CHAPITRE XXI
meure, que je sois disparue, avant que n'arrive cette insupportable douleur!... Je prie pour vous sans cesse! .. Mon plus chéri, il faut que je vous répète cette recommandation, de témoigner à votre vénéré guide et ami les sentiments du cœur le plus reconnaissant. Encore une fois , écrivez ! et aimez votre chère mère ; et priez pour elle. »
Quand M. Brute et William s'embarquèrent pour l'Europe, le 27 avril 1815, les mers étaient libres. La paix signée à Gand, le 24 décembre 1814, par les plénipotentiaires de la Grande- Bretagne et ceux des États-Unis, avait mis un terme aux calamités de la guerre entre les deux pays. En Europe, la chute du régime impérial avait éteint toutes les haines et réconcilié tous les peuples. L'univers respirait. Mais ce n'était qu'en un jour de trêve. Le destructeur de son repos, à peine expulsé, allait reparaître.
Le bruit du départ de Napoléon de son île d'Elbe1 n'était point parvenu jusqu'aux États- Unis lorsque nos voyageurs s'en éloignèrent. Ils abordent aux rivages de France, à Bordeaux , la ville royaliste : le crime des centjours a mis l'effroi dans tous les cœurs : les factions ennemies sont aux prises : on pres-
i 1er mars 1815.
sent pour tout le pays d'inévitables désastres. M. Brute hâta le départ de William pour Livourne, bien que le voyage à travers la France ne fût pas exempt de péril : des bandes armées, indisciplinées, parcouraient le Midi; les services publics, à commencer par les transports, étaient en pleine désorganisation. Autres dangers de Marseille à Livourne : la mer et les côtes étaient infestées par les pirates algériens. William dut prendre la voie de terre : il suivit la Corniche jusqu'à Nice; et de là, à Gênes, puis à son but. Quant à M. Brute, tenu pour suspect en ces temps troublés , il ne trouva de sécurité qu'en se cachant dans une retraite. Voici ce qu'il écrivait de Rennes, à William, à la date du 17 juillet : a Mon cher ami, le retour de Bonaparte m'a forcé de prendre garde à moi. J'ai eu la crainte d'être arrêté, comme prêtre, à Bordeaux. Mais, Dieu merci , le drapeau blanc est arboré de nouveau , et nous respirons librement ! Vous partagerez avec nous cette joie. Mon seul regret est de ne pouvoir écrire à votre mère que vous étiez près de moi en une telle circonstance. Force était de nous séparer; et maintenant, je suis bien content que nous nous y soyons décidés; car j'ai toujours vécu au milieu des alarmes, depuis le jour où nous étions ensemble à Bordeaux. J'ai craint aussi pour
vous, mon bon ami, jusqu'au moment où j'ai appris par votre lettre que vous étiez hors de Marseille; et encore n'ai -je eu pleine sécurité que lorsque j'ai su votre arrivée à Livourne, parce que vous m'aviez dit que vous iriez par mer, ce qui n'est pas sans danger. »
L'accueil que trouva William à Livourne fut tel que sa mère lui avait dit de l'espérer; tel que l'avait attendu sa confiante jeunesse, comme chose toute certaine. « Croire au cœur, » à cet âge de vingt ans , c'est la douceur de la vie; et si c'est croire au cœur d'amis si parfaits , quelle certitude de trouver plus encore qu'on ne s'était promis !
Une séparation de plus de huit années n'avait point effacé de la mémoire de William le souvenir d'Antonio Filicchi. Il retrouvait, peu à peu , les traits de son visage , son bienveillant sourire, ses gestes, sa démarche, et, dans sa voix surtout, ce bel accent toscan, un des charmes du doux pays dove 'l si suona. Son impatience était extrême de voir Filippo Filicchi, qu'il ne connaissait pas encore. Quelques paroles qu'Antonio, très ému , lui dit à voix basse, lui causèrent un saisissement de douleur. Précédé de son ami , qui le tenait par la main , il entra dans une vaste chambre , où la demiobscurité ne lui permit pas, tout d'abord, de
bien distinguer les objets. Il était auprès du lit d'un malade ; de pâles mains s'étendaient vers lui ; Filippo Filicchi , presque mourant , l'attirait sur son cœur.
ELIZABETH SETON A ANTONIO FILICCHI (Sans date) 1815.
« Mon Antonio, cher à jamais,
a Bien certainement, vous aurez maintenant reçu quelqu'une de mes nombreuses lettres au sujet de l'envoi que je vous ai fait de mon William. Notre Dieu a voulu qu'il en fût ainsi , bien que ce n'ait point été vraiment de la manière que j'aurais désirée ou prévue. Vous étiez absent quand votre si excellent frère et mon William m'ont écrit. Je vous en prie, je vous en prie, ne grondez pas votre pauvre petite sœur. Cette vie passera si vite, et vous amassez de si riches trésors de bénédictions !
« Plaidez ma cause près de votre chère Amabilia. Embrassez pour moi tous vos chéris. J'ai si peur que William manque de faire ce qu'il faudrait pour mériter votre protection ! Mais cette peur, c'est presque une tentation. Je veux plutôt confier tout à Dieu, absolument tout. La lettre de votre saint Cheverus, que je vous