CHAPITRE I
gèrent; leur départ priva la républi(jue de citoyens honorables, dont la perte lui causa un dommage sensible. Le nombre de ceux qui s'éloignèrent ainsi des divers États de l'Union fut considérable ; on assure qu'il s'éleva à plus de trente mille.
Par une heureuse exception, la famille qui nous occupe ici ne connut point ces revirements, tristes fruits de la guerre civile. Richard Bayley , tout compromis qu'il était dans le parti loyaliste, s'était acquis une telle réputation de science et d'intégrité, que ses concitoyens n'hésitèrent pas à l'appeler à la plus honorable des fonctions auxquelles il pouvait prétendre. L'inspection générale de la santé du port de New-York fut confiée à ses soins.
Quelques années plus tard, une autre distinction l'attendait. En 1792, l'université de Columbia, usant des privilèges qu'elle tenait de sa charte, jugea opportun d'ériger une faculté de médecine , et offrit à l'éminent praticien le titre de professeur dans la chaire d'anatomie. En peu de temps , les cours de Richard Bayley devinrent célèbres aux États-Unis. Les résultats de ses éludes et de ses travaux, consignés par lui dans plusieurs publications remarquables, firent également autorité en Amérique et en Europe.
Estimé, honoré de tous, chéri d'une famille intéressante et charmante, à laquelle il consacrait tous les moments que la science et les occupations de son art lui laissaient , le père de notre Elizabeth menait une vie utile aux autres, et heureuse a lui-même. Le mariage de sa fille aînée , son enfant de prédilection , vint compléter le bonheur qu'il avait toujours goûté par elle.
Williain-Magee Selon. — Détails sur son aïeul et sur son père. — Les Lettres d'un cultivateur américain. — ^yilliam Seton directeur de la banque de l'État de New-York. — Voyage de William- Magee en Europe. — Séjour en Toscane. — Filippo et Antonio Filicchi. — Retour de William- Magee Seton aux États-Unis. — Son inclination pour M»'' Elizabeth Bavlev. — Portrait d'Elizabeth.
William-Magee Seton ', le fiancé d'Elizabeth , n'avait jamais été pour elle un étranger. Dans son enfance il grandissait à côlé d'elle; pins lard , elle était devenue l'amie de ses sœurs après avoir été la compagne de leurs jeux. Comme elle, il était né en Amérique de parents anglais. William Seton, son père, fils aîné de Jolin Seton, chef de la branche des Seton de Parbroath, avait quitlé l'Angleterre, où son aïeul et ses parents, compromis par leur fidélité aux Stuarts, désormais étrangers à la cour et aux affaires , vivaient sans éclat du débris de leurs grands biens. N'attendant rien que de lui seul, William Selon, très-jeune encore, résolut d'aller au loin tenter la fortune.
1 Le nom de Magee que portait William Seton lui venait d'un ami de sa famille, M. Magee , de Londres, qui avait été son parrain et qui lui légua un hiiritage considérable.
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L'esprit d'aventure et d'entreprise, l'imagination qui enfante les grands projets, a toujours été l'un des caractères distinctifs de la race anglo-saxonne ; jamais pourtant à un si haut degré que dans le milieu duxviii* siècle. A cette époque si brillante pour l'empire britannique, l'exemple de fortunes prodigieuses faites dans le nouveau monde et aux Indes orientales, produisit une émulation jusqu'alors inconnue. La foule s'accrut tous les jours de ceux qui s'en allaient en pays lointain , poussés par l'ambition de conquérir la richesse.
Parmi ces nombreux émigrants, William Seton fut un de ceux que le sort traita le mieux. Courageux, entreprenant, doué déjà d'un remarquable caractère, il sut choisir le lieu le plus favorable à la réussite de ses desseins. Au printemps de l'année 1760, il s'embarque pour l'Amérique. Une traversée rapide le conduit au port de la florissante ville de New-York. Passer d'Europe dans le nouveau inonde était un grand voyage alors. Le voici jeune et seul dans une terre toute nouvelle, mais tout imprégnée déjà de l'esprit anglais. Plusieurs familles de son pays , fixées depuis longtemps dans la colonie, l'aident, dès son arrivée, de leurs conseils et de leur appui. La fortune lui sourit ; toutes ses entreprises sont heureuses. Six ans à peine sont écoulés , et nous le voyons associé à l'un des principaux armateurs de New-York. Il se marie en 1707 à M'" Curzon, de Baltimore. Cette union met le comble à ce qu'il a pu souhaiter. Sa prospérité grandit. Il devient armateur pour son propre compte; il est seul possesseur de plusieurs vaisseaux, et nous nous .plaisons à le voir lorsqu'il leur donne avec un pater-
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nel orgueil le nom de chacun de ses enfants : le William- Magee, le James, le Henry, l'Isabella, la Rebecca, la Cecilia , la Henriette, le Samuel. Son pavillon, avec les fleurs de lis autour des trois croissants empourprés des Seton, va flottant sur les Océans, dans la Méditerranée, la mer Baltique, le golfe du Bengale. On le rencontre le plus souvent dans les ports de Hambourg , de Livourne et de Calcutta.
Cependant de grands événements se préparent en Amérique. Les prétentions de l'Angleterre alarment ses colonies et les agitent. Sans émettre une seule fois l'intention de se séparer, elles persistent à affirmer leurs droits ; elles en appellent à la justice du souverain, du ministère, du parlement. Le gouvernement demeure sourd , et se retranche obstinément dans la politique à courtes vues qui prépare à l'orgueil britannique une si grande humiliation.
La querelle s'envenimait de jour en jour depuis cinq ans, lorsque certaines concessions faites par le parlement anglais amenèrent, de 1770 à 1773, une sorte d'apaisement, plus apparenta la vérité, que réel. William Seton choisit ce moment de calme pour aller visiter son pays natal. Son père, John Seton, n'existait plus; mais il retrouva sa mère' et ses trois sœurs. L'aînée , mariée à sir Thomas Cayley , baronnet ; la seconde, à sir Walter Synnot de Ballymoyer, haut shérif d'Armagh en Irlande ; et la troisième , j^jme gerry , mère de ces deux remarquables personnes,
1 N. Seton de Belzies. Elle était la cousice de son mari, John Seton de Parhroalli. De ce mariage, un fils seulement était né, et trois filles.
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si accomplies et si belles, dont le célèbre Horace Walpole rechercha successivement la main^
Lorsque la guerre éclata entre l'Angleterre et ses colonies d'Amérique soulevées contre elle , William Seton , dévoué au parti anglais , mais demeuré en dehors de toute position oificielle, ne prit aucune part active dans les événements politiques. Ses sentiments , que personne n'ignorait, ne nuisirent en rien à sa situation personnelle et n'altérèrent point l'estime qu'il s'était acquise parmi ses concitoyens américains.
Il en reçut une preuve manifeste, lorsqu'en 1786 il fut choisi pour directeur de la banque de l'État de New-York. Ce choix , qui faisait honneur à la réputation de William Seton, autant qu'à l'esprit libéral et modéré des Américains, a été remarqué par un voyageur obscur, qui, peu après son retour d'Amérique, devint une des célébrités de la révolution française : nous voulons parler de Brissot, le conventionnel girondin. Une des lettres de son Nouveau
1 Pendant ce séjour que William Seton fit en Angleterre, un Français de ses amis lui adressa d'Amérique la curieuse correspondance qu'on publia peu de temps après, sous le titre de Lettres d'un cultivateur américain écrites à W. S. Ecuyer — William Seton Esquire — .L'auteur de ces lettres, M. de Crèvecœur, était un agronome distingué, enthousiaste de l'Amérique , qu'il n'avait pas quittée depuis l'âge de seize ans. C'est en anglais, sous le pseudonyme de Saint-John, qu'il écrivit d'abord cette con-espondauce; mais il ne tarda pas à la traduire luimême, ou plutôt à la reproduire, en français, sa langue maternelle. Elle eut dans le monde lettré un immense succès. Eu France surtout, les descriptions ravissantes qu'il faisait du climat de l'Amérique et du bonheur des Américains , passionnèrent les imaginations et ajoutèrent à l'engouement qui, dès cette époque, s'était emparé de la société élégante.
Voyage dans les Etats-Unis contient un légitime hommage rendu au mérite du directeur de la banque de New- York.
Comme tout bon gentilhomme anglais, William Seton n'estimait pas que l'éducation d'un jeune homme fût arrivée à sa perfection, si elle ne s'achevait par un grand voyage. Son fils aîné allait avoir vingt ans. Dans l'été de 1788, il le fit embarquer pour le continent européen. William-Magee devait d'abord visiter l'Angleterre, faire connaissance avec sa famille paternelle , puis voir l'Espagne, la France , et se rendre en Toscane, à Livourne, auprès de messieurs Filicchi , armateurs et banquiers , correspondants de son père. L'intention de William Selon était que William-Magee pa?sàt plusieurs années dans cette honorable et opulente maison , autant pour s'y former aux usages européens , que pour y être mis au courant des affaires du haut commerce. Plus tard nous parlerons beaucoup de ces deux frères, Antonio et Filippo Filicchi. Nous leur devons, dès à présent, de dire en quelques mots ce qu'était leur situation et leur noble caractère.
Unis d'une étroite amitié et associés aux mêmes intérêts, messieurs Filicchi jouissaient en Toscane d'une grande existence et d'une belle réputation noblement acquise. Leur fortune considérable était au service d'une inépuisable charité. Fervents catholiques tous les deux , ils étaient les soutiens de tout ce que la générosité de la foi enfantait et entretenait dans un pays riche en fondations charitables et pieuses. Chaque jour, des multitudes de pauvres nourris par leurs aumônes, des malades, des prisonniers, des orphelins, objets de leurs
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largesses et de leurs soins , bénissaient leur nom et attiraient sur eux les regards favorables de Dieu. Ces deux véritables chrétiens n'étaient pas moins remarquables par retendue de leur esprit que par l'éclat de leurs vertus. L'intelligence vraiment suf>érieure de Filippo, l'aîné desdeux frères, l'avaitfait dislinguerdu grand-duc de Toscane, qui régla maintes fois les intérêts de la navigation et du commerce d'après ses conseils Léopold de Lorraine, frère de l'empereur d'AUemngne Joseph H, et de notre infortunée reine Marie-Antoinette, régnait alors sur l'héritage des Médicis : la protection donnée aux arts, les encouragements accordés au commerce, l'allégement des charges publiques, furent les bienfaits de son règne. En dire les fautes ou les malheurs n'entre pas dans notre sujet. Un étranger, un protestant, ainsi qu'était William -Magee, amené dans la Toscane à celte époque, s'y fût à peine aperçu du funeste désaccord qui troublait les relations de l'État avec l'Eglise. Toujours dociles h leurs pasteurs, les populations demeuraient fidèles à leurs habitudes de piété, et donnaient des marques de foi comme aux jours anciens. Dans les hautes régions, d'étranges contrastes se présentaient. L'influence de Joseph II avait faussé l'esprit de Léopold. Mais à coté du dominateur, entêté de prétentions offensantes pour les consciences catholiques, on retrouvait le prince chrélien, le fils de la grande Marie-Thérèse. Les usages de la cour de Toscane étaient profondément empreints de l'esprit religieux. Le souverain recevait les pauvres dans son palais, pendant la semaine sainte , leur lavait les pieds , les servait à table ; il accompagnait le saint Sacrement dans les processions
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solennelles; et s'il rencontrait, traversant les rues, le prêtre avec le viatique du malade entre ses mains , il se rangeait à sa suite , confondu parmi les simples fidèles dans ce cortège d'iionneur.
De tels spectacles ont quelque chose de nouveau el de saisissant pour ceux qui ne sont pas nés au sein d'une •nation catholique. Chers à la piété démonstrative des peuples italiens, ils complétaient alors admirablement cet enseignement que le plus simple , le plus ignorant, reçoit sans cesse en Italie devant les chefs-d'œuvre d'un art idéal et pur; d'un art fidèle à la mission d'élever les âmes, de réveiller en elles les souvenirs religieux, et de perpétuer les traditions saintes.
Il est certain qu'après avoir vécu chez un peuple rempli de foi, et dans l'étroite intimité de deux serviteurs de Dieu tels qu'étaient Filippo et Antonio Filicchi, AVilliam-Magee Seton se sentit souvent touché d'admiration, et favorablement impressionné en faveur du catholicisme. Nous devons avouer toutefois que rien ne parut en lui qui annonçât comme un désir naissant de s'agenouiller au même autel que ses amis. Une amltition d'un ordre tout humain l'avait conduit en Italie. Il y donna son temps aux délassements et aux plaisirs de son âge, non moins qu'à des soins plus sérieux. Traité comme un enfant aimé par Antonio et Filippo Filicchi, tandis qu'en leur demeure bienveillante et amie, il goûtait la paix de ses jours heureux, la mort marquait non loin de là, dans la ville la plus voisine, la place où devait s'arrêter sa course jusqu'au réveil de l'éternité. Sa frêle existence, nu instant transportée sous ce doux climat d'Italie, était destinée à
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s'y éteindre. Il devait revoir son p;iys, mais seulement quelques années. La Providence avait ses vues pour que la terre qui garderait à jamais William, tombe douloureuse, berceau radieux, enfantât à la foi catholique sa veuve et ses enfants orphelins.
Quand il revint en Amérique, après une absence de six années, notre jeune voyageur était, comme ou eût dit dans le langage d'alors , un cavalier accompli: une figure charmante, des manières distinguées, une conversation pleine d'intérêt. Il avait vingt-cinq ans. Son père, imm.édiatement, l'associa à ses affaires. Tout le monde travaille aux États-Unis : cette loi sociale date de la naissance même de la colonie. Le temps l'a confirmée, loin de l'amoindrir. Dès l'origine, en ce pays, aussi bien que de nos jours , le mariage a été tenu en honneur, une heureuse fécondité a fait la joie des familles; les parents ont toujours joui du droit de disposer de leurs biens en toute liberté. Aussi la richesse, plus facile à acquérir ou à augmenter en Amérique que partout ailleurs, s'y est-elle toujours subdivisée d'une manière rapide . De lànaturellementla nécessité qui s'impose à chacun de conquérir sa part dans les faveurs que distribue la fortune; de là le prix qu'on attache à l'intelligence et à l'activité. Loin que le préjugé soit contre le travail, il est pour lui. Et qu'on n'aille point s'imaginer que l'homme riche soit affranchi de la loi commune. Les choses ne vont point ainsi : il doit à l'opinion publique de consacrer ses loisirs à quelque opération d'industrie, de commerce , ou à quelque devoir public. Aux yeux du citoyen américain, descendant de l'ancien colon anglais, les professions sont plus ou moins pé-
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nibles, plus ou moins lucratives, mais elles ne sont jamais ni hautes ni basses: toute profession honnête est honorable.
Les fils de la race anglo- américaine se marient d'ordinaire fort jeunes. Ils décident eux-mêmes, dans une grande indépendance, du choix qui semble leur convenir. Guidés par les plus sérieuses aspirations, on les voit rechercher surtout ce qui peut assurer le bonheur et la dignité du foyer domestique. Il en fut ainsi de William-Magee Seton. Depuis qu'il avait annoncé son retour en Amérique , la famille de Richard Bayley l'attendait affectueusement, impatiemment, à Fégal de sa propre famille. Aussitôt son arrivée, il se rendit près de ses amis, et retrouva, dans l'épanouissement de sa dixhuitième année, mademoiselle Elizabeth Bayley, qu'il avait quittée presque enfant. Dès le premier moment qu'il la vit, l'attrait de toute sa personne produisit sur son cœur une impression profonde qui décida de sa destinée. Jaloux de tenir d'elle les premières promesses de son bonheur, il s'assura d'abord du sentiment qu'elle éprouvait pour lui. Du jour où il put croire à l'afiection de celle qui lui était uniquement chère, il demanda sa main à M. Bayley, et sollicita de ses propres parents une approbation dont il pouvait se croire certain. Nul, en effet, qui ne comprit quelles fortes et douces émotions avaient arrêté son choix : il suffisait de voir Elizabeth pour sentir qu'elle avait en elle ce qui fait naître l'afiection et ce qui la captive.
Peut-être pourrions-nous essayer de dire les grâces et les charmes dont elle était le modèle parfait ; mais alors qu'elle nous apparaît comblée des dons les plus
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élevés (ît les plus rares , nous soiiimes moins préoccupés de ses agréments extérieurs. La voilà donc devant nous, cette chère Elizabeth, un peu petite, avec des traits aimables et délicats; de grands yeux bruns remplis de douceur; le front bien ouvert et pensif. Sa physionomie a l'intelligence , la fermeté avec la candeur, et ce charme indéfinissable qui semble le reflet d'une belle âme.
Mariage d'Elizabeth Bayley avec William-Magee Seton. — Cinq enfants naissent en peu d'années de cet heureux mariage. — Amour maternel et chrétien. — La fièvre jaune à New- York. — Dévouement de Richard Bayley. — Prétentions de la France et de l'Angleterre vis-à-vis de l'Union américaine. — Rupture avec la France. — Effets de la crise politique et commerciale aux États-Unis. — Désastres éprouvés par William-Magee Seton. — La mort lui enlève son père. — Courage et résignation d'Elizabeth. — Lettre de Lady Thomas Cayley. — Nouvelle invasion de la fièvre jaune. — Elizahefh et les petits orphelins. — Richard Bayley victime de son zèle. — Sa mort. — Douleur de sa fille.
Elizabelh Bayley et William-Magee Seton furent unis au printemps de l'année 1794. Us reçurent la bénédiction des époux dans l'église de la Trinité de New- York. Tout ce qui semble assurer les promesses de l'avenir avec la félicité de l'heure présente se trouvait alors réuni au gré des deux familles que cette union rapprochait encore. Espérances douces et flatteuses, qui devinrent des réalités, mais pour un moment très-court. Les premières années du mariage d'Elizabeth furent comblées de ce rare et complet bonheur qui marque souvent les commencements d'une existence destinée à de très-
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rudes épreuves. Tout lui souriait dans la vie. Sa position était brillante; le parfum de sa vertu, le charme de son caractère, l'agrément de sa personne, lui attiraient rafTection de tout ce qui l'entourait. Une parfaite harmonie régnait entre ses goûts et ceux de sou mari; leur tendresse mutuelle était extrême. Cinq enfants naquirent de leur union en peu d'années : Anne-Marie , William, Richard, Catherine- Joséphine et Rebecca.
Rien n'égalait l'amour d'Elizabeth pour ces êtres chéris que la Providence avait confiés à sa tendresse. Nuit et jour occupée d'eux, vigilante autant qu'aimante, ce qu'elle Voyait en eux surtout, c'était cette âme dont elle aurait à rendre compte un jour. Bien avant de les mettre au monde , elle les consacrait au Seigneur. Inclinant devant lui son cœur tout inondé de sa joie maternelle, elle lui offrait tendrement l'enfant qu'elle sentait vivre dans ses entrailles, « 11 est à vous, mon Dieu, lui disait-elle. Recevez-le dès à présent, et protégez-le plus tard. Un jour viendra qu'il vous dira en toute vérité et en toute confiance : Exaucez-moi; car dès le sein de ma mère, vous avez été mon Dieu ! »
Elle attendait le moment de leur baptême avec une impatience inexprimable; et lorsqu'elle recevait entre ses bras ses enfants régénérés dans le sacrement de notre salut, son cœur s'épanchait en ferventes actions de grâces. Voici ce qu'elle écrivait après le baptême de sa fille Rebecca, sa dernière enfant.
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« Mercredi, jour de Saint-Michel 1802.
« Aujourd'hui, ma petite Rebecca a été reçue clans l'arche du Seigneur ; elle a été bénie par la prière de la foi , afin de recevoir toute grâce dans sa plénitude, et d'être comptée au nombre des fidèles enfants de Dieu; afin de traverser les tlots agités de ce monje, ferme dans la foi, pleine de joie dans l' espérance , enracinée dans la charité , digue en toutes choses des récompenses éternelles, par la miséricorde de notre Dieu. Gloire, gloire à Celui qui a obtenu pour sa servante le privilège d'être reçue à son alliance, d'être bénie de son Père céleste redevenu notre ami , d'être admise à l'héritage de son royaume bienheureux. Divin Sauveur, pourrions-nous jamais oublier ce que nous vous devons après tant de bienfaits! C'est vous qui nous avez acquis toutes ces grâces. Oh ! soutenez-nous , prenez pitié de notre faiblesse, soyez-nous propice. Comme vos saints auges dans le ciel ne cessent de vous servir, faites-nous la grâce de nous dévouer à vous si fidèlement sur la terre, que nous obtenions d'être reçus un jour parmi ces esprits bienheureux, pour redire avec eux l'éternel alléluia. »
Persuadée que l'éducation doit commencer dès le berceau, Elizabeth épiait d'une âme attentive l'éveil de l'intelligence dans l'esprit de ses enfants. Sur ses genoux caressants , ils apprirent d'elle en même temps à bénir Dieu et à prononcer leurs premières paroles. A mesure que leur piété se développait , elle saisissait toute occasion qui venait s'offrir de les mieux pénétrer
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de ce, devoir de la prière , si doux au cœur dès qu'il est compris. Elle veillait assidûment aux soins qu'exigeait leur jeune âge, justement empressée pour que rien ne manquât à leur bien-être matériel; mais elle s'appliquait encore davantage à former leur jugement et à développer leur cœur. Si ardente que fût pour eux sa tendres^se , jamais elle ne dégénérait en molle condescendance pour leurs défauts et leurs petits travers. Elle imposait silence à son penchant, qui l'eût portée vers l'indulgence , et savait exercer le pénible devoir de la correction chaque fois qu'un tort véritable l'y appelait. Son étude alors était de ne pas paraître céder à cette vivacité nerveuse qui détruit l'efficacité de la réprimande : la raison, la religion, seules l'inspiraient. On sentait qu'elle était guidée par une haute pensée, (juand elle reprenait ou qu'elle punissait, aussi bien que lorsqu'elle distribuait les encouragements et les récompenses.
Son affection maternelLî, toujours intelligente, devenait vraiment ingénieuse pour faire grandir ces jeunes âmes dans le savoir et dans l'amour des choses de Dieu. Elle imaginait mille traits aimables pour les instruire, revêtait d'une forme attrayante ses préceptes et ses conseils. Près d'elle, ses enfants ignoraient l'ennui , tant elle mettait de charme à ses leçons même les plus sérieuses. Bien qu'elle passât presque toutes ses journées au milieu d'eux, elle leur écrivait quelquefois de petites lettres, pour donner une certaine solennité à ce qu'elle désirait faire arriver plus près de leur cœur. Ainsi, ce gracieux billet t[u'elle adressait à Anna, sa fille aînée, alors âgée de huit ans ;
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3 mai 18ns.
« Ma chère Anna-Marie ,
« C'est aujourd'hui l'anniversaire de votre naissance, de ce jour oii , pour la première fois, je vous tins entre mes bras. Que le Dieu tout-puissant vous bénisse , mon enfant , et vous fasse sienne pour toujours! Votre mère lui demande de toute son âme qu'il vous guide à travers ce monde, afin que nous puissions arriver en paix à son royaume céleste , par les mérites de notre cher Sauveur. »
Le soin des pauvres était, après le soin de ses enfants, la première occupation d'Elizabeth : elle faisait partie de la société d'assistance des pauvres veuves de New- York , et de plusieurs autres associations dont la charité était le lien. Son dévouement à tout ce qui souffrait était tel , qu'on la désignait sous le nom de Sœur de la charité protestante ; elle et Rebecca Seton , la compagne de toutes ses bonnes œuvres. Rebecca, l'ainée des cinq filles de William Seton , unie d'affection à Elizabeth, si tendrement que celle-ci l'appelait la sœur de son àme , était admise à ses pensées les plus intimes, et jusqu'au secret du bien qu'elle faisait. On voyait souvent les deux sœurs, levées dès l'aube du matin , par les temps les plus rigoureux , diriger ensemble leurs pas vers les sombres réduits où elles allaient chercher la souffrance. Lorsqu'elles y apparaissaient empressées et compatissantes, c'était comme le rayon du soleil qui apporte joie et consolation ; leur
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présence changeait les larmes en sourires, elles gémissements en actions de grâces.
Les devoirs nouveaux, les vives afifections qui s'emparèrent d'Elizabeth mariée et bientôt mère , tout en la passionnant, ne l'absorbèrent pas. Elle sut se réserver du temps pour ses occupations charitables , et découvrit le rare secret de conserver intacte à chacun la place qu'elle lui avait faite en son cœur. Nous dirions même, s'il se pouvait, que sa tendresse s'accrut encore envers son père, du jour où elle lai donna son cher William, comme un enfant de plus, qui se joignit à elle pour l'aimer. Non- seulement Elizabeth chérissait M. Bayley , mais à mesure qu'il avançait dans la vie, elle se sentait plus lière de lui. Sans doute elle appréciait à leur juste valeur les succès brillants qui rendaient témoignage à la supériorité du savant illustre; mais ce qui la touchait beaucoup plus, ce qui faisait son juste orgueil, c'était la réputation tout exceptionnelle qu'il s'était acquise par son désintéressement, et par sa générosité pour les malheureux. Il suffisait, en effet, qu'on fût pauvre pour devenir l'objet des soins et des égards du célèbre professeur. On raconte de lui ce trait qui le peint. Un chirurgien de Slaten- Island, une petite île qui forme un des côtés de la baie de New-York \ était venu demander le secours
' Chacun des côtés de cette adûiirable baie est formé par une île grande et très-fertile : Long-lsland, sur la droite, et Staten-Island, sur la gauche. Après s'être raijprochées pendant un moment, à l'endroit ditlcsNarrows — col étroit, — les côtes s'écartent soudain, et présentent au fond de la baie une nappe d'eau si spacieuse et si profonde, qu'elle pourrait tenir en rade toutes les flottes de l'Europe réunies. En arrivant de l'océan Atlantique, outre la gracieuse lie de Manhattan, que couvre
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de ses lumières pour un malade auquel il avait à faire une opération difficile et dangereuse. Malgré tout son désir d'obliger, M. Bayley refusa, autant à cause de la distance, q\^e parce qu'il se trouvait surchargé de fatigues et d'occupations. Son confrère , insistant auprès de lui, finit par lui dire : « Ces pauvres gens qui espéraient vous voir, comme je vais les affliger en leur apprenant votre refus ! Je suis triste d'avoir à leur apporter cette fâcheuse nouvelle ; ils sont déjà si malheureux, et ils sont si pauvres ! — Ils sont pauvres! s'écria M. Bayley en bondissant hors de son fauteuil , ils sont pauvres! Eh! que ne le disiez -vous plus tôt! Partons, mon cher; allons, je vous suis. »
La mort de Richard Bayley achèvera pour nous son portrait. Il la regardait en face tous les jours, et l'avait fait reculer souvent. Le moment arriva trop tôt où son dévouement, si longtemps a fort co7ître la fnort » , fut vaincu par elle. Voyons-le maintenant donnant l'exemple d'un oubli de soi vraiment héroïque. La fièvre jaune a fait son apparition dans New- York, soudaine, inexplicable en ses causes mystérieuses. L'épouvante s'est emparée de toutes les âmes , elle a glacé tous les courages. Pour quiconque s'en voit atteint, un seul accès de la redoutable fièvre est une condamnation sans appel. Médecins, amis, parents, fuient loin du malade qui, laissé dans ce cruel abandon, a
en grande pai'tie la ville de New-York, qui semble, en s'avançant au centre de la baie , aller au-devant du commerce d'outre -mer, vou voyez encore cinq ou six autres iles verdoyantes, encadrées çà et là dans la surface ciùstalline des eaux. — Charles Olifl'e, Scène* américfiines.