‹ Elizabeth Seton et les commencements de l'église catholique aux États-Unis (volume 2)Chapitre 80 sur 94 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

aimante et communicativf; rapprochait d'elle les âges les plus divers. C'était, parmi les élèves, à qui obtiendrait d'aller pendant quelqm's moments, aux heures de récréation, lui tenir compagnie. Aucun divertissement n'offrait à cette jeunesse un agrément comparable au charme de sa conversation.

Toujours accessible, toujours souriante, elle voulait qu'on entrât à toute heure, à tout moment, dans la petite chambre où elle se tenait. Toute visite , si importune qu'elle put être, était accueillie par cette grâce aimable, que nous n'oserions pas appeler une vertu chez elle, tant elle lui était naturelle. — « iVIa chère mère, lui dit un jour une des Sœurs qui du matin au soir l'avait dérangée sans cesse , je crains d'être venue trop souvent vous fatiguer et vous ennuyer aujourd'hui. — Point du tout, lui répondit-elle, les rayons du soleil que je salue avec tant de plaisir quand ils arrivent à travers ma fenêtre , ne sont pas mieux accueillis que ne l'est votre pas , bien connu , quand je l'entends à ma porte. »

Une autre fois, au commencement de l'été, dans les jours de la Pentecôte , c'était elle qui était allée faire sa visite à l'une des Sœurs retenue à l'infirmerie. Sur son chemin pour s'y rendre , elle rencontra une des élèves qui tenait à la main une rose embaumée, encore toute humide de la rosée du matin , qu'elle venait de cueillir, et qu'elle lui offrit. La mère Seton , arrivant près de la malade, la trouva seule qui dormait. Elle s'approcha doucement, posa la fleur sur l'oreiller, à côté de sa fille endormie, et se retira sans faire de bruit. Quelques moments plus tard, on lui remit un petit bil-

let tracé au crayon. Elle y trouva ces stances qui lui étaient adressées :

« The morning was beautiful , mild and serene ,

Ail nature had waked from repose :

Maternai affection came silently in ,

And placed on my bosom a rose.

« Poor nature was weak and almost prevailed

The wearied eyelids to close ; But the soûl rose in triumph and joyfully hailed

The sweet queen of flovers, the rose.

« Whitsuntide was the time, H was the season of love.

Methought the Blessed Spirit had chose To leave for a while the sweet form of a dove.

And come in the blush of the rose.

« Come, heavenly Spirit , descend on each breast,

And there let thy blessings repose As thou once didst on Mary, the temple of rest.

For Mary 's our mystical rose.

« 0 raay every rose that springs forth evermore

Enkindle the hearts of ail fhose Who wear it or see it , to bless and adore

The hand that created the rose ! i »

» « Le jour était brillant, paisible et radieux , Le ciel de ses rayons se parait, et la terre Chantait en s 'éveillant sa joyeuse prière, Quand l'amour maternel, d'un pas silencieux,

A mon chevet dépose,

En passant, une rose !

« Longtemps j'avais langui sur mon lit de douleurs, Et déjà je sentais ma paupière brûlante S'abaisser sous le poids de l'âme défaillante ; Mais soudain j'aperçois cette reine des fleurs.

CIIAPITUK XXIV 637

L'occupation la fatiguait. Elle ne lisait presque plus, elle qui eût retrouvé dans son inaction tout le temps de lire. Quelquefois elle parcourait des pages qu'elle connaissait par cœur. Nous l'avons vue, du temps qu'elle n'était encore que la petite Elizabeth Bayley, comme elle recueillait avec amour les passages qui la frappaient dans ses lectures si variées et si nombreuses. Elle feuilletait maintenant ses vieux cahiers, et d'autres encore, qui lui venaient d'un passé moins lointain. Depuis tant d'années qu'elle n'avait vécu que pour ses Sœurs, c'étaient des volumes qu'elle s'était formés de ce qu'elle avait copié , dans les meilleurs auteurs ,

De mes pleurs je l'arrose En bénissant la rose !

« Venais-tu remplacer la colombe en ce jour ' ? L'tsprit-Saint t'aurait-il à ce dessein choisie ? C'était, je m'en souviens, dans la saison fleurie . Tes parfums enivrants proclamaient son amour.

Sur mon cœur il repose ,

Caché sous une rose.

Esprit consolateur, demeure auprès de nous, Et répands tes trésors de grâce et de lumière. Ton temple n'est-il pas la Vierge notre mère , Mystique et douce fleur du jardin de l'Époux ,

Dont le regard se pose

Toujours sur cette rose?

Tu réunis l'éclat, le parfum, la couleur: Oh ! de la charité, sois donc pour nous l'image. Adorons l'Éternel en voyant son ouvrage; Prodigue de ses dons, son souffle créateur,

A l'aimer nous dispose

En nous donnant la rose ! »

1 Un des jours de la Pentecôte.

638 ELIZABETH SETO.N

pour leur être utile*. Sa bible était près d'elle toujours, avec ses marges couvertes de notes qu'elle y avait écrites à toutes les époques de sa vie. Précieux livre! elle le laissa à M. Brute, quand elle mourut; et ces notes que sa main y avait tracées, il y recourait souvent, lorsqu'il faisait à ses élèves les classes de théologie ou d'Écriture sainte ^

ELIZABETH SETON A ANTONIO FLLICCHl

18 avril 1820.

« Mon Antonio, à jamais cher,

« Je soupire dans l'attente de vos nouvelles. Je voudrais apprendre que vous tous allez bien. La tendresse de mon cœur ne saurait se refroidir pour vous et votre

1 « Elle ne vivait que pour ses sœurs et pour ses saints devoirs, traduisant coutinuellement pour elles nos meilleurs livres français, et copiant tout ce qui pouvait leur être utile.» Lettre de M. Brute à Antonio Filicchi, 5 mai 1821. — Ce qu'Elizabeth avait traduit du français en anglais est considérable. Nous citerons entre autres ouvrages : La Vie de saint Vincent de Paul, in-4°. — La Vie de mademoiselle Legras. — Les Antiennes de l'Aient, par Avrillon. — Le Traité de la Virginité de saint Ambroise. — Le Traité de la paix intérieure , par le P. Lombez. — Divers passages du P. Berthier. — Plusieurs fragments de la Vie de sainte Thérèse. — Le commencement de la Vie de saint Ignace de Loyola. — Plusieurs fragments du P. Judde. — Une partie des Confér-ences de saint Vincent de Paul. — Une partie des Conférences de saint François de Sales.

2 At lier deatlt she left liini her Bible, upon the margin ofwhich site hud written muny notes , which lie often quoted and referred to tn liis classes of theology and lioly Scriptures. Rev. D' Wiiite 's Life, of Motber Selon.

CHAPITUE XXIV 639

chère famille, tant qu'il lui restera un souffle de vie. La dernière lettre de Richard est du mois de septembre. Il y a six mois île cela. Je De puis m'empècher d'être un peu tourmentée '. Je prie avec bien de la ferveur pour qu'il me soit donné d'apprendre de bonnes nouvelles de tous, et après le premier tressaillement dont la nature ne peut de temps à autre se défendre, je remets tout cordialement, sincèrement, et en toute confiance à la divine Providence , qui nous a bénis , même au delà de ce que -nous avions ipu espérer. Pour ma part, je m'efforce de faire que chaque souffle de mon cœur soit une continuelle action de grâces. Nul mieux que mon cher Antonio ne peut comprendre ce qu'est mon cœur .en Dieu : mon cher Antonio , lui qui sait si bien ce que j'ai été et quels redoutables châtiments je mériterais, plutôt que d'avoir ce bonheur de vivre dans un véritable sanctuaire rempli de la présence de Dieu ! me levant chaque matin , m'endormant le soir

> C'est ici la dernière fois que reparait le nom de Richard Seton. Ceux qui ont pris intérêt à l'histoire d'Elizabeth demanderont à savoir quelle fut la destinée de son second fils. Richard ne demeura que trois ans près d'Antonio Fiiicchi; de même que son frère aine, il n'avait de goût que pour la marine. 11 y entra en 1821 , peu de temps avant la mort de sa mère. Un bel avenir lui semblait assuré dans cette carrière. En 1823, il avait été envoyé , comme officier, avec une mission de confiance, à Libéria, — celte petite colonie que les Américains ont fondée pour les nègres affranchis sur la côte de la Guinée. — Le climat de ce pays est des plus meurtriers, excepté pour les Africains ; Richard y succomba à l'âge de vingt-cinq ans. Des cinq enfants de William-Magee Seton et d'Elizabeth Bayley, William est le seul qui ait été marié. 11 avait épousé Miss Emily Prime, fille de M. Nathaniel Prime, Esquire, et de Miss Sands. Ce ne fut qu'à l'époque de son mariage qu'il cessa de servir dans la marine. 11 y était arrivé au grade d'olficier. Il est mort en 1868, dans sa soixante-douzième année, laissant sept enfants.

presque en la présence de la sainte hostie, pouvant presque toucher le tabernacle.

« Si vous saviez , Antonio , avec quelle tendre reconnaissance je me souviens de vous et des chers vôtres; surtout de Patrizio et de mon Giorgino; leur image est si vivement empreinte dans ma mémoire, et celles de vos douces filles aimées ! William, pourtant, m'a tellement parlé des plus petits, qu'il me semble que je les ai vus. Que Notre- Seigneur les bénisse tous, comme je l'en supplie. Qu'il vous conserve ferme à jamais dans ce fidèle et persévérant amour, vous et votre chère excellente Amabilia. Elle m'est si chère à moi aussi, et à tous ceux qui la connaissent !

« La pensée m'est venue tout à l'heure que ce serait intéressant pour vous d'avoir le mandement de M. du Bourg, de la Louisiane. Je vais le joindre à ceci, et je ne vous écrirai que sur la moitié de ma page. Votre très-chère Amabilia , qui observe le carême si sévèrement, verra quelle misérable idée de la pénitence ils se font dans ce pays -là. Vous verrez aussi ce que fait le véritable, zélé évêque.

(c Notre saint Cheverus est mieux. Il avance par les progrès les plus heureux dans sa mission céleste. Notre pauvre petit grain de sénevé étend ses rameaux. On nous a écrit de Xew-York pour nous demander de venir et de prendre soin de huit cents enfants appartenant à l'école de l'État , sans parler de l'asile des orphelins.

«Aimez bien votre dévouée sœur, et priez pour elle. »

Au mois d'août 1820, la mère Seton était si malade, qu'on s'attendait de moment en moment à la perdre.

CHAI'ITUK XXIV «il

Elle se ranima , contre toute attente, dans les commencements d'octobre ; et elle éprouva un mieux assez sensible pour pouvoir se tenir levée, quelques heures chaque jour, auprès de son feu. Elle continuait à suivre de sa chambre tout ce qu'elle pouvait des exercices et du règlement de la maison : une Sœur l'aidant et lui lisant les prières ou autre chose de la règle ; et ainsi jusqu'à sa fin, avec une grande fidélité.

L'hiver, en ramenant les longues nuits, les intempéries et le froid , fut pour elle un temps de plus grande épreuve, comme il l'est toujours pour les personnes souffrantes. Elle vécut plus repliée en elle-même, plus absorbée encore qu'auparavant dans la pensée de la vie future. « L'éternité, écrivait -elle à une de ses amies, oh ! comme elle me paraît proche maintenant ! Pensez-y, ma bien chère ; pensez-y, vous aussi, quand vous êtes oppressée par l'ennui. Oh ! qu'il durera longtemps ce beau jour sans nuit! Qu'elle durera longtemps cette belle nuit sans jour '.Puissions-nous la passer à louer, à bénir, à adorer à jamais! »

Elle pesait tout dans la balance de la foi : adversité , prospérité, la maladie, la vie, la mort, les poursuites humaines, les ambitions, les projets. — a Je ne vois plus rien en ce monde que l'azur du ciel et nos autels ; tout le reste ne mérite pas qu'on y fasse attention. Nous parlons tout le long du jour de ma mort, de la manière dont il se pourra qu'elle arrive, comme on parlerait de toute autre affaire de la maison. Qu'est-ce, en effet, autre chose? Que sommes -nous venus faire en ce monde?... Pourquoi nous y .'^ommes-nous attardés si longtemps, si ce n'est pour cette dernière, grande et

642 ELIZABRTH SETON

éternelle fin?... Elle me paraît si simple quand je regarde le crucitix... un cercueil, quelques mottes de terre, une tombe !... Quelle vie, en vérité!

« Si je me voyais parvenue à la dernière étape

sur ce chemin de souiîrances, si j'entendais l'écroulement des murs de ma prison , je ne sais vraiment pas comment je pourrais supporter ma joie. Aller dans la patrie, y être appelée par sa volojité, quel transport de bonheur! Mais, dira-t-on, vous n'avez donc pas peur de mourir? — Il est vrai, une pécheresse comme moi devrait avoir peur ; mais je serais plutôt portée à craindre de vivre , car je sais bien que chacun de mes examens du soir me force d'ajouter au compte que j'aurai à rendre et au poids de ma dette. Je ne crains pas la mort moitié tant que ma chétive et détestable personne. »

Elle se vit forcée de garder le lit; son état de dépérissement avait fait place à de vives souffrances. Pendant plusieurs semaines qui se passèrent ainsi , on ne remarqua aucune altération, nous ne dirons pas de son humeur, mais de son aménité et de sa grâce.

Jamais aucune plainte ne s'échappait de ses lèvres, et sans les gémissements que la douleur lui arrachait pendant son sommeil , on ne se serait pas douté de ce qu'elle supportait. Au plus fort de ses souffrances, s'il arrivait seulement que la nature accablée laissât paraître quelque trisiesse involontaire, elle se le reprochait, et avait hâte de se purifier par la grâce de l'absolution; d'autant plus attentive à faire disparaître les moindres taches de son âme, que plusieurs fois dans la semaine elle recevait la sainte communion. Le

CHAPITHK XXIV 643

supérieur <le Mont -Sainte -Marie la visitait souvent. M. Briité était sou confesseur habituel. « Le cœur qui se prépare à recevoir la sainte eucharistie, disait-elle, doit être pur comme une coupe de cristal remplie de l'eau la plus pure et la plus limpide. Le moindre atome impur s'y laisserait apercevoir, et nous ne devons pas l'y souffrir. »

Obligée de recourir à des adoucissements et exemptions nécessaires , elle en évitait ce qui se pouvait, sans affectation. D'autres fois elle s'excusait à ses Sœurs de sa faiblesse, ou se la reprochait si elle croyait l'avoir écoutée; et alors, autant qu'il lui était possible, elle réparait ce qu'elle appelait sa faute en se mortifiant davantage. Une fois elle fit appeler M. Brute , et elle se plaignit à lui avec une effusion de cœur et de larmes qui l'attendrirent, de l'extrême soulagement qu'elle ne pouvait s'empêcher de ressentir d'un petit matelas dont on avait fait usage, dans les derniers temps, pour soulever sur le lit sa petite Rebecca, et qu'on lui avait apporté à elle-même.

Ces vives douleurs prirent tin. Elles tirent place à un état d'accablement qui peu à peu se rendit maitre de tout son être. Elle se ranimait, tout épuisée qu'elle était, pour recevoir la visite des Sœurs, celle des élèves, la visite surtout des enfants de l'école des pauvres. Souvent elle se faisait amener les plus petites d'entre ces enfants, heureuse de les garder à jouer dans sa chambre, autour de son lit, et de les voir toutes ravies des marques de sa bonté maternelle.

Une des élèves était à la veille de quitter la maison , et de partir poui- un voyage lointain. Elle la lit appeler

6i4 KLIZABKTH SETON

pour lui dire adieu. Étendant doucement ses mains sur la blonde tête qui s'était inclinée à côté d'elle : « Que Dieu vous bénisse, lui dit-elle, mon enfant bien-aimée. N'oubliez pas la dernière recommandation que vous aura faite la Mère : Cherchez Dieu en tout. Soumettez toutes vos intentions à cette pierre de touche infaillible : Ceci sera-t-il approuvé par Celui dont le regard découvre tout? Si vous faites ainsi, vous vivrez de sa présence et vous conserverez les grâces de votre première communion. Vous ne reverrez plus jamais votre Mère sur cette terre ; mais nous nous retrouverons au ciel. Trois des roues de la vieille charrette, — c'est ainsi qu'elle s'appelait souvent elle-même, — sont déjà brisées. La quatrième va partir tout à fait ; bientôt alors je serai délivrée. Je prendrai mon vol, comme s'enfuit la colombe, et je m'en irai vers le lien de mon reposa.. Souvenez - vous de moi, et si vous aimez la pauvre vieille Mère, priez pour elle. » S'attendrissant ellemême des larmes et des sanglots de l'enfant , elle l'attira sur son cœur, l'embrassa tendrement : « Ce n'est pas pour toujours que nous nous quittons, lui dit-elle. Quelques années bien vite écoulées, ma chérie, et nous serons réunies pour ne plus nous quitter jamais. Encore une fois, que la bénédiction de Dieu soit sur vous ! »

Pénétrée du sentiment de l'immensité de Dieu, même avant d'avoir devant elle son éternité si rapprochée, elle n'avait plus mesuré ni l'espace , ni le temps, d'après les calculs humains. « Qu'est-ce que la distance,

' Quis dabit uiihi peunas sicut colunibai, et volabo, et requiescam? Ps. LIV.

CHAIMTRK XXIV 645

qu'est-ce que la séparation, quaiul notre âme, plongée dans l'océan de l'inGni , voit tout dans le sein de Dieu? Là, il n'y a plus ni Europe, ni Amérique. Notre Dieu, c'est notre tout. »

« Il est notre tout. » « Dieu seul est tout. » C'étaient là ses expressions habituelles, et encore : « Mon Dieu est inflni, et moi, je ne suis qu'un atome. »

Paix , amour, confiance ; ces sentiments grandissaient en elle à mesure qu'elle approchait de sa fin. Ils lui inspiraient sa réponse la plus ordinaire aux questions sur son état , dont elle tâchait qu'on s'occupât le moins pos^ble : Hoiv are you Motherl — Quiet. Et souvent; Very quiet. Mère, comment êtes -vous?

— c( Tranquille. » — Et souvent : « Très- tranquille. »

— Rien ne saurait rendre l'affliction des Sœurs, inconsolables de la perdre à un âge encore éloigné du terme où la vie s'éteint d'ordinaire. Elle imposait silence à leur douleur. « Que sa volonté soit faite , que sa sainte volonté soit faite, » disait-elle.

La paix et le calme dont elle jouissait ne naissait pas d'une confiance présomptueuse. Elle avait une frayeur sainte des jugements éternels, des peines dues au péché, et du poids de sa propre dette ; mais l'emportant sur la frayeur, l'amour surnageait. Son Dieu lui faisait la grâce d'incliner son cœur plutôt vers l'amour que vers la crainte. Si les sentiments de frayeur prenaient le dessus, promptement, sans faire efifort, d'une pente naturelle, elle allait demander refuge à Celui dont la justice l'effrayait. « Avez- vous peur de Dieu, disait saint Augustin, jetez -vous dans ses bras ! »

(Me ELIZABETH SETON

Le Maître qu'elle avait bien servi, le cher Seigneur qu'elle avait taht aimé toute sa vie , semblait déjà la favoriser de la douceur de sa présence. « Je ne souffre pas, disait-elle. Je suis faible, il est vrai; mais chaque jour se passe si calme et si heureux ! Si c'est là le chemin qui mène à la mort , rien de si paisible ni de si doux. Mais, dussé-je en revenir, que c'est une chose délicieuse de reposer entre les bras de Notre-Seigneur ! Je n'ai jamais si bien senti la présence de ce Seigneur bien-aimé, que depuis que je suis malade. C'est comme si je le voyais, lui, le bon Jésus , lui et sa sainte Mère , ici , continuellement , assis à mes cô^és , sous une forme visible , pour me consoler, me récréer, m'encourager à toutes les heures de ma longue et pénible souffrapce. Cela vous surprend , disait- elle à celles qui l'écoutaient, vous allez rire de mes imaginations. N'importe ! Celui qui est ?ioire tout a bien des manières de consoler ses petits atomes. »

Sans cesse elle parlait du bonheur de mourir dans le sein de la vraie Église. « Oh 1 qu'il en est peu qui connaissent le prix d'une telle faveur, » disait-elle. — Quelqu'un lui ayant demandé quelle était la grâce la plus grande qu'elle pensait avoir reçue de Notre- Seigneur. « C'est, répondit -elle vivement, sans la moindre hésitation, c'est d'avoir été amenée à l'Église catholique. »

Le moment suprême approchait. Le Seigneur allait recevoir le dernier soupir de sa servante. Le samedi 30 décembre , M. Brute lui donna la sainte communion en viatique. Le lendemain, elle la reçut avec la communauté; et le 1" janvier, jour de la Circoncision,

r,HAi>rrRK xxiv «i?

une troisième fois, la dernière. . Cette niiil-là, laSœnr de veille l'avait pressée de boire, après minuit, une potion prescrite. — « Never mind. A communion more, and our eternity ! » « Ne pensez pas cela. Une communion encore , et notre éternité! « répondit-elle. Et elle attendit le matin, à jeun.

Le 2 janvier, au milieu du jour, à l'heure solennelle où elle se tenait prête à participer aux grâces de l'extrême-onction , elle demanda que toutes ses fiiles fussent réunies autour d'elle. Toutes accoururent pénétrées d'une incomparable douleur. Comme elle était trop faible pour leur parler elle-même , ce fut M. Dubois qui leur fit en son nom ses dernières recommandations. Elle les priait avant tout de demeurer unies entre elles comme de vraies Sœurs de Charité , fidèlement attachées à leur règle. Elle leur demandait « humblement pardon des peines qu'elle avait pu leur causer, des mauvais exemples qu'elle avait pu leur donner! » Comme le prêtre achevait, on l'entendit qui disait de sa voix défaillante : « Je vous remercie , mes sœurs, d'avoir bien voulu m'assister à ce moment de l'épreuve... Soyez enfants de l'Église, soyez enfants de l'Église ! »

Elle reçut le sacrement des mourants ; et pendant ce temps, elle avait ses yeux levés vers le ciel avec une expression qui ne se peut rendre, non plus que l'accent de cette seule parole qu'elle prononça quand le prêtre eut fini : Oh! thankfull — Oh ! si reconnaissante! — Elle s'était unie au divin Sacrement avec une foi, avec un recueillement si sensibles, qu'il avait semblé à tous, dans le profond silence qui s'était fait à ce moment,

qu'on aurait pu lire ce qui se passait dans son âme à chaque onction.

« Le 3 janvier, elle était dans le même état. L'aprèsmidi , comme M. Brute était venu commencer le catéchisme de retraite pour les enfants qui devaient faire leur première communion le dimanche suivant, il entra, en s'en revenant, dans sa chambre. «Priez,» lui dit-il, pour vos chères enfants. Peut-être encore, vous unirez-vous à elles dimanche. » — Elle fit doucement le signe de tête d'abandon et de doute. Il ajouta: Demandez, et vous recevrez, a dit Notre-Seigneur; demandez-lui donc le ciel, pour l'aimer et pour le louer à jamais. Elle répéta le même doux et simple mouvement de tête en union à ces paroles. — Ce furent là les dernières paroles qu'elle ait entendues de M. Brute, ni d'aucun prêtre de son divin Maître. Elle se rendit elle-même à lui désormais , persévérant dans son simple recueillement.

« Le même soir, vers dix à onze heures, elle était plus mal. On appela l'assistante Sœur Xavier « It is y ou, Xavier ! how are you ?» — « C'est vous , Xavier ! comment allez-vous?» — Elle la reçut avec cette manière aimable et polie que l'on comparait en elle à la politesse si touchante , à la bonté pénétrante , que le bon archevêque John Carroll avait marquée jusqu'à sa dernière heure. Ses Sœurs priaient avec elle. Sa fin s'approchait. Elle suggéra elle-même la prière qu'elle récitait tous les jours, comme étant si bien selon son cœur et selon sa piété de profonde soumission et abandon : « Que la très sainte, très-puissante, très-aimable volonté de Dieu soit accomplie à jamais ! » Les Sœurs

CHAIMTHK XXIV 64fl

'lui aidèrent à l'achever. Pouvant à peine se faire entendre , elle pria une des Sœurs de réciter pour elle sa prière de prédilection , cette courte et ardente prière de saint Ignace de Loyola : « Corps de Jésus , sauvez-moi. Sang de Jésus, enivrez-moi. Eau sortie

du côté de Jésus, lavez-moi! »

La Sœur commença. Mais,

succombant à son aiïliction , elle fut forcée de s'interrompre. Catherine- Joséphine ne pouvant plus se contenir, éclata à ce moment en cris douloureux. Elizabelh acheva la prière elle-même. Les derniers mots qui sortirent de sa bouche furent les noms sacrés de Jésus, Marie, Joseph, à qui elle remettait son cœur et confiait sa dernière agonie. Comme elle venait encore de dire Jésus, elle perdit l'usage de la parole. Son dernier sommeil arriva sans effort, sans que ses filles qui l'entouraient eussent pu s'apercevoir du moment où elle passait de la vie au repos suprême.

Son âme fut délivrée de ses liens le 4 janvier 1821 , vers les deux heures du matin. La durée de sa vie mortelle avait été de quarante-six ans et quatre mois.

Elle était à peine expirée, lorsque M. Brute arriva. Le messager qu'on lui avait envoyé , au milieu de la nuit, l'avait appelé trop tard. Quel air cette chère morte conservait ! Quels sentiments s'éveillaient à sa vue dans l'âme de celui qui depuis dix ans avait su tous les secrets de cette vie , continuelle aspiration vers le ciel et vers Dieu! Quels souvenirs remontaient au cœur du confident de tant de douleurs qu'elle avait éprouvées! Quels regards vers le passé, pour l'y voir envoyant devant elle avec tant de foi, tant d'amour, ses

(Î50 ELIZABETH SEÏON

deux filles et ses deux sœurs près desquelles, lui, l'ami, le prêtre , allait la déposer elle-même le jour d'après. 0 mère ! ô Elizabeth ! ô foi profonde ! ô piété si tendre ! 6 recueillement dans l'attente de votre divin Maître et dans votre abandon à lui, d'autant plus parfait, à mesure que votre faiblesse était plus grande et que votre fin approchait! ô simplicité ! ô véritable humilité, avec

tant d'esprit ! ô bonté sur toute bonté Son caractère

éminent : indulgence, pitié des pauvres pécheurs; charité si attentive à ne jamais blesser les autres, à trouver toujours des excuses, ou garder le silence

0 attachement et reconnaissance pour ses amis ! Respect si religieux pour les ministres du Seigneur et pour les moindres choses de la rehgion! 0 cœur si aimant, si compatissant, si religieux, si prodigue de toute possession, si désintéressé de tout! 0 mère, excellente mère , nous vous perdons ! nous vous pleurons ! mais vous, soyez donc maintenant heureuse' !

Elles reposent dans le petit cimetière de la montagne, Henriette, Cecilia, Anna, Rebecca , Elizabeth Selon. Le même enclos renferme leurs précieux restes, les mêmes sentiers ont vu passer leurs cercueils, les mêmes grâces ont couronné, sur le soir de leur vie, leur espérance pleine d'immortalité. Henriette, Cecilia, les premières rappelées, les devancières des Sœurs qui sont venues dormir dans la vallée de Saint-Joseph. Mais, bien que parties après elles, plusieurs autres de leurs compagnes n'avaient point attendu leur mère, si peu que son pèlerinage eût duré. Premières Filles

1 Voir la note 20 à la fin de ce volume.

Page 1