CHAPITRE XIX o
mée, aussi heureuse que vous... Regardez -moi maintenant entre les bras de la mort. Voyez cette maigreur et ce pâle visage ; il faut que je parte pour l'éternité. » — Le son de sa voix, sourd et voilé depuis sa maladie, semblait sortir des profondeurs de sa poitrine, et ajoutait une étrange solennité à chacune de ses paroles. «La mort, continua-t-elle , a déjà commencé son travail. » Ici, elle écarta le fichu autour de son cou, pour montrer à ses compagnes les traces qu'avait laissées la maladie. « Voyez ce corps, que j'aimais à habiller et à parer si bien ! Qu'est-ce que de lui maintenant ? Regardez ces mains : le ver du tombeau trouvera là une maigre pâture. Qu'est-ce que la beauté, qu'est-ce que la vie ? Rien ' rien ! Oh ! aimez Dieu , et servez-le avec fidélité. Soyez bien pieuses... Priez pour moi. »
Plus elle approchait de sa dernière heure, plus elle se montrait absorbée en Dieu. Ses délices étaient encore d'entendre chanter à côté d'elle les cantiques qu'elle avait aimés , ou d'en réciter elle-même les passages les plus propres à raviver sa ferveur. «L'éternité ! l'éternité! s'écriait-elle souvent: éternité de joie qui ne cessera pas ! éternité de soupirs qui n'auront pas de fin ! Oh ! puissé-je échapper à ces efi"royables tourments! »
Entièrement détachée de toute pensée terrestre , elle exprima seulement le désir de mourir Sœur de Charité, pour accomplir au seuil de la mort, mais encore vivante, le sacrifice qu'elle avait espéré faire à Dieu dans la fleur de ses jeunes années. Cette grâce lui fut accordée; et comme le délai qu'on avait exigé pour la pro-
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bation des religieuses n'était pas encore écoulé , on abrégea, en faveur de celle qui n'avait pas le temps d'attendre , le délai qu'on avait fixé.
La veille même de sa mort, elle se lia par les saints engagements de pauvreté, de chasteté et d'obéissance ; et c'est ainsi que, devenue véritablement épouse de Jésus- Christ, elle put emporter en mourant le titre de première Sœur professe de la communauté.
Le matin du jour où elle expira, elle fit appeler près d'elle Catherine et Rebecca , ses deux petites sœurs; et elle leur demanda de chanter à genoux, au pied de son lit, ces paroles d'un cantique qu'elle aimait :
Quand toutes les puissances de l'enfer m'environneraient , Je ne craindrais aucun mal ; Tant que j'aurai mon Jésus pour ami.
Je ne craindrai aucun danger.
C'était une scène à fendre le cœur. Le vœu que leur exprimait une sœur mourante donna d'abord à ces pauvres enfants une sorte de courage et d'empire sur elles-mêmes. Refoulant leurs larmes, et surmontant l'émotion qui les suffoquait, elles essayèrent de chanter. Leur voix mal assurée s'éleva peu à peu, et l'on entendait distinctement leurs paroles. Mais au bout de quelques moments , n'en pouvant plus de ces efforts, elles s'interrompirent sans pouvoir après retrouver leurs forces. Elizabeth, debout au chevet du lit, comme Marie au pied de la croix, soutenait dans ses bras sa fille expirante; des larmes roulaient en silence le long de son visage, tandis qu'au faible
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mouvement de ses lèvres ou pouvait voir qu'elle priait. Quand la dernière lutte commença, quand elle entendit les derniers sanglots , la respiration entrecoupée , elle se remit sans résistance entre les mains compatissantes qui cherchaient à l'entraîner loin de cette vue lamentable. Quelques-unes des Sœurs prirent sa place, et elle se retira auprès du saint Sacrement, où elle demeura prosternée jusqu'à ce que tout eut été fini.
L'âme pure d'Anna fut recueillie par les anges le 12 mars 1812. Peu de jours encore, et elle eût atteint sa dix-huitième année.
Le lendemain , on conduisit ses restes mortels dans le petit cimetière de la forêt, à côté des tombes de Henriette et de Cecilia. Ses compagnes , vêtues de blanc, suivaient le cercueil. Elizabeth le suivait aussi, plus semblable, dirent ceux qui la virent alors, à l'image de la Douleur qu'à une créature vivante. L'excès de la souffrance avait tari la source de ses larmes, et elle ne prononçait pas une parole. Elle voulut demeurer sur le bord de la fosse ouverte, jusqu'à ce lugubre moment où la poussière retourne à la poussière ; et après , comme elle s'en revenait à Saint- Joseph, on la vit qui regardait le ciel, et on l'entendit qui disait lentement cette seule parole : « Mon Père , que votre volonté soit faite. »
Peu de jours après, elle écrivait à la même amie : « Le départ de mon ange a laissé dans mon âme une impression si nouvelle pour moi et si profonde, que, si je n'étais pas obligée de vivre en ces chers petits qui me restent, je mourrais en elle, sans le vouloir. Certainement , sans le vouloir ; car jamais , par un acte
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libre de ma volonté, je ne consentirais à regretter l'accomplissement de la volonté de Dieu. »
Le 3 mai suivant , c'était le jour anniversaire de la naissance de son Anna. Sa douleur semble plus découragée ; elle s'attendrit davantage sur elle-même : « Le souvenir de ma pauvre chérie s'empare maintenant de moi à chaque moment. Sa modestie, sa grâce incomparable en tout ce qu'elle faisait ou disait; son air quand elle levait tout à coup ses yeux baissés et qu'elle faisait rayonner véritablement toute son àme jusqu'au fond de mon àme , — et c'était là souvent sa seule manière d'exprimer ce qu'elle pensait et ce qu'elle désirait ; — je suis si heureuse maintenant de n'avoir jamais eu à contredire un seul de ses désirs! — ses sentiments si purs , SOS façons de j uger si sages , si raisonnables ; la netteté , l'ordre qu'elle avait dans tous les petits objets qui lui appartenaient; son ingénieuse adresse à réunir l'élégance et l'économie dans sa mise, unie et si simple ; toutes ces choses qui faisaient le bonheur de sa pauvre mère, sont maintenant la source intarissable de ses regrets et de son admiration : il me semble que jamais je ne verrai rien qui puisse se comparer à elle... Pauvre mère! pauvre mère! laissez-la sépancher avec vous , Eliza.
« Si vous l'aviez vue au moment où j'étais à genoux, cherchant à réchauffer ses pieds glacés, — ils ont été glacés près d'un jour ou deux jours avant... — elle vit que je pleurais , et ne pouvant me cacher qu'elle pleurait aussi, tout en me souriant en même temps, elle me fit encore la question qu'elle m'avait si souvent adressée : « Se pourrait-il que vous pleuriez sur moi?...
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Ne devriez-vous pas vous réjouir?... Ce ne sera que pour un moment; et après, nous serons réunies pour l'éternité. L'éternité, l'heureuse éternité avec ma mère! quelle pensée !».. . Ce furent là ses dernières paroles. Et jusqu'à sa dernière agonie , quand ses lèvres tremblantes pouvaient à peine articuler un seul mot, comme elle sentit une de mes larmes qui venait de tomber sur son visage, elle me sourit encore et elle me dit avec grand effort : « Souriez -moi... , maman..., Jésus. »... avec un intervalle entre chacun de ses mots, car déjà elle ne pouvait plus prononcer deux mots de suite... Oh! le dernier regard de ses yeux ! comme si elle avait vu par delà les nuages..., et ces chères mains qu'elle avait jointes et qu'elle a toujours gardées ainsi!... La chère Sœur qui l'a habillée dans sa robe blanche a voulu couper ses manches pour la laisser, pour ne pas la déranger, dans cette position... Il ne faut pas que la pauvre mère en dise davantage. Priez seulement pour que la force lui soit donnée.
« Vous me croirez , si vous m'entendez disant de toute mon âme : Que votre volonté soit faitel... L'éternité, c'était le mot de prédilection d'Anna. Je le trouve écrit sur tout ce qui lui appartenait, sur ses livres, sur ses cahiers, sa musique ; sur les murs de sa petite chambre , partout ce mot-là.
« Que me voulez -vous donner de plus que vos myrtes et que vos jasmins , pour orner l'enclos qui renferme les précieuses tombes de nos trois chéries? Les enfants les ont couvertes de violettes, elles les ont jonchées de toutes les fleurs du printemps qui croissent autour d'ici ; le lis de notre vallée s'y trouve
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en abondance. Maintenant, elles sont tellement familières avec la mort, qu'elles ont marqué ma place à côté de Nina\ Tous les jours, elles y apportent quelque rosier, quelques arbustes ou une nouvelle fleur. Kitty' vient quelquefois m'embrasser avec transport, et elle me dit : « N'est-ce pas, maman, que nous serons bien heureuses quand nous serons là? »
Le supérieur de la communauté , M. Dubois , pendant la maladie d'Anna^ lui avait prodigué les consolations de son dévouement et de son ministère. Il se trouvait près d'elle à ses derniers moments. Quand il l'eut aidée à mourir, et qu'il l'eut accompagnée à la demeure de son repos , il reporta toute sa sollicitude sur la désolée Elizabeth. Elle en avait grandement besoin. Pendant longtemps, il lui sembla, tant la blessure de son cœur était profonde, que les jours se succédant aux jours, bien loin de la guérir, la rendaient plus sensible et plus vive.
M. Dubois s'était dévoué avec grande affectiou à la communauté de Saint-Joseph ; il en était à la fois le directeur, le protecteur et l'ami. Tous les matins , par toutes les saisons, il se rendait avant l'aube du jour à la chapelle des Sœurs pour y célébrer la sainte messe. La distance est de deux milles entre leur maison et le petit séminaire du Mont-Sainte-Marie. C'était une course de quatre milles que le bon prêtre avait à faire tous les jours, avant d'entrer dans les travaux de l'existence la plus remplie. Mais aucun dévouement
• Nina, dimiautif d'Anna.
2 Kitty, diminutif de Cathciine.
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n'était de troj) pour lui. A le voir tlès ce temps-là, on pouvait prédire ce qu'il serait, dans la suite, comme évêque. Les courses et la vie laborieuse du supérieur du Mont-Sainte-Marie et de Saint-Joseph, du desservant des congrégations qui avoisinent Eramettsburg, n'étaient que le prélude à ces voyages de plusieurs milliers de milles que le pasteur de l'immense diocèse de New- York devait entreprendre un jour, seul, à pied, pauvrement,, ne connaissant, comme il l'écrira plus tard', d'autre délassement à ses fatigues que les travaux du confessionnal et le soin d'administrer les secours à ses pauvres malades.
Grâce aux efforts de M. Dubois, le séminaire de la montagne, ouvert en 1809, avait pris une extension telle , qu'on y comptait déjà plus de quarante élèves en 1810; et soixante élèves l'année d'après ^ Non-seulement le dévoué supérieur avait la haute direction de la maison et des élèves , mais il remplissait encore auprès d'eux les fonctions de professeur dans les principales branches de l'enseignement. Sitôt que la surveillance des études ne réclamait plus sa présence, il s'occupait de ses pauvres, de ses malades. On le voyait courir au loin, prêcher, catéchiser, administrer les sacrements. La nuit même, souvent, ne lui apportait pas le repos ^. En 1810, M. CarroU, pénétré de
1 Voir la note li à la fin de ce volume.
•■2 Mont Sainte-Marie eut jusqu'à 110 élèves en 1824 , et dans les années précédentes. Voir Annales de l'Association de la propagation de la foi, n» V, année 1825.
A M. Brute, l'évéque de Vinceunes, raconte, comme ud exemple du zèle et de la charité de M. Dubois, qu'un jour, un samedi, après avoir entendu des confessions pendant toute la soirée, il partit à cheval, à la
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la nécessité de diminuer son fardeau, lui donna jtour auxiliaire, malgré la disette de prêtres, un ancien missionnaire du Saint-Esprit, M. !»uhamel, émigré français, que la furf-ur révolutionnaire avait poursuivi naguère jusque sous le climat meurtrier de la Guyane, où depuis près de neuf ans son ministère le retenait.
A [lartir de l'année 1795, M. Duhamel, réfugié aux Etats-Unis, avait eu charge d'âmes au milieu des congrégations qui environnent Hagerstown dans le Maryland, sur la frontière de la Pensylvanie. Il avait presque usé ses forces à les servir, quand M. Carroll l'appela au sein de la congrégation d'Emmeltshurg.
Deux ans après l'arrivée de M. Duhamel , M. Dubois avait reçu un second coopérateur, M. Brute de Remur, que nous avons vu s'embarquer, au mois d'avril I8IO, sur le navire qui ramenait M. Flaget de France en Amérique. Pour assurer la prospérité de l'important établissement du Mont-Sainte-Marie , on ne pouvait faire choix d'un prêtre plus capable et plus dévoué que ne l'était M. Brute, le futur évêque de l'Indiana. Son zèle égalait sa piété et la bonté de son cœur. Théologien consommé, controversiste redoutable, il avait montré pendant près de deux années qu'il venait de passer à Baltimore, comme professeur de philosophie dans le séminaire, ce que la cause de la religion pounuit, pour aller administrer les derniers sacrements à une mourante , près de Montgomery, à une distance de trente-cinq à quarante milles. Il était de retour à la montagne dès le matin, pour y entendre les confessions, et après, chanter la grand'messe, et annoncer la parole de Dieu. Personne, presque, ne sut qu'il avait été absent. Voir A Brie/ Sketch of the history of the cothalic Chutch on the islnnd of New- York, by tbe Rev. J. R. Bayley.
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vait attendre île sa science et de ses talents. Lui aussi, il faisait partie de la compagnie de Saint-Sulpice, et avait été formé à la piété par M. Emery. Sa naissance était très-honorable. Fils d'un intendant des domaines, en Bretagne, il appartenait à une famille royaliste de la ville de Rennes, demeurée ferme dans sa foi religieuse et dans sa foi politique, après avoir subi l'épreuve de la persécution et de la spoliation \
M. Dubois confia à ce nouvel auxiliaire plusieurs fonctions importantes dans l'intérieur du séminaire, et se reposa sur lui eu grande partie du soin de desservir la maison de Saint -Joseph. Là, les conseils qne son ministère l'appelait à donner, soit dans la chaire , au confessionnal, ou dans ses entretiens avec la vénérée supérieure , se trouvèrent d'un grand secours , et furent bientôt goûtés comme ils devaient l'être.
Une imagination brillante , un caractère vif et généreux , mais entièrement subordonné aux impulsions de la foi, donnaient à M. Brute, avec un grand sentiment des vérités de la religion , une ardeur tout expansive pour en prendre la défense par ses discours et par ses écrits. Ce fut avec bonheur qu'il rencontra dans la supérieure de Sa^nt-Joseph une âme exercée aux pensées les plus élevées, qui pouvait le suivre lorsque les élans de sa belle intelligence l'emportaient vers la région des hauteurs. « Il me semble, dira-t-il un jour, — lorsqu'il recueillera les souvenirs des années qu'il avait vécu si près d'Elizabeth, — il me semble que jamais on n'a pu trouver à un plus haut degré que chez
I Voir la note 13 à la fin de ce volume.
.,1U ELIZ.VBKTH SETON
elle l'élévation , la pureté , l'amour pour Dieu , pour le ciel, et pour les choses surnaturelles et éternelles. Si elle avait été placée en des circonstances semblables à celles où se trouvèrent une sainte Thérèse, une sainte Françoise lie Chantai, elle y aurait été remarquable comme elles par une égale sainteté '. »
LorsquElizabelh se confia à M. Brute pour la direction de son àme , elle était déjà fort avancée dans les voies de la vie spirituelle. Sa docilité cependant apprit de lui à gravir d'un pas plus égal et plus ferme ces invisibles degrés que l'àme élève en elle-même- pour monter, monter encore, et se rapprocher de son Dieu.
Elle 1 apprit de lui, peu à peu, par un progrès continu, mais qui se lit sentir plus tard. Car, au moment où il arriva, la dernière blessure quelle avait reçue en son cœur, était si récente et si douloureuse, quelle marchait toute courbée, accablée, comme Notre-Seigneur au Calvaire, succombant parfois, et restant là sur le chemin.
Ace moment, on le comprendra, la conduite d'un guide éclairé, le dévouement d'un pieux ami, arrivaient à propos en aide à la pauvre Elizabeth. Ses forces s'étaient affaiblies sous le coup de la mort d'Anna. Le temps n'était plus où, son énergie naturelle venant en aide à la foi la plus ardente , elle tra-
' He — M. Brute — reyarded fier as one who, to use his own lanyuage, if pluced in circumstances sitnilar to those of S. Theresa, or S. Frances de Chantai , would hâve been equally remarkabte in tlie scale ofsanctity. — Memoirs ofthe right révérend Simon W. Th. Gabriel Brute DD. first bishop of Vincennes, pijblished. by R' Rev. Jdines Roosevelt Bayley DD. bishop of Newaïk. — New-York, 1861.
- Axcensionfs in corde. Ps. Lxxxiii.
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çait chaque jour son sillon sans tourner la tête en arrière , quelque dur qu'il fût. Sa lutte avec la douleur, rébranlement de sa santé, la rendaient moins propre au fardeau , à la gêne des obligations que Dieu lui avait mesurées pour sa part. Un des devoirs qui maintenant lui semblaient le plus pénibles, était celui qui l'obligeait, en qualité de supérieure, à gouverner la communauté, à diriger et à instruire les élèves et les Sœurs. Ce n'était plus qu'avec effort qu'elle appelait sur ses lèvres ces effusions si touchantes, ces instructions persuasives dans lesquelles elle excellait toujours, car son effort était caché. Nul ne pouvait l'apercevoir. Dieu seul en avait le secret, Dieu seul, et le directeur dévoué qui l'encourageait en ses combats d'elle-même avec elle-même.
« C'est, écrit -elle à cet ami, c'est dans votre cher Bourdaloue , que je puise toujours pour mes instructions des dimanches; il est la source d'où découlent mille petits ruisseaux qui conviennent directement à tous nos besoins. Pauvre, pauvre poverina\ elle, obligée de prêcher ! Oh ! si vous saviez seulement la moitié de mes répugnances à faire une instruction ou un catéchisme, — les délices de mon cœur autrefois, — il me semble que vous prendriez en mépris cette lâche et ingrate pécheresse. Le cher Maître cependant me dit : « Tu dois faire ceci , et tu le feras, uniquement à cause que tu sais que je le veux. Conlie-moi
> Poverina, pauvre petite, eu italien. Elle s'appelait souvent ellemême de ce nom, qui lui avait été autrefois donné par la compassion du peuple de Livoarne lorsqu'elle sortit du lazaret accompagnant sou mari mourant.
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ton faible cœur et ta pauvre tête toute malade , c'est moi qui agirai pour toi. »
Quelquefois — le démon a des contrariétés si cruelles! — là où l'on s'imagine avoir quelque succès bien évident, il se montre tout à coup et il dit : «Regarde comme les voilà touchées, comme elles t'écoutent, toutes silencieuses et attentives : quel respect , quel regard d'amour ! w Et il s'etîorce de me distraire de toutes les manières. La pauvre, pauvre àme ne lui accorde pas même un coup d'œil ; elle va droit dans le chemin qui conduit à son cher Seigneur; mais le cœur est si accablé, si appesanti, par ce vil mélange ! « Ou bien, c'est au réfectoire; nies larmes m'échappent malgré moi; la faiblesse, celle d'un enfant qui viendrait de naître, s'empare de toute ma personne. Mais le cher Maître est là qui me dit encore : « Penses-y donc, si tu étais là bien tranquille, pouvant manger toute seule ton petit morceau , et de la qualité que tu le voudrais, n'éprouvant d'ailleurs ni peine ni répugnance à te nourrir, où serait la part que j'aurais, moi, à un pareil repas?... C'est ici qu'est ta place, pour maintenir le bon ordre, pour diriger celle qui fait la lecture, pour donner l'exemple, et pour manger joyeusement le peu que tu prends, en esprit d'amour, et comme si tu étais devant mon propre tabernacle. Je ferai le reste; toi. fais-moi l'abandon de tout, l'abandon de tout. » — Oui , cher Seigneur, tout pst abandonné! — Mais vous, mon père\ priez, priez continuellement pour la pauvre misérable. «
I hou ppre spirituel, .M. Biii(fi.
a II est vrai, mon être, mon existence, sont une réalité, puisque je médite, puisque je prie et que je parle, et que je conduis la communauté; et tout cela avec régularité, résignation, simplicité de cœur. rej)endant ce n'est pas moi , c'est une espèce de machine, agréable sans doute au Père plein de compassion ; mais c'est un être tout différent de celui dans
lequel l'âme agit Dans la méditation, dans la prière,
la communion, je ne trouve point d'âme; dans les êtres qui m'entourent, — moi h^s aimant si tendrement, — je ne trouve point d'âme; dans ce tabernacle, oii, je sais qu'il est , je ne le vois pas, je ne le sens pas. Mille morts seraient suspendues sur ma tête pour me forcer à renier sa présence , que je les affronterais plutôt que d'hésiter un seul instant ; et pourtant il me semble qu'il n'est pas là pour moi!
« Hier, cependant, j'avais retrouvé le sentiment de sa présence ; ce ne fut que pour voir l'enfer entr ouvert sous mes pas , et pour comprendre combien les jugements éternels sont terribles. Me voici maintenant écrivant à ma table , en face la porte de la chapelle , les yeux tournés du côté du tabernacle. Mon âme en appelle à Dieu : ce qu'elle éprouve, n'est-ce pas là un martyre continuel? »
(c Je ne suis qu'un atome, et vous êtes mon Dieu!
ma misère est mon seul titre à votre miséricorde
Il en est si peu qui seront sauvés ! Si nous nous perdons, la patience qui nous avait attendus en sera-telle moins adorable? Mon âme se plonge dans l'abîme
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de ce mystère , et demeure en ces profondeurs tout obscurité ; mais au dehors elle joue avec les enfants , elle se récrée avec les Sœurs , condescend à toutes les minuties, se montre attentive à tous les besoins, et agit avec la liberté de ce philosoj)lie qui souffrait en silence, laissant complaisamment torturer la machine, pour que rien ne fut dérangé, disait-il, dans la beauté de l'ordre général. Hélas! hélas! et dans tout ceci, pas une seule étincelle de l'action surnaturelle , mais plutôt les mouvements de la nature tombée après la faute originelle. Rien que le désir d'agir, d'être aimée, de plaire... Tout cela si loin de cette simplicité qui vient de la grâce, et qui changerait en or l'œuvre de chaque moment... Et après, quand l'àme s'en revient, toute confuse , en présence du tabernacle , elle se regarde comme si elle venait de faire la folle, ou comme si elle avait agi à la manière de ces personnes qui cherchent à plaire dans le monde , et qui gardent leur mauvaise humeur pour la maison. »
« Elles sont toutes là autour de moi, si aimantes, si attentives au moindre regard de la Mère, si vivement impressionnées par son sourire ou par l'ombre qui passe sur son front ! . . . Je frissonnerais du danger que ma situation intérieure pourrait avoir pour elles, s'il n'était pas aussi clair que le jour que c'est là un des moyens que Dieu prend pour faire avancer son œuvre. Ah! cette œuvre, elle est bien la sienne ! j'étais tellement peu faite pour y contribuer! Si j'écoutais la nature, je préférerais cent fois prendre le breuvage le plus amer, la médecine la plus rebutante, et, en somme.
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me soumettre à toute espèce de peine corporelle, plutôt que de dire seulement une parole à une créature vivante. Triste et indolente nature, ennemie de tout cfiFort, qui voudrait n'être qu'un animal, et mourir comme lui, sans penser à rien! 0 mon Dieu! tout ce que je puis faire, c'est de me prosterner, et de m'abandonner à vous. Que c'est bon à vous de permettre que je puisse encore le faire! »
« Ce n'est pas l'âme qui est coupable en tout ceci : l'esprit du mal, il est vrai, est très-actif; mais le bon esprit se tient dans l'angoisse au pied de la croix, élevant ses regards par delà toute cette désolation, adorant, se soumettant, abandonnant tout à Dieu; ne voyant que lui, s'anéantissant devant lui, oubliant toutes les créatures, disant Amen aux A ileluia qui retentissent au ciel ; se sentant prêt à tout moment à se précipiter jusque dans les enfers plutôt que d'ajouter une seule offense à cette montagne de péchés que l'âme coupable a déjà entassés sur les épaules du Sauveur. »
18 septembre, fête de saint 'l'homas de Villeneuve.
M N'oublions jamais ce jour : seule, à genoux, la lête appuyée contre le chevet du lit, le cœur appesanti, presque endormie..., nous fûmes réveillée comme malgré nous, et poussée à aller vers notre divin Seigneur, qui, si souvent, fait déborder sur nous la coupe (le ses bénédictions, à l'heure iiiêaie de notre insensibilité et de notre ingratitude.
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« Oui, <e jour-là, tandis que je m'approchais dp lui, plus semblable à Tesclave qui va de force à son devoir, qu'à l'infortuné en péril qui court à son libérateur : combien doux, combien miséricordieux, fut l'accueil que je reçus! Combien ma part fut abondante, et généreusement oiïerte ! Que de reproches en de tels bienfaits; que de reproches, adorable Maître, pour l'âme qui vous aime! Et aussi, avec quelle bonté n'aviez-vous pas réveillé cette âme , pour l'exciter au désir de vous recevoir! Et que vous répondit- elle après? Ah ! cela ne saurait s'exprimer que dans un langage d'amour, ignoré des voix de la terre; cela ne peut être compris que par une intelligence absorbée en Dieu, son Créateur, son Sauveur, son souverain Seigneur.
« Je veux garder le souvenir de la ferveur avec làquelle je renouvelai alors mon offrande de tout, absolument de tout, pour obtenir de Lui le don de son désirable amour. Croyant, doux Sauveur, que je voyais entre vos mains mon cœur couvert de souillures, rempli de misère, je vous conjurai de toutes mes forces de couper, tailler, retrancher, quelque angoisse que je dusse souffrir, tout ce qui pouvait s'opposer en lui à l'effusion de votre amour.
« Je renouvelle encore cette prière , et je vous demande comme la marque la plus grande de vos miséricordes, d'aller jusqu'au vif et de déchirer jusqu'à la dernière racine. Laissez saigner ce cœur, laissez-le souffrir... 4out souffrir, pourvu seulement, ô mon Seigneur bien-airaé , pourvu que vous le façonniez pour vous. »
r,HAPni<b; \i.\ S23
29 septeaihiv, , fête de l'archange saint Michel.
« Les soupirs des alïligés vous appellent, ô glorieux ami. Mon âme, confiante en votre secours, remplie (le ferveur, implore votre protection contre l'ennemi de son salut. Oh ! comme il triomphe dans cette pauvre âme!
« Pauvre , pauvre âme ! A l'heure du calme et de la paix, avec quelle assurance tu protestais de ta fidélité, avec quelle sincérité tu embrassais d'avance la souffrance et le travail ; et aujourd'hui, que tu sens le poids d'un seul doigt de cette main divine, que tu mériterais de sentir tout entière appesantie sur toi, ton calme disparaît, la nature se débat , la tristesse l'accable ; tu succombes , et la douleur te retient dans ses liens. Mon Jésus, levez-vous ^ et que vos ennemis disparaissent . Abritez mon esprit défaillant sous la bannière de ce saint ange qui s'écrie sans cesse : Qui donc est semblable à Dieu! »
Une visite que M. Carroll vint faire à la montagne et dans la vallée d'Emmettsburg contribua beaucoup à lui donner des forces pour surmonter ce qu'elle appelait « son indigne abattement » . Le vénérable archevêque s'éloigna d'elle , pénétré d'admiration pour sa résignation, ses efforts, son empire sur elle même , et les visibles effets de la direction qu'elle donnait à la communauté. La piété de toutes ces Sœurs qui rivalisaient de zèle pour marcher vers la perfection évangélique, laissa dans le cœur de M. Carroll une impres-
oii KIJ/.AlîKTH SKTON
sion très-édifiante. Quelques semaines plus tarJ, la mère Seton, remerciant son éminent ami des consolations que sa visite lui avait apportées, terminait ainsi : « J'ai eu bien des épreuves, et des plus rudes, dans ma vie , mais sûrement vous m'en féliciterez ; puisque le feu de la tribulation est, sans nul doute, destiné à consumer les nombreuses imperfections et les mauvaises dispositions que Notre-Seigncur trouve en moi. En vérité, ce feu atteint quelquefois si avant, qu'il ne m'est plus possible de dissimuler ce que je souffre. Par degrés pourtant, l'habitude fait qu'on se familiarise avec la souffrance. Je suis bien résolue à manger, mon pain quotidien , tout sec et tout dur qu'il est, d'aussi bonne grâce que possible. Je m'en viens le montrer à Notre-Seigneur, quelquefois. Il me fait rire de moi-même, et me demande de quelle espèce vraiment je voudrais qu'il fût, autre que celle que lui a voulue pour lui-même, et dont tous ses disciples ont pareillement voulu? »
Elle était si changée sous l'effort incessant de la souffrance et de la tentation, que tout lui semblait différent d'autrefois, bien que rien ne fût changé autour d'elle. Cette obéissance à ses supérieurs qu'elle embrassait avec un saint transport au moment de ses premiers vœux , cette obéissance qu'elle appelait alors M la sauvegarde de son âme » , lui était devenue comme une lourde chaîne, que la nature , tantôt languissante , tantôt rebelle, avait peine à souffrir. « Les règles, la prudence, la subordination, les opinions, etc., sont en vérité de terribles murailles pour une âme brûlante et indépendante comme est la mienne. Je suis comme
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un cheval fougueux que j'avais quanti j étais toute jeune : on voulut le dompter, et on l'attela à une lourde charrette. Le pauvre animal en fut si mortifié, que ni le fouet ni les caresses n'eurent plus d'effet sur lui; bientôt il fut réduit à l'état de squelette, et il mourut. Pour moi, tous les jours je demande à mon àme ce que je fais pour Dieu dans le modeste lot qui m'est échu; et je vois que je ne fais rien, que sourire, distribuer des caresses, patienter, écrire, prier, demeurer dans l'attente devant Dieu. Oh I mon cher Seigneur, que votre règne arrive ! »
Un jour, plus tourmentée que d'ordinaire, épuisée pour avoir lutté contre cette tentation de forme nouvelle, qu'elle foulait en vain sous ses pieds, comme on foule un de ces serpents dont on croit avoir écrasé la tête et qui se redressent encore, elle sortit de grand matin, et se mit à gravir la montagne d'Emmettsburg. Un petit chien qui l'accompagnait d'ordinaire, mais qu'elle ne voulait pas ce jour-là , s'entêtait à la suivre malgré elle. « Pour le chasser, dit-elle, comme il résistait à mon commandement, je pris un bâton et je l'en menaçai. Que lit le pauvre petit animal? Il se coucha sous le bâton , et il se mit à en lécher le bout. Le bâton ne remuant plus, il s'approcha en rampant un peu, puis un peu plus, jusqu'à ce qu'il eût atteint les pieds de sa maîtresse ; et alors il commença à les lécher avec des transports de tendresse et de joie. La pauvre maîtresse fut si touchée de cette leçon , qu'elle jeta le bâton , prit dans ses bras la fidèle petite créature, la couvrit de baisers et de larmes, les plus douces
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larmes qu'elle eût versées depuis des semaines entières : « Oui, mon Seigneur bien -aimé, oui, mon maître adoré, dit-elle, moi aussi je baiserai le bâton qui est levé sur moi pour me frapper, et je m'enlacerai autour de ces pieds qui sont tout prêts à me fouler. » — Puis ouvrant mon livre de prières, les premières lignes qui tombèrent sous mes yeux furent les résolutions d'une âme déterminée à un complet abandon , qui (lisait entre ar.ires choses : J'obéirai à la volonté de ceux pour qui je me sens le plus d'éloignement et de déplaisance. Je me mettrai sous les pieds de tout le monde. «
Le terme d'une année , qu'on avait fixé pour l'épreuve des règles de l'institut et pour décider les vocations des Sœurs, venait d'expirer. Dix -huit Sœurs furent admises à la profession religieuse*La retraite , les solenuilés qui eurent lieu lorsqu'elles prononcèrent leurs vœux, donnèrent une impulsion nouvelle au zèle et à la piété qui régnaient déjà dans cette portion bénie delà vigne du Seigneur. Quelques semaines plus tard , on établit à Saint-Joseph un noviciat dans les formes. La Sœur Catherine xMullen fut nommée maîtresse des novices. Le nombre de ces dernières se montait alors à dix, dont huit étaient entrées dans la maison l'année précédente. L'admission des Sœurs à leurs saints engagements et l'ouverture du noviciat complétèrent l'organisation de la congrégation, qui désormais se trouva toute prête à étendre ses pieux services au dehors et au loin, suivant que la Providence l'y appellerait.
La communauté de Saiiit-Josepli pemlaut la guerre entre [es Etats-Unis et l'Angleterre. — L'orphelinat de Philadelphie. — Mission confiée à la sœur Rose White. — DifDcuUés du voyage entre Emmettsburg et Philadelphie.— Dévastations opérées par les Anglais sur les côtes de la Chesipeake. — Incendie du Capitole. — Résistance de Baltimore.
— Journée des 13 et 14 septembre 1814. — Arrivée de Rose White à Philadelphie. — Détresse des Sœurs. — Charité d'une pauvre marchande — Événements survenus en Europe avant la chute du régime impérial. — Les maux de l'Église alarment les évèques des États-Unis.
— Lettre écrite au nom de ces évèques et de leur clergé par M. de Cheverus. — .loie de l'Eglise des États-Unis à la nouvelle de la délivrance du Souverain Pontife. — Lettre d'Elizabeth Setou à Antonio Filicchi.
L'œuvre si chère à Klizabeth est maintenant fondée. Cette belle fleur , née du sol de notre France , voici qu'elle est acclimatée, prête à étendre ses racines et à grandir dans un monde lointain. Rien ne viendra gêner son épanouissement dans ce pays protestant, mais libre. Ne laissons pas de le remarquer , à l'honneur de l'état social qui fut inauguré par les fondateurs de l'Indépendance américaine : du jour où ces grands hommes eurent écrit dans la flonstitu-
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tion qu'il était permis à chacun d'exercer librement son culte, de ce jour-là, l'action du catholicisme aux États-Unis ne rencontra plus d'obstacles. Libres, non protégés, entrés dans le droit commun, les membres du clergé catholique purent désormais, selon leurs besoins, se réunir, s'associer, conférer entre eux, acquérir, posséder en paix ; ouvrir des écoles , des collèges, des séminaires; bâtir des églises, des maisons d'asile, des hôpitaux. S'ils rencontrèrent parfois de rudes contradictions, elles leur vinrent des mauvais vouloirs individuels, et n'eurent moyen de s'exercer ([ue dans un cercle restreint. Jusqu'oij peuvent se porter l'intolérance et le préjugé, ce n'est pas à ceux qui ont suivi jusqu'à présent l'histoire d'Elizabeth Seton qu'il reste à l'apprendre. Attachons -nous plutôt à faire remarquer qu'aux États-Unis, sous le règne de la liberté, notre sainte religion fut à l'abri des vexations légales et des entraves qu'elle a connues trop souvent au sein des nations catholiques. D'autre part, contre ces malveillances individuelles, qu'elle ne verra jamais disparaître en aucun pays, le respect de la loi , si puissant chez le peuple américain , la défendit suffisamment du jour où la loi lui eut garanti son existence. Les conquêtes qu'elle a faites proclament l'indépendance dont elle a joui. De l'aveu même des protestants, témoins de ses progrès réguliers et continus, les deux tiers de la population des États- Unis seront catholiques avant la fin de notre dix-neuvième siècle.
(Juant à l'œuvre d'Elizabeth Seton, si nul mauvais vouloir ne la contraria, elle n'en eut pas moins à subir
CHAI'ITI!!-; \\ 5â9
de redoutables épreuves. Les circonstances extérieures se chargèrent de les lui fournir. Après un répit qui dura deux ans, la pauvreté vint de nouveau fondre sur elle, — c'est la parole de l'Ecriture sainte — comme un homme arméK La vie fut dure et difficile dans la maison de Saint-Joseph à partir de l'année 1812 jusqu'à la [)aix de 1815.
Pendant cet intervalle, une guerre furieuse, engagée avec l'Angleterre, désola les États-Unis. Le congrès en fit la déclaration le 19 juin 1812. Malgré l'horreur qu'a toujours éprouvée le peuple américain pour les calamités que la guerre entraîne après elle , cette déclaration fut acclamée dans tout le pays, tant on avait souffert des outrages de l'Angleterre. En effet, sous prétexte de reprendre à bord des navires américains les matelots anglais qui pouvaient s'y trouver, les marins anglais exerçaient en réalité sur ces navires, qu'ils s'arrogeaient le droit de visiter, ce qu'on appelle la press en Angleterre. Attribuant leur propre nationalité à qui leur convenait, ils enlevaient par centaines les libres citoyens de l'Union, enrôlaient dans leur marine des équipages entiers , et forçaient ces nouveaux captifs à combattre sous le pavillon britannique, devenu odieux pour eux. On calculait que sept mille citoyens américains étaient victimes de ces violences au moment où la guerre éclata.
Pour une jeune nation , dont la prospérité tenait surtout à l'extension de sa marine et à l'importance de ses relations commerciales , pour une industrie à
1 Pauperies quasi vir armatiis. Prov. vi.
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peine naissante, qui importait encore presque tous les objets manufacturés , même de première nécessité , la guerre devait être accompagnée d'incalculables sacrifices. Toutes les classes de la population se ressentirent de renchérissement subit des denrées, de la rareté des subsistances, et du manque absolu de beaucoup d'objets que l'habitude avait rendus indispensables. Les conditions de la vie, devenues très-difficiles, le furent surtout dans les endroits éloignés des grands centres. La gêne qu'on avait connue à Emmetlsl)urg dans les commencements, y reparut avec la guerre. Elle y fut accueillie avec la même patience, disons mieux, avec la même avidité de soufrir. Loin de se plaindre, on se félicita de la nécessité d'observer plus étroitement les conseils évangéliques. Les servantes des pauvres n'avaient point embrassé leur sainte vocation pour ne pas sacrifier de bon cœur jusqu'à la dernière apparence des bien-être de la vie. La guerre sévissait toujours avec une extrême rigueur, lorsque, dans l'été de l'année 1814, la communauté fut appelée à étendre sa charité en dehors de ses limites restreintes. Quelques-unes des filles de la mère Selon lui furent demandées pour recevoir la direction d'un asile d'orphelins et d'orphelines dans la ville de Philadelphie. Une association charitable entretenait cet établissement, fondé en 1799, à la suite d'une invasion de la fièvre jaune, afin de recueillir une centaine de petits abandonnés, privés de leurs parents par la mort. On avait loué pour les loger une maison contiguë à l'église de la Trinité. Une femme âgée, aidée de quelques filles de peine.
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prenait soiu d'eux. Cet asile avait pour administrateurs les trustées^ de l'église de la Trinité; et pour protecteur zélé , dévoué au milieu de difficultés trèsgrandes, M. Michaël Ilurley, le pasteur de l'église de Saint- Augustin. Nous n'avons pas oublié M. Ilurley, qui, naguère attaché à la mission de New-York, avait instruit et dirigé Cecilia Selon au moment de sa conversion , et qui , plus tard , avait obtenu toute la confiance d'Elizabeth.
L'organisation peu satisfaisante d'une maison dont il s'occupait avec beaucoup d'intérêt , était depuis longtemps un sujet de malaise pour lui. Les trustées de la Trinité s'en montraient mécontents eux-mêmes. Dans une réunion tenue à ce sujet, M. Hurley suggéra l'idée de remettre la direction de la maison aux Sœurs de la Charité établies à Emmettsburg. Cet avis fut accueilli. L'évêque, M. Egan, qui avait vu les Sœurs de près, confirma M. Hurley dans la conviction qu'elles conviendraient on ne peut mieux à la tâche qu'on voulait leur oflrir. Sans attendre davantage , on écrivit à EUzabeth Seton.
Elle considéra devant Dieu les embarras de l'heure
1 Trustées, du mot ti'ust, confiance. Les trustées des paroisses en Amérique sont les mandataires des paroissiens, que ceux-ci choisissent à l'élection, pour leur confier le soin de toutes les affaires paroissiales : administration des biens, emploi des revenus, etc. etc. Aux États-Unis, la loi donne le droit de possession à toute agrégation, société, diocèse, ou paroisse, du moment qu'elle lui a accordé ce qu'on appelle la personnalité légale. Bien que ce droit soit réglé, dans presque tous les États, par le principe de la limitation fixe, il permet cependant aux paroisses et aux congrégations de posséder des biens très-considérables. Ainsi , les biens-fonds du diocèse de New-York, dont on estime aujourd'hui la valeur à 50 millions de dollars, — 250 millions de francs.
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préseute. C'était en foule qu ils se préseulaieiit à sa vue. Mais quand elle les eut mis en balance avec le désir de répoudre à un appel fait à sa charité, elle trouva qu'ils étaient légers. Trois des Sœurs furent désignées pour la mission de Philadelpliie , sous la direction de la Sœur Rose White, choisie pour supérieure ou Sœur servante.
Le départ de cette petite colonie fut préparé en quelques heures. Qui ne se souvient de cette fille de saint Vincent de Paul ? Ou l'avertit, — elle ne s'y attendait en aucune sorte, — quelle est désignée pour partir à l'instant même, et se rendre en pays de missions, à quelques mille lieues de là: « Je vous suis, dit-elle, le plus simplement du monde, à la mère qui lui annonçait cette nouvelle ; permettez seulement que je monte là-haut pour reprendre mon tablier que j'y ai laissé. » — Qui a vu une des Filles de la Charité, les a toutes vues. Qui parle d'une d'entre elles, parle de toutes aussi. On n'en trouverait point qui ne fût capable de cette promptitude dans l'obéissance, jointe à cette simplicité. Sitôt qu'elles eurent été désignées pour l'orphelinat de Philadelphie, Sœur Rose White et ses compagnes quittèrent Emmettsburg et se dirigèrent vers le nouveau poste où la charité les appelait. Leur voyage présentait de réelles difficultés.
Dès l'année 1813 , la flotte anglaise , commandée par l'amical Cockburn, était entrée dans la baie de la Chesapeake, et n'avait cessé d'y commettre des déprédations épouvantables, indignes d'un peuple grand et civilisé. Un des premiers exploits de l'amiral avait été précisément dirigé contre Frenchtown , un petit ha-
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meaii, composé de six maisons et de deux grands magasins, on était établi un dépôt pour les paquebots et les diligences qui se rendaient de Baltimore à Philadel pbie. Maisons et magasins avaient été pillés et incendiés par une compagnie de débarquement composée de cinq cents hommes, sous les ordres de l'amiral en personne. A partir de ce désastre, aucune communication régulière n'avait pu se rétablir entre la capitale du Maryland et celle de la Pensylvanie.
L'hiver avait désarmé les Anglais ; mais, dès les premiers jours du printemps de 1814, ils avaient repris leur système de déprédation dans la Chesapeake. Non -seule ment presque tous les établissements de la côte, isolés et dépourvus de défense, avaient été anéantis; mais l'ennemi avait pénétré sur plusieurs points dans l'intérieur des terres, et menacé de grandes cités, telles qu'Annapolis et Baltimore. La désolation des Américains fut portée à son comble dans la journée du 24 août , qui vit la naissante ville de Washington, la ville fédérale, tomber au pouvoir des forces anglaises. Le chef qui les commandait déshonora son succès, et viola les lois de la guerre, en livrant aux flammes, avec un grand nombre de maisons particulières , le Capitole , siège du congrès , et la Maison- Blanche, demeure que la confédération offre à ses présidents. La lueur de cet incendie fut aperçue de Baltimore, et la nouvelle qui s'en répandit dans l'Union entière y excita les cœurs à la résistance désespérée d'où sortit enfin la paix.
Ce fut Baltimore qui la première , après le désastre de Washington , releva l'honneur des armes améri-
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caines. Les Anglais vinrent l'attaquer, et la couvrirent sous une pluie de bombes, dans les journées du 13 et 14 septembre. Mais ayant perdu Ross, leur commandant en chef, et se voyant en face d'une population déterminée à se défendre à outrance, ils opérèrent leur retraite .
Rose White et ses compagnes traversèrent le Maryland peu de jours après la glorieuse résistance de sa capitale. Les Anglais ne menaçaient plus l'intérieur du pays; mais comme leur flotte croisait toujours dans la Chesapeake, les voyageuses se dirigèrent vers Philadelphie, en suivant la direction de Taneytown et Lancaster. Par motif d'économie, on leur avait donné ordre de demander l'hospitalité sur la route , autant que les circonstances le permettraient. Elles se conformèrent à cette recommandation, et furent accueillies avec beaucoup d'empressement par les familles catholiques chez qui elles séjournèrent.
Arrivées à Philadelphie , elles n'eurent d'abord d'autre pensée que de s'acheminer vers l'église pour remercier Dieu de les avoir amenées au terme de leur voyage.' De l'église, elles se rendirent à l'asile, en reçurent la direction , et y entrèrent quelques jours plus tard. Des privations sans nombre les y attendaient. La maison avait des dettes qui se montaient à quatre mille dollars, — plus de vingt mille francs; — pour la retenir sur la pente de la ruine, les trustées
' Le général Ross fut tué le 12 septembre, dans un des premiers engagements qui eurent lieu aux approches de Baltimore. — Voir Brackenrid^'e , Histoire de la guerre entre les États-Unis d'Amérique et r Angleterre depuis ÏSM Jusqu'rn 1815.
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venaient de réduire à six cents dollars, — trois mille francs, — la somme convenable qui précédemment lui avait été allouée pour l'entretien de chaque année. Or, six cents dollars, c'était complètement insuffisant, vu le prix excessif auquel la guerre avec l'Angleterre avait fait monter toutes choses. Pendant les trois premiers mois, les Sœurs en furent réduites à regarder le pain à leurs repas comme un objet de luxe qu'elles ne pouvaient se permettre. Se refusant le pain, elles se contentaient de pommes de terre; et, à vrai dire, ce fut là presque leur seule nourriture pendant toute cette première année. Elles prenaient, sans sucre, du café de grain ; supportaient sans feu les rigueurs du froid; et ne brûlaient que des écorces de tan au seul foyer qui s'allumât dans leur maison pour les nécessités du blanchissage ou de la cuisine. Cette vie toute de privation était encore trop coûteuse , tant les ressources étaient misérables. Elles en étaient arrivées à ne pouvoir plus subsister, quand leur détresse , découverte par quelques personnes du dehors, leur attira du secours.
Un jour que ces pauvres filles, surchargées d'occupation , n'avaient pu sortir, elles mirent trois sous , — c'était tout ce qu'elles possédaient, — dans la main d'une de leurs orphelines, et lui dirent d'aller au marché acheter pour le repas de la maison un jarret de bœuf. Quel fut leur étonnement, quand elles virent Tenfant qui leur rapportait une grosse pièce de viande , les trois sous et dix sous en plus! Ces trésors venaient de la munificence d'une vieille marchande à qui l'enfant s'était adressée , et qui s'était sentie
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touchée lorsqu'elle avait appris que la maigre emplette qu'on faisait chez elle devait fournir le repas des Sœurs.
Non contente de ce premier don, cette charitable femme faisait prier la Sœur Rose White de recourir à elle toutes les fois qu'elle en aurait besoin. Son bon cœur ne s'en tint pas là; elle alla aux informations, se rendit compte du dénùment de ses nouvelles protégées, et s'ingénia de toutes les façons pour leur trouver des ressources et des amis. Elle y réussit. Grâce à sa générosité et à l'élan qu'elle sut donner à la charité des personnes à qui elle s'adressa , l'orphelinat put traverser les temps difficiles. D'un autre côté l'économie, le bon ordre, le désintéressement des Sœurs, opérèrent des merveilles. Au bout de trois ans, toutes les dettes anciennes se trouvaient payées, et tout annonçait à l'asile de Saint -Joseph de Philadelphie cette prospérité qui devait bientôt le faire regarder comme nn des plus magnifiques établissements de la Charité aux États-Unis.
Cette même préoccupation des intérêts religieux qui accompagne et qui grandit notre intérêt, bien naturel, pour les œuvres d'Elizabeth Seton , nous invite maintenant à tourner nos yeux vers un horizon plus vaste , et à donner notre attention aux grands événements du monde catholique. La religion, affligée en Europe, allait recevoir d'Amérique de précieuses consolations. En 1814, avant le premier écroulement de la puissance impériale, alors (jue durait encore la captivité du doux pontife Pic Vil, l'Eglise des États-Unis signala d'une
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manière solennelle son altachemenl à l'unité catholique et au siège de saint Pierre. L'occasion d'affirmer sa foi et son dévouement lui vint de l'initiative des archevêques et évêques d'Irlande. Effrayés des maux de l'Église universelle , ces évêques avaient écrit à un grand nombre de leurs frères dans l'épiscopat , pour demander qu'il y eût entente entre eux tous sur la marche à suivre en ces temps critiques. L'épiscopat des États-Unis fut appelé à cette sorte de consultation. C'est réveiller un des glorieux souvenirs de notre ancien clergé de France, que citer la lettre dans laquelle l'évêque de Boston, notre illustre Cheverus, fut l'interprète de ses vénérables frères de l'épiscopat des États-Unis et de la tribu sacerdotale tout entière ?
LETTRE AUX AUCIIEVÊQUES ET ÉVÊQUES d'iRLAINDE '
« Nous tenons au Souverain Pontife , comme les membres tiennent à la tête; et si tous les membres, selon la doctrine de saint Paul, compatissent à toutes les douleurs du moindre d'entre eux , combien plus les souffrances du chef même qui les gouverne doivent-elles produire dans tous les membres une sensation douloureuse! Nous pleurons avec vous, vénérables
< Nous avons emprunté à la Vie du cardinal de Cheverus, — déjà citée , — la traduction en français de cette lettre , qui fut écrite en latin. Dans l'original, elle commence eu ces termes : Summu Pontifici, velut membra capiti, adhœremus et subjicimur : cum autem, ut ex S. Paulo habemus , si patitur unum membrum, compatiuntur omnia membra...
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frères , et nous nous indignons dans le Seigneur. Avec vous, nous déclarons exécrable l'attentat qui chasse un vieillard de la maison de ses pères , persécute et afflige un évêque sans reproche , dépouille de son patrimoine l'Église mère et maitresse, abreuve d'outrages un pontife qui n'a fait que du bien. Nous déclarons en même temps, devant Dieu, que nous recevrons avec un humble respect les avis de notre saint Père , quoique détenu en captivité; et que ses désirs, comme ses ordres, nous trouveront toujours dociles. Toutefois , nous ne nous regarderons comme liés par les lettres qu'on nous donnera comme venant de lui , qu'autant qu'il nous sera bien constaté qu'il les a faites en pleine et parfaite liberté ; et s'il vient à mourir, ce dont Dieu nous préserve au milieu de si grands périls de l'Église, nous ne reconnaîtrons point celui que la violence et la terreur auraient mis à sa place sur la chaire de saint Pierre ; nous ne nous soumettrons qu'à celui que la plus grande partie des évêques de l'univers et presque tout le peuple catholique aura reconnu pour incontestable successeur de saint Pierre, »
Les alarmes de l'Église des États-Unis firent place à une joie immense lorsqu'elle apprit les événements qui changèrent la face de l'Europe et amenèrent la délivrance de Pie VII. Elle fit chanter des Te Deum , elle fit illuminer ses édifices, elle fêla l'ère réparatrice qui allait voir le retour du Souverain Pontife dans la ville sainte, le rétablissement de la Compagnie de Jésus, la restauration de la hiérarchie ecclésiastique, la reprise des relations entre Rome et toutes les Églises du
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monde chrétien \ L'histoire ne nous démentira pas si nous affirmons que celte joie, avec ses démonstrations, n'était particuHère ni à l'Église ni à l'Amérique. Elle était la joie de l'humanité et de la liberté délivrées; elle était la joie universelle.
ELIZABETH SETON A ANTONIO FlLIGCHl
lerjuin 1814.
« Mon cher Antonio,
« L'heureuse et joyeuse nouvelle de la restauration de notre très-saint Père en ses États, et la rapide pensée qu'enfin j'allais recommencer à avoir des nouvelles de mes chers Filicchi, tout cela a traversé mon esprit comme un éclair. Ma seconde pensée a été que j'allais vous écrire aussitôt que possible.
c( Ma dernière lettre , si je ne me trompe, vous annonçait notre départ de Baltimore pour venir dans les montagnes, — les montagnes qui font partie de la chaîne des Blue ridges, — et notre établissement dans notre vallée de Saint-Joseph , et la mort de Cecilia , et la mort d'Henriette, après leur conversion mille fois bénie. En vérité , cher Antonio, je sais à peine à quel endroit le fil de notre histoire a été rompu... Mais,.., depuis... depuis...! Annina... . la chère bien-aimée de sa mère et le meilleur exemple de ses frères et de ses sœurs , elle est partie, elle aussi !... Elles dorment l'une
1 Le 25 mai i8l4, le Pape lit son entrée a Kome. Le 7 août suivant, il rétablit la Compagnie de Jésus.
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à côté de l'autre, toutes les trois, dans le petit bois près de notre demeure.
«... Rebecca, ma plus jeune , est tombée en jouant, il y a deux bivers déjà; et elle est demeurée boiteuse pour le rt'ste de sa vie. Mais de cruelles souffrances la préparent et l'acbeminent rapidement, je le crois, vers sa chère éternité... Kilty , ma Joséphine', — est délicate, gracieuse et pieuse comme un ange. Je ne saurais vous donner d'elle aucune idée qui approcherait ce quil faudrait dire de son bon et ravissant caractère. Mes deux garçons , en âge maintenant , et de force, à pourvoir à leur propre existence et à être lancés au milieu du monde, sont les seuls qui soient à plaindre ; en ce qu'étant des garçons , — d'ordinaire moins affermis dans la piété que ne le sont les filles, — ils peuvent plus facilement se laisser mal guider ; surtout s'ils se voient poussés par des parents protestants, comme ceux-ci le seront selon toute apparence.
« Il serait inutile, cher Antonio, d'essayer de vous exprimer ce que ma sollicitude et mes craintes m'inspirent pour ces deux pauvres garçons. N'ayant qu'un seul objet en vue, — leurs âmes précieuses et leur chère éternité , — je n'ai pour eux aucun intérêt terrestre , qu'autant que cet unique objet y trouve sa place. Us sont, en tant qu'enfants, d'une conduite exemplaire pour tout ce qui tient à la tenue générale et à l'accomplissement régulier de leurs devoirs religieux ; mais
I Catlieritie — Kitiy — c'est le nom que la secoude fille d' Elizabetli avait reçu à son baptême; Joséphine, le nom ([u'elle avait reçu lors de sa contirmalioii.
ciiM'iTi'.i'; w au
je ne remarque pas en eux de facultés ni de talents extraordinaires; et même leurs goûts, sous plus d'un rapport, ne sont pas encore développés. Ainsi, pour leur avenir, je n'ai pas encore pu les amener à exprimer un désir arrêté; si ce n'est, disent-ils, le désir que nous avons , mère , de faire tout ce qui vous fera plaisir, et de faire ce que vous pensez qui sera le mieux. — (lomme j'aurais été heureuse , s'ils s'étaient sentis appelés à la haute vocation du sacerdoce ! Ah! si une telle grâce leur avait été accordée! Mais notre Dieu a les yeux sur nous dans sa miséricorde , et il sait ce qui est le mieux. Je redouterais de caresser un tel désir, ne fût-ce même qu'un moment, à moins que je n'eusse sujet de pressentir qu'il se trouve dans l'ordre de la divine Providence. S'ils étaient auprès de vous, tout serait sauvé ! mais, les choses étant ce qu'elles sont , il faut que je me confie comme vous aviez coutume de me dire, cher Antonio, à saint Pierre; ou plutôt, à saint Joseph, sous la protection de qui je les ai toujours placés d'une manière particulière ; et, par-dessus tout, à notre cher Seigneur, qui a si tendrement nourri les orphelins et la pauvre petite veuve. La première parole que vous m'ayez jamais dite, à ce que je crois, après votre premier salut, a été que Je devais tout confier à Celui qui nourrit les oiseaux du ciel et qui fait croître les lis. — Et je me suis confiée en lui, et il m'a nourrie, par votre main, Antonio, pour une grande part,
« Notre saint évêque Cheverus est venu , comme on l'espérait, dans nos montagnes; le temps seulement de dire • « Je vous bénis. » Il a été comme un père
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pour nous. 11 s'est exprimé sur vous en termes tels, qu'estime, que vénération, disent à peine la moitié de ce qu'il a exprimé. Oh ! mon frère , ce monde n'est rien! mais, fut- il tout, je le donnerais tout, pour vous voir, et vous, et Filippo , et votre chère famille, et pour répandre mon cœur devant vous. Et pourtant , ce ne serait que pour vous répéter ce que rien jamais ne saurait rendre : ma tendresse, ma gratitude, et mille désirs de votre bonheur. Mais que l'adorable volonté soit faite, elle seule, elle seule à jamais!
« Si je ne dois plus vous revoir en ce monde, j'espère avec une grajide confiance que je vous reverrai en l'autre. El maintenant, je prierai pour vous tous; et je demanderai aux autres de prier pour vous, aussi longtemps qu'il me restera un souffle pour le demander.
a Mon cher, cher Antonio , si vous saviez ce que Dieu a fait pour moi en m'appelant dans son Église ! Au milieu de ces flots agités qui nous poussent vers l'éternel abri, si vous saviez ce qu'est pour votre pauvre petite sœur la messe tous les jours , et la fréquente communion , et la paix et le repos devant le tabernacle, vous diriez comme moi, Que béni soit le jour oii vous avez abordé le rivage d'Amérique !... Et notre bonne M"'' Duplex, la voici maintenant, elle aussi, entrée dans l'arche du salut; et à travers tant de diflicultés et de tempêtes , que celles que moi j'ai traversées ne sont que brises à côté. Bénissez-Le ;, Antonio, bénissez-Le/ Élevez vos mains vers Lui, pour les âmes que vous avez été appelé à faire entrer dans son bercail ! Et la bonne M"^ Gime , avec un troupeau