CHAPITRE X\I
SOUS VOS ailes, je puis, comme un pauvre vieux .soldai usé , m'en aller en paix prendre mon repos , à côté de mon Annina; tout à fait confiante que les autres seront protégés et soutenus dans leur religion , ce qui est tout ce qui m'importe, pour eux comme pour moi.
c( Ma Rebecca est entre les mains des médecins à Philadelphie, sans en avoir éprouvé de soulagement. Mais ils avaient tant insisté pour qu'elle essayât de leurs soins, que devant Dieu j'ai été obligée d'y consentir. Joséphine , — la petite Kitty, — enseigne maintenant dans la maison. Elle y gagne , en vérité , le pain qu'elle y a. Yous voyez combien notre Dieu est fidèle à ceux qui s'en remettent à lui.
« J'ai oublié de dire à votre Filippo que nous ■ avons fait une communion pour lui le 1" mai^ Toutes nos Sœurs ont communié ; et notre supérieur, le révérend M. Dubois, a dit sa messe ici, et M. Brute, sa messe à Baltimore, pour lui. Votre commémoration sera pour le 13 juin, le jour de la fête de saint Antoine de Padoue , votre patron. Mais elle est chaque jour, et à chaque communion, dans le cœur de votre pauvre sœur. »
Il y a comme un accent d'adieu dans cette lettre d'Elizabeth ; un adieu d'elle à ses deux amis. Mais ce n'était pas elle maintenant, c'était un des frères de son cœur qui s'en allait achever son pèlerinage terrestre. Si Filippo Filicchi.put encore recevoir ce tendre et der-
1 Jour où l'Église célèbre la fête de saiut Philippe, apôtre.
nier souvenir qu'elle lui adressait, il le reçut à la veille de son départ. En quelques heures , un vaisseau sanguin rompu , une violente hémorragie tarit en lui les sources de la vie. Il expira le 22 août 1810, à lage de cinquante -trois ans. Suivant le désir qu'il avait exprimé , il fut transporté à Pise , pour reposer dans l'église des Capucins ^
Le bienfaiteur de Livourne, le grand citoyen, le chef illustre d'une famille aimée et honorée de tous, ne laissait d'enfants après lui que ceux qu'il regardait comme les siens, les enfants de son frère Antonio. La Providence, qui l'avait fait le père des pauvres, des aliligés, des persécutés pour la justice, si nombreux à l'époque troublée où il vivait ^, l'avait laissé tout entier aux familles que la charité lui avait données. C'était là son imique paternité, combien belle, combien attachante! Plusieurs fois, cependant, il avait eu d'autres espérances ; plusieurs fois sa chère Signora Maria avait cousu avec amour de petits vêtements, et préparé, comme un oiseau prépare son nid, le doux berceau d'un enfant. Elle avait toujours été d'une santé trèsdélicate. Ce lui fut un sujet de consolation quand elle perdit son mari. Le pressentiment qu'elle eut alors de ne pas tarder à le suivre se trouva réalisé en moins de quatre ans.
Tout ce que peuvent inspirer la douleur, la recon-
1 Voir la note IC à la fin de ce volume.
2 Filippo Filicchi , avec son fière Antonio, eut la gloire et le bonheur de venir en aide aux plus augustes de -ces persécutés pour la justice, les souverains Pontifes Pie Yl et Pie VIL Leur premier don, oHert à Pie VI, en 1797 , se montait à mille écus romains. Ils offrirent au saint pape Pie VII le double de cette somme en 1809.
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de naissance , et l'espérance chrétienne s'émut dans le cœur de la mère Seton, lorsqu'elle apprit que son ami n'était plus. Elle fit prier pour le repos de son âme. Elle se répandit elle-même en prières continuelles. Habile toutefois, en chacune de ses douleurs, à trouver une occasion de bénir Dieu , elle rendit grâces à la divine bonté d'avoir permis que son fils William , avant d'assister aux derniers moments de Filippo , eût encore pu voir ce rare modèle de l'honnête homme et du chrétien. « Voilà donc, écrivait-elle à William, voilà la mort de notre cher bienfaiteur ! Il y a longtemps que je la redoutais, mais Dieu seul en tout! Quel exemple il vous a laissé, mon bien-aimé ! Quel modèle du vrai chrétien et du vrai homme d'honneur M Comme je plains M. Antonio ! Et la Signora Maria ! quelle désolation ! Ah ! faites bien , pour les satisfaire en toutes choses, tout ce qui vous est possible, mon cher fils. Je sais, je suis certaine, que vous le ferez. Pensez, pensez souvent , combien est étroite la voie qui conduit là où s'en sont allées toutes ces âmes que nous avons tant aimées. J'arrive de la communion. Oh! ce que dit le cœur de votre mère en priant continuellement pour vous ! . . . Dites de ma part tout ce que vous pourrez imaginer à nos chers amis. »
Quand la vie de chacun de nous s'éloigne de son matin , bien que les ombres du soir, bien que le froid de la nuit ne nous atteignent pas encore, tout nous avertit que le temps des adieux a commencé déjà, et qu'il
1 « Of the true Christian and the true gentleman. »
faut commencer à nous tenir prêts pour le départ. C'est œuvre au Maître divin de nous attirer au désir du ciel en retirant « petit à petit tout ce qui nous était cher ici-Las » . a. Il faut dire ses adieux au monde , il a faut retirer une à une ses affections des créatures. c( Les arbres que le vent arrache ne sont pas propres tt pour être transplantés, parce qu'ils laissent leurs te racines en terre; mais qui veut les porter en une tt autre terre, il faut que dextremeut il désengage « petit à petit toutes les racines, l'une après Tautre; « et, puisque de cette terre misérable nous devons être « transplantés en celle des vivants, il faut retirer et c< désengager nos affections l'une après l'autre de ce te monde *. »
Ce travail de détachement avait commencé de bonne heure pour Elizabeth. L'un après l'autre , que de vides s'étaient faits dans ses plus chères affections ! Son mari, sa sœur Rebecca , Henriette, Cecilia, Anna : toutes morts prématurées. La mort de Filippo la surprenait aussi. Dans une vie telle que la sienne , que Dieu ne destinait pas à une longue durée, les avertissements se précipitaient, et devançaient l'heure, pour ne pas arriver trop tard. Déjà sou cœur meurtri, son cœur blessé, avait désengagé plusieui's de ses racines les plus, profondes. Ce n'était point encore assez. Avant de la recueillir là où tous les pleurs seront essuyés, son Dieu la voulait éprouver par une dernière et immense douleur.
On a sans doute remarqué, dans plusieurs de ses lettres à Antonio Filicchi, ses cris d'alarme pour la santé de la petite Rebecca. Dans l'hiver de 1812, comme
> Saint François de Sales, Lettres.
CHAPITIU': \.\l -i"'
l'enfant commençait sa onzième année, elle s'était blessée en tombant dans un sentier couvert de glace. Depuis cet accident , elle n'avait cessé de boiter. Voyant qu'un traitement spécial était devenu nécessaire, sa mère l'avait conduite à Baltimore, où elle pouvait voir tous les jours le médecin qui avait entrepris de la guérir. Au bout de plusieurs mois, le mal, loin de diminuer, semblait devenir plus grave. Elizabetb s'était déterminée à essayer d'autres moyens. Elle avait envoyé la petite malade à Philadelphie, où se trouvait un chirurgien très -renommé, qui devait lui donner ses soins. Rebecca fut reçue à Philadelphie dans l'asile de Saint - Joseph , que dirigeait la Sœur Rose White. Là, du matin au soir, les Sœurs veillaient tour à tour auprès d'elle , avec toute espèce de dévouement et d'affection. Hélas ! rien ne put arrêter les progrès du mal. De jour en jour Rebecca souffrait davantage. Un abcès se forma à sa jambe , et comme ses forces étaient affaiblies par un état de langueur qui durait depuis plusieurs mois, tout accident nouveau devenait une menace.
Chaque lettre qui arrivait de Philadelphie à Emmettsburg apportait à Elizabeth des nouvelles désolantes, « Chère petite enfant de mon âme, écrivait-elle à sa Rebecca, les yeux de votre mère se remplissent de larmes rien qu'en pensant à vous; de larmes amères, mais aussi de larmes d'amour et de joie; car je sais que ma pauvre chérie souffre avec patience , se résigne à la volonté de notre très -cher Maître, et se montre l'enfant de sa croix
. . . . 0 ma chère Rebecca, l'enfant de l'éternité! que la paix et l'amour soient avec vous et se mêlent à chacune de vos souffrances , pour les calmer toutes et les adoucir! Soyez bénie à jamais.
. 0 la toute chérie de mon âme, maintenant encore dans votre petit lit, votre pauvre jambe entourée de ses bandages!... encore assise, immobile,
sur cette terre qui;^oule si vite
Mais les moments, les heures passent et passent, et nous emportent vers notre heureuse et glorieuse éternité. Abandonnez-vous bien toute à Dieu, ma chérie. Remettez tout entre ses mains. Nous comprendrons plus lard, quand nous nous trouverons dans notre Jérusalem du ciel, combien il a été bon pour nous lorsqu'il nous a offert la couronne d'épines. »
Sur l'adresse de la lettre qui contenait ces dernières lignes, Elizabeth n'avait écrit que ces mots : A mon enfant de l'éternité: sublime expression, qu'elle appliquait à sa fille souffrante , tandis qu'elle la voyait à la lumière de la foi, appartenant chaque jour de moins en moins à la terre , et amassant de nouveaux mérites pour la moisson de l'éternité.
Nous allons voir bientôt Elizabeth, se surpassant elle-même, gravir les plus âpres sommets de la voie douloureuse dans laquelle elle est entrée depuis si longtemps. Elle montrera ce qu'un cœur chrétien , tout blessé, tout brisé qu'il est, peut trouver, en ses profondeurs, de résignation et d'énergie. Le voilà devant elle encore le calice amer ! elle va l'accepter, en baisant la main qui le lui présente. Elle ne se lassera pas de se résigner et de souffrir; c'est nous plutôt qui, moins
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fermes dans la foi, serions tentés de nous lasser pour elle de la continuité de ses souffrances.
Elle avait ramené de Philadelphie sa petite Rebecca, abandonnée des médecins, lorsque, ne pouvant plus douter de la perte qu'elle allait faire, elle voulut associer son fils aux sentiments qu'elle éprouvait, faire appel à sa foi, et préparer son courage. « Il est des moments, mon fils, où il nous est à peine permis de regarder la résignation et la force d'âme comme un effort. Nous voici à l'un de ces moments. Vous y êtes vous-même, bien que votre absence vous empêche d'être témoin des vertus célestes qui éclatent chaque jour en votre bien-aimée sœur, et lui assurent prochainement les récompenses certaines qui l'attendent après sou départ d'un monde où, de quelque côté qu'on regarde, tout est incertain. Si elle demeurait avec nous plus longtemps, sujette à traverser les chagrins et les épreuves d'une longue existence, nous ne serions pas assurés de son éternité; tandis que maintenant, nous la voyons, comme de nos propres yeux, qui exhale son âme vers le ciel dans toute la pureté de son innocence. Ne soyez pas égoïste, mon enfant chéri, laissez-la partir, w
Elizabeth, aux approches de l'heure déchirante qui se préparait pour elle , ne pensa pas seulement à son fils : elle eut encore un souvenir pour le prêtre dévoué qui, lors de la première communion de Rebecca, avait dirigé son âme innocente. Afin qu'il n'ignorât rien des derniers moments d'une enfant jlont il s'était occupé pendant plusieurs années avec une sollicitude paternelle, elle eut le courage de recueillir à la fin de la
plupart de ses journées les souvenirs que chaque heure d'angoisse lui laissait. C'est une lecture navrante que celle de ces pages ; on dirait qu'elle les a écrites avec le sang de son cœur.
Journal d'Elizabeth, écrit dans les dernières semaines de la maladie de Rebecca. — Sa lettre à son fils William, pour lui apprendre qu'il a perdu sa sœur.
Fête de saint Pascal i , minuit.
« Pauvre Rebecca! la voilà tranquille, après deux heures de rudes soufirances. Ce n'est pas que pendant ce temps, comme la semaine dernière, elle ait été baignée de larmes et de sueur; mais elle était hors d'état de demeurer ni assise, ni couchée, ni debout. « Oh ! maman, si mes douleurs pouvaient s'en aller ! » — Mon enfant chérie, je t'engage seulement à dire : Que votre volonté soit faite. — « Je le dis, maman, je le dis. Oh! oui, je désire qu'elle soit faite... Maintenant faites le signe de la croix sur moi. » — Elle aime que je fasse le signe de la croix sur ses yeux, sur ses oreilles, sur sa bouche, avec Teau bénite; et pendant ce temps-là , elle incline sa tête de la manière la plus gentille, pour me tendre son petit visage si pâle , couvert de larmes.
1" octobre 1816.
0 notre Dieu, qu'il est touchant de contempler ce que peut votre amour dans ma bien-aimée petite enfant ! « Elle répète souvent : « Il ne me laisserait pas souffrir un seul moment, ce bon Sauveur plein de compassion, si ce n'était pour mon bien. » — Maintenant elle dort, après que nous avons dit notre Litanie de Jésus. levais voir tout à l'heure si je puis dormir aussi.»
4 octobre.
« Becc * a deviné le cœur d'une mère sur sa figure aujourd'hui. — « Pourquoi êtes- vous triste, maman, pourquoi êtes -vous triste? Si Notre -Seigneur vous envoie de la peine , il vous enverra des consolations aussi. Je lui demanderai, maman chérie, qu'il me laisse venir souvent à côté de vous, jusqu'à ce que nous nous retrouvions auprès de lui. » — Son cœur se repose tant sur cette pensée d'aller au ciel, qu'après s'être interrompue pour me demander si une telle confiance est permise, elle répète comme pour s'y affermir davantage : * Toute couverte de son sang précieux, protégée par l'intercession de sa sainte Mère, je dois espérer. »
Dimanche.
« Elle a été toute la nuit occupée à faire sa trèssimple, mais très-fervente, préparation pour la communion du lendemain, devant votre Ecce homo^, ([u'elle contemplait en silence , tandis que j'aurais plutôt voulu qu'elle essayât de se reposer. — « Que de
1 Becc y diminutif de Rehecca.
2 Uni; jietitp. image que M. Bruté avait donnée à Rebecca.
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bonnes pensées il me donne ? a-t-elle dit. » — Elle s'est ensuite si doucement rappelé le jour oij elle avait reçu son Jésus pour la première fois, à l'entrée du chœur, dans sa robe blanche et avec son petit bonnet blanc! Pauvre enfant, on aurait peine à trouver un cœur plus simple et pourtant plus maître de lui-même. . . Elle marque, en remuant ses petits doigts, chacune des paroles des prières dont elle fait ses délices. Je n'ai entendu d'elle qu'un seul soupir, et à ce moment le mouvement de ses doigts a complètement cessé ; c'est à ces mots de notre prière : « Croix de Jésus , soutenez-moi. »
(( — Les psaumes cxviii et en, comme ils sont beaux, maman! » — De ces deux psaumes, c'est encore le second qu'elle aime le mieux.
« Au coucher du soleil, comme je la soutenais sur son oreiller, son âme s'est fondue dans la mienne à cette pensée : « Si, après tout ce qu'27 a fait pour me sauver, je venais à le perdre ! » — Puis elle est revenue sur tant de motifs qu'il nous a donnés d'espérance et de confiance : elle a décidé que moi aussi j'irais au ciel comme elle. — « Mais, ô mère chérie , vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce que je souffre! « — Si sensible en même temps aux consolations , aux doux soins dont elle est entourée , aux tendres attentions des Sœurs ! Elle remarque avec vivacité les con • trastes entre ce qu'elle a vu à la maison des pauvres et à rhôpital de Philadelphie , et la manière dont elle est soignée ici. Elle rappelle tout ce que lui ont dit les pauvres qu'elle a visités là -bas; puis elle se serre contre mon cœur si tendrement !
oSl KLIZABKTH SKTON
« Nouvelles et excessives souffrances.
(( A trois heures , un long regard vers le crucifix.
« — Il me semblait ce matin, a-t-elle dit, que je ne pourrais plus y tenir ; mais un regard vers Notre- Seigneur a tout changé. Oh! mère, que n'a-t-il pas souffert lorsque ses os étaient tout brisés! Oh! comment puis-je penser aux miens ?» — Coatinuellement assise, point d'autre changement de position maintenant, que pour s'appuyer un peu sur son genou. Obligée de rencMcer à son lit tout à fait. Ce jour-ci est un jour de dure épreuve. — «Je sais bien, ditelle , que cela m'est presque impossible ; mais pourtant je sais que je dois prendre tout ceci avec calme, et offrir cette souffrance. » — Forcée de retourner à son lit ; et presque aussitôt après , essayant d'en sortir, voyant que cela lui était impossible, elle a dit : (( Je ne me coucherai donc plus jusqu'à ce que... Mais n'y faites pas attention, maman; venez vous asseoir près de moi. » A présent, après être demeurée agenouillée sur un de ses genoux pendant notre prière du soir, elle chante tout doucement ce petit couplet :
Now another day is gone , So rauch pain and sorrow over, So much nearer our dear home.
There we'll praise him, There we'll bless him everraore ' .
' Encore un jour disparu.
C'est autant de douleur disparue, autant de peine. C'est un pas en avant vers la chère patrie.
Là, nous glorifierons son saint nom;
Là, nous le bénirons à jamais.
CIlAl'ITliK wii ôs:,
« Comme je lisais dans un livre que j'ai sur les souffrances , les paroles que voici : « La petite nacelle approche du rivage : ne désire pas d'affronter plus longtemps l'Océan orageux ! » elle lut dans mon regard, et elle me dit : «Très-chère maman, ne croyez pas que je ne consente volontiers à mourir ; j'y suis toute disposée. Tout ce que je crains, ce sont mes péchés. 0 mon Sauveur, pardon et miséricorde ! »
« Appuyée sur moi, nos larmes se mêlaient si bien! — «Je ne puis croire pourtant, a-t-elle dit, que Notre-Seigneur aurait voulu m'envoyer tant de souffrances, si ce n'avait été pour me donner le moyen de faire pénitence et de me sauver. C'est une consolation pour moi de me rappeler que je me suis toujours préparée avec un grand soin à la confession, et que j'avais toujours un grand désir d'obtenir une bonne absolution. »
« Le soir, dans un de ses moments de repos , elle a dit : « Non-seulement, ma mère, je suis résignée, mais mon cœur saute de joie quand je pense à ma couronne. Cependant il suffit d'un regard jeté de l'autre côté pour me faire trembler ; mais , en vérité , je fais tout ce que je puis pour être bien repentante de mes péchés. »
« — Après , de longs regards vers le crucifix.
« La petite bien-aimée est maintenant assise sur sa chaise jour et nuit, s'appuyant sur mon bras; ses os sont brisés ; elle ne peut même plus se reposer sur un genou, comme elle faisait auparavant. Elle dit avec une grâce presque gaie : « Notre-Seigneur me fait payer mes offenses passées ! »
586 KLI/ABETH SKTON
14 octobre, veille de sainte Thérèse.
« Que c'est dur d'avoir à familiariser cette chère enfant avec la mort qui approche à grands pas!... Nous sommes là, assises toutes les deux , mêlant nos larmes ensemble. «Les siennes, dit-elle, sont inexplicables; car elle sait si bien, re marque- t-elle, combien il lui est avantageux de partir. »
« Toute cette journée elle n'a cessé de parler des terreurs de la mort qui lui semble si prochaine... Ses larmes coulent sur son visage ; elle serre ses bras autour de mon cou , et cache sa chère tête contre mon sein; toutefois elle contemple le crucifix; elle lui sourit souvent, et lui adresse des paroles d'espérance et de confiance , répétant à plusieurs reprises : (( Mon cher, très-cher Sauveur ! » — malgré les élancements que lui causent ses douleurs et les ébranlements qui viennent de sa toux déchirante. »
1 5 octobre , fête de sainte Thérèse.
« Elle a encore parlé de l'extrême-onction ; mais après s'être arrêtée à Ja pensée des consolations qui s'y trouvent, elle a tout à coup fondu en larmes. — « Oh ! mère! les dernières luttes!... Il y a quelque chose dans la mort... Je ne puis dire... Oh! comme je suis lâche!... Le ciel bleu sous les pieds de Nina\ c'est pourtant un tapis si brillant et si doux!... Oh! comme je vais prier Notre -Seigneur pour qu'il me laisse souvent venir auprès de vous quand vous serez
1 Sa sœur Aima.
CIIAIMTUF XXII .-.87
là, si seule. Vous le savez, chérie, je ne pouvais jamais jouir du plus petit plaisir en ce monde que si vous le partagiez avec moi, Ou quand je pouvais vous en parler. Comme je vais lui demander de me laisser venir vous consoler ! Vous le savez aussi , je devinais vos peines , même quand vous ne m'en disiez rien, w
— Oh ! les mille petites caresses ravissantes pendant qu'elle disait toutes ces choses si chères au cœur d'une mère! »
« Chaque fois qu'elle s'est réveillée cette nuit, elle a parlé de ce qu'on fait au ciel... Douleur excessive à la jambe et au côté ; mais elle fait aller ensemble le gracieux sourire et la souffrance... Elle a voulu se faire apporter tous ses petits papiers. — « H y en a de bien sots, de bien insignifiants, chère maman; mais ils ont été écrits dans de bons moments. Brûlez ceci, puis cela aussi... Ce n'est pas que je veuille vous rien cacher; mais il y a là mes confessions et des avis qui m'ont été donnés dans le temps... Tenez, celui-ci, maman,
— c'était un long écrit, — brûlez -le, mais j'en ai reçu l'absolution. » — Elle s'est tue longtemps; puis, après un regard sur l'azur du ciel qu'elle voyait de la fenêtre, elle a dit : « Cette absolution, elle a été écrite au ciel, je l'espère, maman. On dit des messes aussi pour moi maintenant , n'est-ce pas? Lt^s Frères , les Pères, M. le supérieur, ne m'oublient pas. Ils penseront encore bien plus à moi quand je ne serai plus là. »
« Elle ne veut plus qu'on lui parle d'aucune chose
388 ELIZABETH SKTO.N
r]e nature à pouvoir la distraire. — « Mère, un seul el unique objet maintenant, le reste n'est rien! »
Vendredi.
« Tout souffre en elle, tout n'est qu'une immense douleur. Elle pense à sa communion de dimanche. — « Maman, est-ce que je ne pourrais pas maintenant rerevoir plus souvent mon cher Sauveur, en attendant qu'il me prenne avee lui? .. Mon cher Maître, ayez pitié de moi!... Mère, priez pour ma foi; peut-être mo reste-t-il encore beaucoup à endurer! »
« Les élancements dans les os, les douleurs aiguës augmentent de moment en moment. — « Oh! la mort, la mort , maman ! . . . Il me paraît si étrange de penser (jue je ne serai plus ici ! Yous reviendrez seule , trèschère maman, — en disant cela elle m'a attirée vers elle , — et à votre retour, plus de pauvre petite Becc derrière le rideau du lit... Mais ce n'est là qu'un des côtés... ; quand je regarde de l'autre côté , j'oublie tout... Vous aurez des consolations. Vous espérez bien que mon salut est assuré, n'est-ce pas?... Si le docteur me disait : a Rebecca, vous allez guérir, » je ne voudrais pas le désirer... Mon très-cher Sauveur, je suis trop persuadée du bonheur qu'il y a de mourir jeune et de ?ie plus pécher. Voilà le point essentiel , chère maman. » Et elle m'a entourée de ses bras en répétant : « Ne plus pécher, ne plus pécher ! »
« La nuit dernière, nous a-t-elle dit, au milieu de mes misères, il m'a semblé que j'avais laissé là mon
CIIAl'ITIiK \XII ;)H!)
corps, et quo je marchais en liberté. J'invitais tous les saints et les Bienheureux du ciel à prier pour moi, surtout la sainte Vierge, saint Joseph et mon ange gardien, et aussi saint François Xavier et saint Augustin. Saint Augustin, que j'aime tant, ce cœur brûlant d'amour pour Notre-Seigneur ! Je réclamais leur assistance, et j'insistais pour les prier de me défendre au jugement. Oh! mère, ce jugement!... » — Puis ses yeux se fixaient de nouveau sur le crucifix , aussi longtemps et aussi souvent que ses forces le lui permettaient,
« Oh! mère, comme je souffre! tous les os, toutes les articulations, tous les membres ! Priez, mère , priez pour ma foi!,.. Vous le voyez bien, mère chérie, chaque jour m'apporte un nouvel avertissement qu'il faut que je parte bientôt. Pourtant je me souviens de n'avoir eu que deux fois la pensée que mes souffrances étaient trop rudçs. Que notre cher Seigneur ait donc pitié de moi et qu'il ne me laisse pas longtemps en purgatoire. Néanmoins, là aussi, que sa volonté soit faite. Là, du moins, je serai en sûreté et je ne pécherai plus. »
« Elle cherche toujours le moyen de ne pas demeurer oisive; elle a découpé quelques fieurs en papier, et s'est occupée avec ardeur à coudre un petit vêtement pour un enfant pauvre, deux jours avant sa dernière agonie, »
Veille de la Toussaint.
« La chère petite a demandé avec instance à recevoir les derniers sacrements. Dans l'après-midi, par une
:i<}() ELIZABETH SETON
grâce toute particulière , nous nous étions entretenues ensemble, et nous avions lu beaucoup, sur le saint viatique et l'exlrême-onction; en sorte que toutes les préparations étaient faites.
« L'énergie de sa foi était peinte sur ses traits et s'est révélée dans cbacun de ses mouvements. Après avoir reçu les derniers sacrements, quand tout a été accompli et que M. le supérieur a été parti, elle s'est assise dans l'attitude d'une personne qui attend le moment solennel, les yeux fixés sur le crucifix, puis sur sa mère , ayant l'air de lui adresser cette question : Vient-il? — Tout subitement, elle a été inondée d'une sueur abondante. ~ «Mère, a-t-elle dit, est-ce la sueur de la mort?... Je vous en prie, récitez> cette prière, puis cette autre...» Ainsi s'est passée la nuit.
« Le matin, M. Hickey est venu lui donner la dernière indulgence. Elle l'a remercié, s'est recommandée à ses prières avec sa voix brisée, étouifée. — « Certainement tout est fini, a-t-elle dit en regardant autour d'elle d'un air de surprise de ce qu'elle s'imaginait quon ne la croyait pas. »
« La nuit est arrivée, et avec la nuit toutes ses craintes que sa patience ne lui échappât. M. le supérieur est revenu , et , voyant dans quel lamentable état se trouvait la pauvre petite, il s'est offert avec bonté pour rester auprès d'elle. La reconnaissance qu'elle lui a témoignée ne saurait s'exprimer ; il lui semblait que la présence d'un prêtre allait lui donner des armes contre toutes les puissances de l'ennemi. Elle l'a prié de réciter son bréviaire à côté d'elle , et m'a demandé
CIIAIMTUK XXII o'JI
avec un sourire, si je me souvenais que vous aviez plusieurs fois appelé notre petit coin de terre le tabernacle des justes; elle montrait par des signes, et par ses regards vers le crucifix, sa paix et son contentement.
« Yers minuit, M. le supérieur lui a dit que, comme elle n'avait ni mangé ni dormi depuis vingt -quatre heures, elle ferait bien de prendre quelque potion calmante. — « Je le veux bien, a-t-elle répondu avec beaucoup de gaieté ; mais si je m'endors, je n'en reviendrai plus ; ainsi , adieu à vous tous ! — Vous direz mes tendresses à chacun... Adieu, chère Kitl\ — et elle l'a embrassée avec la plus vive affection; — et vous, mère chérie... » Mais ici, son pauvre petit cœur lui a manqué, et elle s'est cachée contre mon sein... Puis, essayant de se remettre : — « Je dirai des tendresses de votre part à tous ceux que je rencontrerai sur ma route. »
c( Toujours point de sommeil et point de repos... Elle se tâte le pouls, et regarde le crucifix... Toux continuelle. Crises et souffrances à croire qu'elle va y succomber. »
Fête de tous les Saints, l^r novembre.
« Tout s'est passé comme hier; seulement la faiblesse augmente, et avec elle toutes les autres douleurs. 0 Dieu, ô notre Dieu! ce que nous attendons à chaque instant, le différerez -vous seulement d'une heure?... Mais les heures et les angoisses de la pauvre
1 Kitt, diminutif de Catherine.
:;92 KLIZADETH SETON
Rebecca ne sont connues que de vous seul ! -. . Ses regards résignés et doux, les cris involontaires que lui arrache son mal, son indicible détresse..., tous les actes de sa piété dans ce jour des Morts... , les terreurs du cœur de la pauvre mère , de ce cœur qui saigne en implorant patience et résignation pour cette frêle enfant ; l'échange de nos muets et longs regards ; notre peur de contrarier en quoi que ce soit les desseins de l'amour infini, éternel; oh ! ce jour, oh! cette nuit!... et le lendemain !
« Elle ne fait plus aucune question sur le moment de sa mort... Elle ne nous demande plus de lui dire les heures. Son cœur est abîmé dans une douleur qui se trahit sur son visage ; elle semble ne plus avoir d'autre sentiment que celui-là, regardant tantôt le crucifix et tantôt sa mère. Elle a dit : « Mon amour est si faible, si imparfait!... Ma mère, j'ai été si peu fidèle. J'ai donné à mon Dieu si peu de marques de mon amour ! » Son pauvre petit cœur semblait défaillir, et cependant ses yeux étaient fermement attachés sur le crucifix. — « Ma mère, baisez pour moi ce côté sacré. »
« Le petit crucifix qu'elle portait à son cou , elle le pressait à chaque instant sur ses lèvres, ses lèvres froides et mourantes. . . ou elle le serrait contre son cœur. — « Mon àme délaissée se suspend à toi , » lui disaitelle. — Puis , dans un joyeux transport, entonnant son hymne de prédilection : Allons, levons nos yeux remplis d' allégresse , et je verrai le chemin de la vie. Je le verrai. Ce sera vous, vous, qui me le ferez voir. — Parfois, me souriant et me regardant comme si elle fût