CHAPITRE XIX
pieux ami, s'offraient comme un suprême secours à la pauvre Elizabeth. Ses forces s'étaient affaiblies sous le coup de la mort d'Anna. Le temps n'était plus où , son énergie naturelle venant en aide à la foi la plus ardente, elle traçait chaque jour son sillon sans tourner la tête en arrière, quelque dur qu'il fût. Ce n'est pas que sa résignation vînt à défaillir; mais tandis que sa foi la portait à la générosité dans le sacrifice, la nature eût demandé à ne point aller au delà d'un état de résignation passive. Sa lutte avec la douleur, l'ébranlement de sa santé , la rendaient moins propre au fardeau , à la gêne des obligations , que Dieu lui avait mesurées pour sa part. Un des devoirs qui maintenant lui semblaient le plus pénibles , était celui qui l'obligeait , en qualité de supérieure, à gouverner la communauté, à diriger et à instruire les élèves et les Sœurs. Ce n'était plus que par l'effort arraché à sa lassitude, qu'elle réussissait à appeler sur ses lèvres ces effusions si touchantes, ces instructions persuasives dans lesquelles elle excellait toujours, car son effort était caché. Nul ne pouvait l'apercevoir. Dieu seul en avait le secret, Dieu seul , et le directeur dévoué qui l'encourageait en ses combats d'elle-même avec elle-même. « C'est, écrit-elle à cet ami , c'est dans votre cher Bourdaloue que je puise toujours pour
mes instructions des dimanches ; il est la source d'où découlent mille petits ruisseaux qui conviennent directement à tous nos besoins. Pauvre, pauvre, poverina1; elle, obligée de prêcher! Oh! si vous saviez seulement la moitié de mes répugnances à faire une instruction ou un catéchisme, — les délices de mon cœur autrefois, — il me semble que vous prendriez en mépris cette lâche et ingrate pécheresse. Le cher Maître cependant me dit : « Tu dois faire ceci , et tu le feras , uniquement à cause que tu sais que je le veux. Confie- moi ton faible cœur et ta pauvre tête toute malade ; c'est moi qui agirai pour toi. »
« Quelquefois, — le démon a des contrariétés si cruelles ! — là où Ton s'imagine avoir quelque succès bien évident, il se montre tout à coup et il dit : « Regarde comme les voilà touchées, comme elles t'écoutent, toutes silencieuses et attentives: quel respect, quel regard d'amour! » Et il s'efforce de me distraire de toutes les manières. La pauvre, la pauvre âme ne lui accorde pas même un coup d'œil ; elle va droit dans le chemin qui conduit à son cher
1 Poverina, pauvre petite, en italien. Elle s'appelait souvent elle-même de ce nom, qui lui avait été donné autrefois par la compassion du peuple de Livourne lorsqu'elle sortit du lazaret accompagnant son mari mourant.