silence. »

Sticcès de la mission confiée à M. Flaget. — Les Filles de la Charité en France pendant la révolution. — Lettre adressée de Bordeaux par la Sœur Marie Bizeray à ses sœurs de la communauté de Saint-Joseph.

— M. Emery, supérieur général de la Compagnie de Saint- Sulpice.

— La communauté de Saint-Joseph reçoit de M. Flaget la copie des constitutions données aux Filles de la Charité par saint Vincent de Paul. — Articles principaux de ces constitutions. — Leur explication recueillie de la bouche de saint Vincent de Paul par les premières Filles de la Charité. — Lettre d'Elizabeth à Antonio Filicchi.

Les Sœurs de Saint -Joseph attendaient dans une pieuse impatience le résultat de la négociation dont M. Flaget avait accepté le soin. Il s'était embarqué pour l'Europe dans les derniers mois de l'année; on ne pouvait espérer son retour avant le printemps suivant. Le succès de la démarche qu'il allait faire dépendait en premier lieu du supérieur général des prêtres de la Mission de Saint-Lazare, auquel la direction de la Compagnie des Filles de la Charité a toujours appartenu, d'après le règlement donné par saint Vincent de Paul. C'était de ce supérieur général que M. Flaget espérait obtenir, non-seulement la copie

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authentique des statuts rédigés par le saint fondateur, mais encore l'envoi aux États-Unis de deux ou trois servantes des pauvres, expérimentées, prudentes, pieusement formées à l'esprit de la règle ; en mesure , en un mot , d'initier la communauté d'Emmettsburg aux traditions de la maison mère. Demander dès l'abord de pareilles faveurs, espérer qu'on obtiendrait des Sœurs pour une fondation si nouvelle et si lointaine, c'était peut-être se montrer l)ien ambitieux. On se flattait cependant de ne pas rencontrer de refus ; car, à ce moment, la situation prospère et tout exceptionnelle de la Compagnie des Filles de la Charité, en France, lui permettait d'être généreuse.

A l'époque de la révolution, alors que toutes les associations religieuses avaient été supprimées par mesure générale, la sainte congrégation fondée par saint Vincent de Paul et mademoiselle Legras ' fut la seule qui réussit à conserver, même aux plus mauvais jours, une existence active, bien que cachée. La Providence avait permis qu'elle eût alors à sa tête, comme supérieure générale , une personne douée d'une grande force d'âme, d'une haute intelligence, et d'une prudence consommée , qu'elle avait acquise dans le long

' Louise de Marillac, veuve de M. Legras, seigneur de Ferrières, secrétaire de la reine Marie de Médicis. — Bien que cette véuérable coopératrice de saint Vincent de Paul ait été mariée et mère , l'usage s'est toujours conservé de la désigner comme au temps où elle a vécu. On donnait à cette époque la qualitication de Mademoiselle aux femmes ou filles qui avaient de la naissance, et qui sortaient de pères considérables dans la robe ou dans l'épée; tandis que la qualification de Madame, considérée comme un titre d'honneur, était exclusivement réservée aux femmes de qualité.

exercice des vertus de son état. La sœur Deleau, entrée à l'âge de dix -huit ans dans la compagnie, et alors âgée d'environ soixante ans , avait à la fois le courage qui résiste à l'elfort Je lu tempête , et la persévérance qui sait réparer les désastres. Tant que dura « l'orage de sang » , sa vie fut plus d'une fois en péril. Elle voulut être la dernière à quitter sa communauté ; elle fut la première à y reparaître , sitôt que la Terreur eut cessé. Un assez grand nombre de Sœurs s'étaient déjà rassemblées autour d'elle à Paris, lorsqu'une mesure qu'on n'eût pas attendu des hommes qui gouvernaient alors, vint donner à la compagnie une existence légale.

Ce n'était pas au nom de la religion qu'on demandait à voir reparaître les Filles de la Charité ; c'était au nom de la bienfaisance , l'idole dérisoire de cette époque , dont la violence et l'injustice ont fait rougir l'humanité. Tels étaient, en effet, les plaintes des pauvres malades, le désordre et le gaspillage dans les hôpitaux privés de la présence des Sœurs, qu'on se voyait contraint de revenir à elles. Le soin des malades n'est qu'une des formes sous lesquelles s'exerce leur charité; mais du moment qu'on leur donnait permission de reparaître pour soigner les malades, elles avaient tout lieu d'espérer qu'on les laisserait peu à peu se dévouer à l'éducation des enfants et au soulagement de tous les genres de souffrance.

L'arrêté qui les rappelait est signé du ministre de l'intérieur Chaptal. On y retrouve cette phraséologie déclamatoire dans laquelle se complaisait alors le style officiel :

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ce Considérant que les secours accordés aux malades ne peuvent être assidûment administrés que par des personnes vouées par état au service des hospices et dirigées par l'enthousiasme de la charité ;

« Considérant que, parmi tous les hospices de la République, ceux-là sont administrés avec plus de soins, d'intelligence et d'économie , qui ont appelé dans leur sein les anciens élèves de cette sublime institution , dont le seul but était de former à la pratique de tous les actes d'une charité sans bornes ;

« Considérant qu'il n'existe plus de cette précieuse association que quelques individus qui vieillissent, et nous font craindre l'anéantissement prochain d'une institution dont s'honore l'humanité, etc. etc., arrête :

« Art. I". — La citoyenne Deleau, ci-devant supérieure des Filles de la Charité , est autorisée à former des élèves pour le service des hospices.

a Art. il — La maison hospitalière des orphelines, rue du Vieux Colombier, est mise à cet effet à sa disposition

« Art. V. — Le gouvernement payera une pension de trois cents francs pour chacun des élèves dont les parents seront reconnus dans un état d'indigence absolue. »

Cet arrêté est daté du 14 octobre 1801 ; trois ans plus tard , la congrégation était si prospère , qu'elle se trouvait en mesure de desservir deux cent cinquante hospices ou hôpitaux. Du jour oii on lui avait permis de renaître, le nombre des sujets qui

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demandaient à en faire partie n'avait cessé d'aller croissant.

La négociation de M. Fiaget, conduite avec zèle et prudence, fut couronnée du plus heureux succès; trois religieuses en résidence à Bordeaux, furent désignées pour passer aux États-Unis. Pendant quelles attendaient de recevoir leur ordre d'embarquement , l'une d'elles, la Sœur Marie Bizeray, supérieure, ou, pour dire plus exactement, sœur servante^, adressa aux Sœurs de la communauté de Saint -Joseph la lettre que voici :

Bordeaux, le 12 juillet 1810.

« Mes chères sœurs ,

« Comme il n'est pas encore en mon pouvoir de quitter la France, je vous écris pour vous donner la preuve que vous êtes l'objet de mes pensées. J'espère

ï On appelle sœurs servantes dans la compagnie, les supérieures des établissements particuliers, le titre de supérieure étant réservé à la seule supérieure générale. Cet usage remonte au 20 juin 1642. Dans la conférence de ce jour, Vincent de Paul se rappela avoir entendu, au monastère des Aunouciades fondées par sainte Jeanne de^Valois, appeler la supérieure uncelle (du latin ancilla). « Cela m'a fait penser, dit-il à ses filles, que vous n'appelleriez plus désormais vos supérieures du nom de supérieures, mais que vous les appelleriez servantes. Que vous en semble ? » Toutes approuvèrent. « C'est le nom que prend le pape, ajouta Vincent, qui s'appelle le serviteur des serviteurs de Dieu. — 11 y a longtemps , dit-il encore , que je soubaite et voudrais bien que nos Sœurs en fussent venues à ce point de respect entre elles, que le monde du dehors ne pût jamais connaître laquelle Sœur est la Sœur servante. » — Suint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, son influence, par l'abbé Maynard. Paris, 18G4.

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être assez heureuse pour vous voir dans peu de mois, selon que le Tout-Puissant , qui vous appelle à notre saint état, et qui m'a inspiré ainsi qu'à plusieurs de mes sœurs le désir de vous être utile, voudra bien disposer les voies pour notre départ. Il plaît à ce Dieu tout-puissant qui a fait choix de pauvres pêcheurs , hommes faibles et ignorants, pour être les fondements de son Église , d'employer de nos jours les instruments les plus faibles pour la gloire de son nom. Certainement l'emploi qu'il eu fait lui est agréable , puisqu'ils serviront à fonder un établissement dont le seul objet est d'assister ses membres souffrants. Oh! qu'elle est belle cette vocation qui nous appelle à marcher sur les traces de notre divin Sauveur, à pratiquer les vertus dont il nous a donné l'exemple , et à nous offrir nous-mêmes en sacrifice à Celui qui s'est offert pour nous ! Quelle reconnaissance , quel amour , ne devons-nous pas à ce tendre Père, qui a daigné nous choisir pour cette sublime vocation !

« Remercions-le donc, chères sœurs, et prions-le les unes pour les autres, afin qu'il nous accorde la grâce de correspondre fidèlement au privilège inestimable que nous avons reçu de lui. Ayons recours à saint Vincent de Paul, notre Père, à mademoiselle Legras, notre mère vénérée, afin qu'ils nous obtiennent ce bonheur, à nous, qui sommt^s leurs chères filles. Il n'y a pas de doute que nous leur sommes chères, puisque nous les aimons et que nous désirons leur être soumises.

« Comme monsieur Flaget a dû vous dire les sentiments que son zèle et l'intérêt qu'il vous porte nous

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ont inspirés, je termine, chères sœurs qui serez bientôt nos compagnes, en vous assurant du sincère et entier dévouement et respect de votre très- humble servante ,

a AIaeie BIZERAY, « Indigne Fille de la Charité, servante des pauvres. »

Cette lettre était signée de deux autres noms, celui de la Sœur Woirin et celui de la Sœur Augustine Chauvin, qui devaient accompagner la Sœur servante Marie Bizeray. Ces pieuses filles ne doutaient pas que la Providence ne les réservât pour la mission d'Amérique ; mais l'espérance qu'elles avaient de s'y dévouer ne se réalisa pas. Un étrange empêchement les retint : le gouvernement refusait de les laisser sortir de France.

La persécution contre la religion et contre le clergé sévissait alors dans l'empire français. L'année précédente, le 17 mai 1809, Napoléon, par un décret, avait réuni le domaine de l'Église à sa couronne. Quelques semaines plus tard, le 6 juillet, le pape, violemment enlevé de son palais , séparé de ses cardinaux, et de ses conseils, était emmené au loin pour subir les rigueurs d'une étroite captivité. En France, les prisons d'État , plus nombreuses que jamais, se remplissaient chaque jour de prêtres , de chefs d'ordre , de prélats , de cardinaux, coupables de fidélité aux saintes lois de l'Église. Consulté en haut lieu, en ces temps de calamité, M. Emery, le supérieur de la compagnie de Saint-Sulpice, n'avait pas craint de tenir tête au maître altier devant qui

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l'Europe tremblait. Napoléon , par un caprice assez étonnant chez lui, avait d'abord ménagé son courageux contradicteur. Cet humble prêtre qui lui résistait, inflexible dans ses principes et dans sa doctrine, il l'avait gratifié de quelques paroles d'estime ; toutefois, après un délai de quelques mois, il le châtiait de sa ferme attitude, en le frappant dans ce qui lui tenait le plus au cœur, l'existence de sa compagnie. Le 11 juin 1810, un ordre venu de Saint- Cloud , un trait de plume, avait exclu les Sulpiciens de leur maison de Paris ; l'année d'après, leur compagnie était totalement supprimée ^ ,

Le contre-coup de la défaveur qu'avait encourue M. Emery, atteignait, dans une ville éloignée, trois pauvres filles qui n'avaient désiré d'autre liberté que celle de partir pour les États-Unis. Elles étaient devenues suspectes, parce qu'elles avaient été demandées par l'intermédiaire d'un évêque missionnaire que d'étroits liens unissaient à cette compagnie de Saint-Sylpice , signalée pour son dévouement au saintsiége.

M. Emery avait craint pour M. Flaget lui-même les mesures arbitraires du régime impérial. Au commencement de l'année 1810, il s'exprimait ainsi dans une lettre qu'il adressait à son vénérable ami, M. Nagot, le supérieur du séminaire de Sainte-Marie de

i M. Emery ne survécut pas longtemps au premier coup porté à la Compagnie de Saint- Sulpice. Il mourut le 15 avril 1810, dans sa quatre-vingt-unième année. Le décret qui ordonnait la suppression de la Compagnie fut notifié aux directeurs du séminaire de Paris au mois de novembre 1811.

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Baltimore : « Nous ne sommes pas sans craintes pour la facilité du départ de M. Flaget pour l'Amérique. Tout est si incertain, si variable... La crise que nous traversons est affreuse ; je n'ose entrer dans les détails'. »

Fort heureusement, M. Flaget put s'embarquer. Lorsqu'il partit depuis le mois d'avril , il était confiant dans l'espoir que la Sœur Bizeray et ses deux compagnes ne tarderaient pas à suivre le même chemin que lui. Il rapportait pour la communauté d'Emmettsburg une copie des statuts donnés aux Filles de la Charité par saint Vincent de Paul. Moins heureux d'autre part dans les démarches qu'il avait faites pour luimême, il s'en retournait en Amérique chargé du fardeau de l'épiscopat. On eût dit qu'il n'était venu de Baltimore à Paris que pour recevoir de son supérieur l'ordre de se résigner au choix qui le désolait. Les premières paroles de M. Emery à ce nouvel arrivé qui paraissait devant lui après une absence de seize années, avaient été cette froide exclamation: «Quoi! Monseigneur, vous voilà ici? Vous devriez être dans votre diocèse. » Déconcerté , n'espérant rien gagner après cet accueil, M. Flaget avait écrit au pape luimême! Le pape avait confirmé sa première décision. Ce fut M. Emery qui reçut la réponse , avec mission de la transmettre, et d'adoucir le chagrin qu'elle devait causer à M. Flaget. Comme celui-ci ne dissimulait pas son effroi de la tâche qui lui était imposée, et qu'il alléguait son peu de capacité, ses goûts de silence

f Voir Vie de M. Ernen/. Paris, 1862 (déjà citée).

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