‹ Elizabeth Seton et les commencements de l'église catholique aux États-Unis (volume 2)Chapitre 63 sur 94 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

leurs exercices spirituels. Elles prendront soin de leur âme comme de leur corps. Pour les soins matériels et les distributions d'aumônes , elles se conformeront aux prescriptions qui leur auront été données , ou à la volonté des donateurs. Elles ne donneront aucuns soins aux riches, sinon en cas d'absolue nécessité; et encore, selon leur institut , elles feront en sorte que les pauvres soient les premiers servis.

« IX. — Ce dernier chapitre règle l'emploi de la journée. Le lever est à quatre heures, le coucher à neuf. Dans cet intervalle, deux méditations, deux examens particuliers, un examen général, une lecture spirituelle. Le reste du temps est employé au service du prochain ou à des travaux manuels , remplacés le dimanche par des exercices spirituels et le soin de sa propre instruction. Deux heures d'entretien édifiant, pendant lesquelles une Sœur, à ce destinée, dira de temps en temps : « Souvenons - nous de la présence de Dieu K »

A partir de la mémorable journée où les premières Filles de la Charité , réunies sous la présidence de mademoiselle Legras, entendirent la lecture de ces règles et y donnèrent toutes leur assentiment, Vincent de Paul, déjà octogénaire, ne cessa de leur en expliquer la portée générale, et de leur en faire comprendre l'esprit. Les conférences qu'il leur donnait avaient lieu une fois chaque semaine ; toutes les paroles qui furent prononcées alors, écoutées avec avidité et recueillies avec attention , ont été précieusement conservées; elles

1 Voir la note 10 à la fin de ce volume.

sont encore aujourd'hui, après les saintes Écritures, la Bible des Filles de la Charité. Dans rimpossibililé où nous sommes, à notre grand regret, de les pouvoir citer toutes , nous en rappellerons seulement quelquesunes, qui recommandent l'observation générale des règles de la Compagnie.

et Sans doute , mes filles , disait le saint , que vous avez entendu parler de la conduite qu'observent les nautouiers lorsqu'ils sont en pleine mer, et quelquefois à plus de cinq cents lieues loin de la terre. Eh bien , ils sont en parfaite assurance , tant qu'ils observent les règles de la navigation ; mais s'ils y manquaient , ou que les voiles fussent à contre-temps , alors ils courraient grand risque de se perdre. Il en est de même , mes filles, de toutes les communautés, et particulièrement de la vôtre. C'est un petit vaisseau qui vogue en pleine mer, mais sur une mer très-périlleuse et où les dangers sont multipliés. Votre fidélité à votre vocation, votre bonne conduite , et la pratique soutenue de vos règles y font toute votre assurance. Ne craignez donc pas, vous êtes dans le vaisseau même où Dieu vous a fait entrer par son inspiration ; un bon pilote vous est nécessaire afin qu'il veille pour vous pendant que vous dormez. Et qui pensez-vous , qui soient les pilotes si nécessaires pour conduire votre vaisseau? Vos supérieurs, mes filles, qui doivent vous avertir de tout ce que vous avez à faire pour arriver heureusement au port. Vous aurez ce bonheur , si vous leur obéissez ponctuellement, et si vous êtes fidèles à la pratique de vos règles

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« Remarquez bien ceci, mes filles, que vos règles vous serviront d'ailes pour voler à Dieu , comme les oiseaux se servent des leurs pour voler sans être surchargés. 11 on est de même des Filles de la Charité : elles ont leurs règles , et ces règles sont les ailes dont elles se servent pour voler à Dieu, quand elles ont le bonheur de les pratiquer avec fidélité. »

« Pour arriver à votre fin , il faut vous demander souvent à vous-mêmes , à l'exemple de saint Bernard : « Pourquoi Dieu a-t-il institué la Compagnie des Filles de la Charité? Pourquoi m'y a-t-il appelée? » Et puis vous répondre : « Pour honorer Notre - Seigneur , pour lui rendre service en la personne des pauvres , et pour faire tout ce à quoi Dieu a résolu de m'employer. »

« C'est ainsi qu'il faut vous comporter pour être bonnes Filles de la Charité et pour aller partout où Dieu voudra, et partout où l'on vous demande, soit en Afrique, soit aux Indes, soit aux armées. )>....

« Voilà votre belle vocation. Quoi!

quitter tout ce qu'on a au monde, père, mère, frères, sœurs, parents, amis, les biens, si on en a, ainsi que son pays, et pourquoi? Pour servir les pauvres, pour les instruire et les aider à aller en paradis. Y a-t-il rien de plus beau et de plus estimable? Si nous voyions une fille ainsi faite, nous verrions son âme reluire comme un soleil, nous ne pourrions en envisager la beauté sans en être éblouis. Donnez -vous

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donc à Dieu pour le salut des pauvres que vous ser vez. »

Les paroles de saint Yincent de Paul pnt un parfum de piété , une grâce naturelle , une autorité qui pénètre et qui ravit ; nous voudrions ne plus le quitter.

Plusieurs fois, notre récit a dû rappeler combien, dans les dernières années de l'Empire français, les communications entre l'Europe et l'Amérique étaient devenues rares et incertaines. Six mois, un an, s'écoulaient alors sans qu'on put trouver une occasion pour envoyer une lettre. Elizabeth avait éprouvé celte immense contrariété. On a lu les derniers remercîments qu'elle adressait à Antonio Filicclii , avec les détails qu'elle lui donnait sur son arrivée dans la vallée d'Emmettsburg. La lettre qui les contenait, écrite le 8 novembre 1809, n'était point encore partie le 10 mai 1810. Comme Elizabeth le dit elle-même à cette dernière date : « Je n'ai jamais été capable de trouver une occasion pour faire partir ma lettre. »

Enfin, dans les premiers jours de mai 1810, une occasion se présenta; elle venait de M. Zocchi, prêtre italien, pasteur de la congrégation de Taneytown dans le Maryland, qui allait risquer le voyage des États-Unis en Europe. A la veille de son départ , il vint trouver Elizabeth, et lui demanda si elle ne pourrait pas lui rendre le service de lui donner un billet sur la maison de banque de MM. Filicchi, en échange duquel il

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lui remettrait en espèces un millier de dollars, (l'était là ce qu'il possédait, et il redoutait de l'exposer aux chances incertaines que lui-même allait courir. Un billet, un morceau de papier, se cache aisément. A tout événement, en cas d'accident, de rencontre avec des croiseurs ennemis ou avec des corsaires, le plus sur était assurément de n'avoir avec soi ni argent ni or.

Elizabeth , après y avoir beaucoup réfléchi , consentit à faire ce que M. Zocchi lui demandait. Elle alla plus loin : se souvenant des recommandations pressantes que MM. Filicchi lui avaient si souvent adressées, d'avoir recours à eux chaque fois que la nécessité l'y engagerait , elle pensa qu'elle était autorisée à recevoir les mille dollars de M. Zocchi, non" pas «omme un dépôt, mais comme une somme dont elle pourrait faire usage. Nous avons vu jusqu'où était allée la gêne, pour ne pas dire la détresse , dans la communauté de Saint-Joseph ; bien que la situation se fût beaucoup améliorée , on avait contracté des dettes, et les embarras étaient grands encore.

Agir maintenant comme le faisait Elizabeth , n'était que suivre les intentions les plus clairement exprimées, qu'obéir aux instances les plus formelles de ses généreux amis. Cependant rien ne nous semble si naturel que le sentiment de crainte qu'elle eut alors, et qu'elle a si bien exprimé dans cette lettre confiée à M. Zocchi pour être remise à Antonio Filicchi : « Le révérend M. Zocchi a une lettre pour vous, que j'ai écrite en tremblant ; mais, mon cher Antonio, si j'ai mal fait, dites seulement un mot, et je cesserai de faire appel à

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votre inépuisable générosité , à moins que je n'aie votre assentiment à l'égard du moment et de la mesure. L'occasion qui se présentait d'obliger ce bon prêtre, et la réelle utilité de cette somme pour nous, en ce moment-ci, m'ont peut-être fait dépasser les bornes. Cependant, souvenez- vous que vous m'avez commandé si positivement, si souvent, de recourir à vous en cas de nécessité! Celte fois ce n'est pas à moi, c'est à notre adoré Seigneur, que vous venez en aide. Si c'eût été dans une autre vue que celle-là, je n'aurais jamais voulu me prévaloir de la facilité que vous m'avez donnée. Je pense que la manière dont j'en use aujourd'hui vaut mieux que si je m'étais adressée aux Murray , comme la dernière fois. Antonio, AnloDio , ne soyez point fâché contre moi : ceci est pour la famille de la sainte Vierge et de saint Joseph, et j'agis en leurs noms.

et Je ne sais pas pourquoi M. Zoccbi quitte l'Amérique; mais ce que je sais bien, c'est qu'il est très-respecté et considéré ici; et qu'il y a été bien utile, ayant eu longtemps à lui seul le soin de quatre congrégations. Je lui ai dit que vous lui feriez un amical accueil. Je suis certaine que vous le lui ferez.

« Mes dernières lettres de Boston me donnaient de bonnes nouvelles de nos révérends et honorés messieurs. On dit que Tévêque Concanen est arrivé; et aussi notre M. Flaget, qui va être évêque du Kentucky. Si ces nouvelles sont vraies ', la cérémonie du

• La première de ces deax nouvelles n'était pas exacte. Comme on le verra plus loin, M. Concanen n'avait pas même pu s'embarquer pour l'Amérique.

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sacre amènera M. de Cheverus à Baltimore; et peutêtre, viendra-t-il visiter les Sœurs de Charité. Oh! comme j'en serais heureuse , heureuse ! Qui sait ? peutêtre il m'appellera à Boston pour y acclimater quelque branche de chez nous. Ne voilà-t-il pas une belle espérance qui s'offre à l'imagination de votre pauvre sœur? Vraiment, vraiment, Antonio, je brûle de servir Notre- Seigneur ! Je voudrais que chaque souffle que j'ai put le servir.

« Il est, je crois, superflu de vous dire que presque tout le monde de New-York m'a abandonnée entièrement, absolument. Mon nom ne peut pas même être prononcé là-bas. Cher Antonio , laissez-moi vous le redire encore une fois, si vous trouvez que je suis allée trop loin , il faut m'arrêter tout court , et pour toujours, sans craindre de faire la plus légère blessure à l'âme que vous chérissez. Elle reçoit comme de la main de Notre-Seigneur tout ce qui vient de votre main. Elle sait très-bien que, si cette main venait à être fermée, ce ne serait que par la volonté de Celui qui fait tout arriver pour sa gloire, et comme il lui plaît. Je n'écris pas maintenant à votre cher Filippo : la lettre que voici servira à vous dire tout , à l'un et à l'autre ; tout , excepté la vivacité de l'atfection que mon âme a pour vous en Jésus-Christ, dont le nom soit béni et loué à jamais ! Combien cette affection est grande, et pour quels motifs, c'est là ce qui ne saurait être compris que par qui aurait été ce que j'ai été , et qui pourrait mesurer combien le contraste est grand entre le passé et le présent. Vraiment cela n'est su que de Celui-là seul qui vous a donné à moi, et

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moi à vous; atin, je l'espère, que nous puissions l'aimer, le louer, l'adorer, pendant toute l'éternité. »

Voici maintenant une autre lettre qu'Elizabeth donna à M. Zocchi, comme reçu de la somme qu'il lui avait remise, et comme recommandation auprès de MM. Filicchi.

ELIZABETH SETON A ANTONIO FILICCHI

Saint- Joseph , 22 uiai 1810.

« Le révérend M. Zocchi étant sur le point de retourner dans sa terre natale, votre chère Italie, et désirant mettre son petit avoir à l'abri des dangers du voyage, m'a demandé de lui échanger un millier de dollars contre un billet sur vous de la même somme; ce qui nous rendra grand service à tous les deux. Je doute d'autant moins de votre approbation, que, dans votre dernière lettre , vous avez ordonné et commandé à votre sœur de faire appel à vous si c'était nécessaire.

(( J'ai reçu du révérend M. Zocchi la somme de mille dollars en or. Si vous pouvez la lui rendre en or, cela lui sera particulièrement agréable. Je lui ai promis que vous le rembourseriez à vue, au moins pour une partie , si ce n'est pour le tout.

« Je recommande le révérend M. Zocchi à votre bonté et amitié.

tt Votre très-affectionnée en Notre-Seigneur,

Sacre des nouveaux évèques choisis pour les États-Unis. — Visite de M. de Cheverus à la maison de Saint -Joseph. — Lettre d'Antonio Filicchi; réponse d'Elizabeth. — Difficultés inhérentes à la situation d'Elizabeth comme mère et tutrice de cinq enfants. — Ses perplexités, son ahandoîi à Dieu. — Lettre de l'archevêque de Baltimore. — La communauté adopte les constitutions de la Compagnie des Filles de la Charité. — Élections des offlcières principales. — Elizabeth est élue à l'unanimité comme mère supérieure. — Vocation de sa fille Anna pour la vie religieuse.

Ce qu'on a appelé le diocèse des États Unis, immense contrée comprise entre le golfe du Mexique et les lacs du Canada, la mer Atlantique et les déserts de l'Ouest, refuge des Sauvages indiens, était encore sous la direction d'un seul évêque, au commencement de ce siècle '. Le bref du Souverain Pontife, en date du 8 avril 1810, par lequel Baltimore avait été érigé en métropole avec

i Jusqu'en 1804, le diocèse de la Nouvelle-Orléans, érigé par Pie VI et démembré de celui de la Havane dans l'île de Cuba , avait été suffragaut de l'archevêché de Saint-Domingue; mais à partir de l'année 1804, après que la Louisiane eût été cédée aux États-Unis , le soin d'administrer le diocèse de la Nouvelle -Orléans fut confié par le saint-siège à l'évèque de Baltimore.

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quatre évêchés suffragants, demeurait forcément sans effet. Pie VII était captif, le gouvernement ecclésiastique n'existait plus, toute communication avait cessé entre Rome et le monde catholique.

Nous avons dit ailleurs que , seul entre les quatre évêques nommés pour l'Amérique, le père Luc Concanen se trouvait en Europe lorsque le choix du Souverain Pontife avait été connu. Le nouvel évêque, «cher à Pie VII ^ » fut sacré à Rome, où il résidait, étant prieur du couvent de Saint-Clément, et bibliothécaire de la Minerve, aux Dominicains. Peu de temps après sa consécration , il prit ses dispositions pour se rendre dans son nouveau diocèse. Lorsqu'il quitta Rome , mission lui avait été confiée de porter le pallium à l'archevê(jue de Baltimore et leurs bulles d'institution à ses frères dans l'épiscopat. Il s'était rendu à Naples avec l'espérance d'y trouver un vaisseau qui le transporterait aux États-Unis; mais à peine arrivé en cette ville, devenu suspect en sa qualité de religieux, et plus encore peut-être en sa qualité d'Anglais, il rencontra la main que l'Europe voyait alors levée en tous lieux contre l'Église et contre l'Angleterre ^ Il fut arrêté et mis sous la surveillance de la police. Deux années s'étaient écoulées sans amener pour

< :< Très-cher à Pie VII. » C'est ainsi qu'il est qualifié par M. Brute, évèque de Vincennes— Indiana. — Voir: note manuscrite de M. Brute, citée par the Rev. J. R. Bayley. — Histonj of the catholic Church on the Island of New-York.

2 Joachim Murât, qui n'était en réalité qu'un des lieutenants de Napoléon , occupait k ce moment le trône de Naples. Il y remplaçait Joseph Bonaparte, que l'impérieuse volonté de son frère avait envoyé à Madrid.

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lui lies jours meilleurs , lorsqu'il fut frappé par la mort, subitement, au mois de juin 1810^

Ce regrettable événement apporta un nouveau retard à l'arrivée des bulles et des lettres apostoliques qu'on attendait depuis si longtemps aux Ktats- Unis : elles y parvinrent seulement dans l'automne de 1810.

Le sacre des nouveaux évêques fut salué avec bonheur par la jeune Église d'Amérique, qui pouvait compter déjà cent cinquante mille âmes dans son sein^. De pieuses solennités se succédèrent alors, à quelques jours d'intervalle, dans la ville de Baltimore. M. Michel Egan fut sacré évêque de Philadelphie, le ^8 octobre; M. Jean de Cheverus, évêque de Boston, le 1" novembre; et M. Benoît-Joseph Flaget, évêque de Bardstown , la semaine d'après. Le jour du sacre de M. Flaget, M, de Cheverus prononça dans la cathé-

1 On lit dans une des notes manuscrites laissées par M. Brûlé — l'évéque de Vincenues — « 13 septembre 1810. On a appris la mort de M. Concanen, dominicain, désigné évêque de New -York, mort à Naples, étant empêché de partir par la police, son passage déjà payé. »

Le Père Concanen, retenu par mesure arbitraire loin de son diocèse de New-York, qu'il ne vit jamais, n'en est pas moins considéré comme un des promoteurs de la religion catholique en Amérique. C'est à son instigation que fut fondée — dans le Kentucky — la première maison que les Dominicains ont eue aux États-Unis; il en a été le bienfaiteur.

2 At this time — 1810 — there were about seventy priests and eightij churches in the United States, with a cathoUc population of probably one hundred and fifty thousand. « A cette époque — 181 0 — il y avait environ soixante-dix prêtres et quatre-vingts églises dans les États-Unis, avec une population catholique d'environ cent cinquante mille âmes. » Sketch of the origin. and progress of the catholic Church,... by Rev. C. J. White, déjà cité. — Vingt ans auparavant, le nombre des catholiques dans l'Union ne s'élevait guère qu'à vingt-un mille. Voir {'Introduction, page 24.

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drale de Baltimore, un discours qui fut très-admiré. Il saluait M. Carroll comme VÈlie de la loi nouvelle , le père du clergé , le conducteur du char d' Isrciël dans le Nouveau Monde. Il y célébrait les louanges de la société de Saint - Sulpice , à laquelle appartenait M. Flaget ; citant à ce sujet les paroles prononcées par un grand évêque ' à son lit de mort , « à ce moment où Ton ne flatte pas : « Je ne connais rien de plus vénérable et de plus apostolique que Saint- Sulpice. »

Quelques jours avant de recevoir l'onction des évêques, M. de Cheverus avait quitté sa ville de Boston. Il était venu frapper à la porte du séminaire de Sainte -Marie, avec le désir de se préparer" dans un recueillement plus complet aux redoutables devoirs de la charge épiscopale. Pendant la retraite qu'il fit à ce moment, il fut sous la direction de M. Nagot, vieillard vénérable, d'une vertu tout angélique , d'une simplicité aimable , d'une profonde humilité.

C'était la première fois que M. de Cheverus, l'apôtre de Boston et de la Nouvelle -Angleterre, se trouvait éloigné du milieu de son troupeau, depuis treize ans qu'il était entré dans les travaux de son apostolat. Du jour où, débarquant sur le territoire du Massachusetts, il avait écrit à M. Carroll : « Je me rendrai au poste qu'il vous plaira de m'assigner, sitôt que j'aurai reçu vos ordres. Envoyez -moi où vous savez qu'on a le plus besoin de moi, sans vous occuper des moyens (le pourvoir à ma subsistance. Je suis tout disposé à

I Fénelon.

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travailler de mes mains, si cela est absolument nécessaire ; je crois que j'en ai la force ; je jouis d'une bonne santé , et j'ai trente ans ; » de ce jour-là , ce prêtre admirable s'était fait une loi de ne pas dérober un seul de ses instants au soin des fîmes qui lui étaient confiées.

Les sept États qui forment la Nouvelle-Angleterre, et qui embrassent une étendue à peu près égale à la moitié de la France, ne possédaient à cette époque, en 1796, que deux prêtres catholiques, M. Matignon et M. de Cheverus. Tous les deux , chassés de France par la révolution, avaient émigré d'abord en Angleterre; tous les deux, après s'y être créé des ressources suffisantes et de saintes occupations, s'étaient arrachés aux douceurs d'une existence devenue facile , uniquement parce que , dégagés de leurs devoirs envers leur ingrat pays, ils avaient voulu servir Dieu là où se faisait le plus sentir la pénurie de prêtres.

En 1792, M. Matignon était arrivé aux États-Unis; M. de Cheverus l'y avait rejoint en 1796. M. Carroll l'attacha tout aussitôt à la mission de la Nouvelle- Angleterre, et lui confia en outre le soin des tribus indiennes de Penobscot et de Passamoquoddy , sur la frontière du Nouveau- Brunswick, tribus évangélisées au XVII* siècle par les Pères de la Compagnie de Jésus, et demeurées célèbres pour leur fidélité à la foi. Le zélé missionnaire avait appris d'une vieille sauvagesse la langue que parlaient ces pauvres Indiens. Il se rendait au milieu d'eux pendant plusieurs mois chaque année. Se consumant alors de fatigues, de courses et de

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veilles , il voyageait à pied , un bâton à la main ; traversait dans un frêle canot les grands lacs, les fleuves débordés, les courants rapides; couchait la nuit sur la terre, à l'abri de quelques branchages , ou plus souvent encore sous son canot renversé ; il allait et venait d'une tribu à l'autre , portant partout les bienfaits de son ministère, ne tenant aucun compte de ses peines, et se regardant comme « un serviteur inutile qui n'aurait encore rien fait » . Lors(iu'après ces rudes travaux il revenait à Boston, c'était pour y trouver moins de consolation, souvent, qu'au milieu de ses Sauvages. La capitale du Massachusetts demeurait un des centres de la résistance prolestante à l'action grandissante du catholicisme. Pour combattre les préjugés anciens , pour triompher d'eux , comme on y parvint d'une manière surprenante , pour soutenir les espérances de la congrégation fidèle, il fallait, avec l'aide de Dieu, des efforts incessants et d'héroïques exemples'.

Il était un endroit peu éloigné de Baltimore où l'on pensait souvent à M. de Cheverus, depuis qu'on

1 Peu de temps après son arrivée dans son diocèse, M. Carroll alla visiter les catholiques de Boston, au nombre de cent vingt environ. Nous trouvons les lignes suivantes dans une lettre écrite par lui à cette époque. « C'est prodigieux d'avoir à raconter les grandes marques de politesse qui m'ont été données en cette ville où un prêtre papiste était regardé, il y a encore si peu d'années, comme le plus grand monstre de la création. Plusieurs personnes ici, même parmi celles que l'on compte le plus, m'ont avoué qu'il n'y a pas longtemps elles auraient passé de l'autre côté de la rue pour éviter de rencontrer un catholique romain. L'horreur qui s'associait chez eux avec l'idée d'un papiste n'est pas croyable ; ce qui l'entretenait, c'étaient les discours scandaleux dans lesquels leurs ministres, tous les dimanches, défiguraient la reli- ^'ion catholique. » Voir the rev. C. J. White , plusieurs fois cité.

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l<î savait arrivé dans le Marylaud. A Emraesttburg , qui ne le comprendra? rien ii'eùl égalé le bonheur qu'aurait apporté sa présence. Jamais Elizabeth n'avait encore aperçu celui qui depuis six ans lui était à la fois comme un ami et comme un père. 11 s'était rapproché d'elle, et cependant elle ne l'attendait pas. Sachant le besoin qu'avaient de lui tant d'àmes dont il était l'unique pasteur, elle ne s'était pas permis de demander sa visite. Il plut à la Providence de lui accorder ce qu'elle s'était refusé à elle-même avec une touchante abnégation.

Un des évéques que son propre sacre avait appelés à Baltimore, M. Egan, avait d'étroits liens avec la société des Soeurs de Saint- Joseph. Une nièce à lui, M"* Marie Egan, s'était mise depuis quelques mois sous la direction de la mère Seton. Le désir de voir cette jeune nièce avant de partir pour son diocèse, l'intérêt qu'il portait comme prêtre à la première communauté de femmes née sur le sol des États- Unis, le projet qu'il avait conçu déjà, et qu'il réalisa quatre ans plus tard , d'établir des Filles de la Charité à Philadelphie, tous ces motifs l'engageaient à faire une visite à Emmettsburg. Naturellement il n'ignorait ni la part que M. de Cheverus avait eue à la conversion d'Elizabeth , ni l'intérêt que le saint évêque portait à tout ce qui la concernait. La pensée lui vint de l'inviter à l'accompagner dans le petit voyage qu'il comptait faire. Pris à l'improviste , M. de Cheverus n'eut pas le courage de répondre par un refus.

Sa visite, n'ayant point été prévue, n'avait pas été

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annoncée. Il arrive à Emmettsburg. Plus vif, plus empressé, peut-être, que son compagnon de voyage, il le devance, il vient frapper à la porte de Saint- Joseph. Il demande si l'on peut parler à la mère supérieure. Celle-ci est aussitôt prévenue que quelqu'un est là qui voudrait la voir au parloir. Sans demander qui l'y attend, elle se hâte de s'y rendre. Quel est donc cet inconnu qui sourit à son approche? Il ne lui parle pas encore. Son air est tout à la fois doux et grave. On dirait qu'il est attentif à la regarder.

Un peu surprise , elle interroge sa mémoire. — L'aurail-elle vu déjà, cet étranger? Ces traits, qui lui semblent inconnus, ne devraient- ils pas réveiller en elle quelque souvenir dont la trace s'est effacée?... Mais avant qu elle se soit fait à elle-même la réponse qu'elle cherche : « Je suis , lui dit l'étranger, je suis M. de Cheverus. » A ce nom vénéré, la joie, le saisissement s'empare de toute sa personne ; elle tombe à genoux , elle prend la main du saint évêque , elle ne peut détacher ses regards de ce visage paternel. Des larmes tombent de ses yeux , et elle ne sait pas qu'elle pleure. Elle veut parler, son émotion lui a ôté la voix; elle demeure ainsi pendant longtemps, muette, immobile à la même place, la plus émue du monde et la plus heureuse, jusqu'à ce qu'enfin elle surmonte cette impression si vive de surprise et de bonheur.

Les enfants de l'Église catholique les connaissent tous, ces précieux entretiens où le cœur se confie et s'éclaire ; où la confiance rencontre l'intérêt , la dou-

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leur, la consolation; la joie légitime, une afifecteuse sympathie; la docilité, une pieuse direction. Tout ceci se trouvait réuni, et rendit bien doux l'entretien qu'eut la mère Seton avec M. de (Iheverus. Les sujets qui la pouvaient toucher furent tous abordés et approfondis : ses obligations envers la communauté , ses devoirs envers ses enfants, ses inquiétudes, ses sollicitudes, et sa conduite à tenir au milieu de difficultés inattendues qui s'amassaient en ce moment autour d'elle, pareilles à de sombres nuages. Aucune parole écrite , aucune lettre , si longue qu'elle fût , n'eût remplacé quelques instants d'une intimité si parfaite.

Ce fut encore pour Elizabeth un grand bonheur de demander pour ses enfants la bénédiction de son vénérable ami. Au moment où elle le vit étendant sa main sur leurs jeunes têtes , elle le supplia de ne pas les abandonner si Dieu venait à les priver de sa présence ici-bas. Sa santé, d'ordinaire assez frêle, était alors très- ébranlée, et son cœur inquiet lui faisait craindre d'être rappelée de ce monde avant d'avoir accompli jusqu'au bout sa tâche maternelle.

ANTONIO FILICCHI A ELIZABETH SETON

Livourne, 29 mars 1811.

« Ma chère et meilleure sœur et amie ,

« Le révérend M. Zocchi m'a remis au mois de septembre dernier vos deux excellentes lettres, da-

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tées, l'une <lii 8 novembre 1809, l'autri', îles 20 et 22 mai 1810. Aussitôt, et bien volontiers, sur votre requête , je lui ai fait payer les mille dollars qu'il vous avait laissés pour les échanger contre somme égale tirée sur nous.

« C'est une pensée qui ne pouvait naître assurément, qu'après tant d'offres et de protestations, mon frère Filippo , — dont je regarde la santé comme parfaitement rétablie maintenant, — et votre frère Antonio , — solide de santé autant que possible , avec son Amabilia et ses sept enfants, — auraient pu ne pas répondre à votre appel. Ils savent à quel objet et à quel usage est employé votre argent. Aussi, puisque la Providence leur en donne le moyen, ils ne retireront certes pas leurs promesses.

« Nous vous confirmons de nouveau l'assurance que nous vous avons donnée de notre désir de vous aider en toute difficulté qui pourrait survenir, et de prendre part à vos charges autant que cela sera dans nos moyens. Chassez loin de vous toute timidité, parlez à votre frère des besoins d'une sœur, et confiezvous en Celui qui sait vêtir l'herbe des champs et nourrir les oiseaux du ciel.

« Nous nous réjouissons avec vous, le plus sincèrement, des progrès de votre saint et si utile établissement, sous la protection de votre digne archevêque Carroll. Nous lui souhaitons toute espèce de succès, que du reste nous espérons et attendons complètement de votre zèle et de vos exemples. Quant à ce dont vous me parlez dans vos lettres, de dispositions que nous prendrions pour être investis d'une part de propriété

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