CHAPITRE XXI
ai envoyée, j'ai peur qu'elle ne vous soit pas parvenue. Il me blâme , et me reproche tendrement d'avoir pu hésiter, même un instant, à remettre tout à votre inépuisable bonté. Cependant, Antonio, abuser de cette bonté!... Notre Dieu connaît seul la lutte que j'ai eue avec moi-même, avant de prendre ce parti. Je vous en prie, écrivez-moi quelques lignes. »
ELIZABETH SETON A ANTONIO FILICCHI 20 novembre 1815.
« Mon Antonio, toujours cher,
« Vos quelques mots écrits en date du 8 août, — les seuls que j'aie reçus depuis la lettre que vous m'aviez envoyée, en 1812, par le révérend M. Zocchi, — sont un trésor de consolations pour votre pauvre petite sœur. C'est continuellement que je pense à tout ce que votre incomparable amitié a fait pour la génération entière des Seton. Mais il n'en est pas moins vrai que le souvenir que j'en ai, est ce qui peut le plus augmenter ma crainte d'être indiscrète; et me faire le plus sentir avec quelle délicatesse je devais agir, au moment où je vous imposais une nouvelle charge.
« Et pourtant , maintenant cette crainte s'ef-
face; puisque vous avez non seulement reçu mon William , mais reçu de telle façon, qu'il me dit que tout ce qui est possible pour le rendre heureux, vous le faites. Je ne puis pas cacher à Notre- Seigneur, mais il faut que je cache à tous les yeux les larmes sans fin qui se mêlent aux actions de grâces intarissables qui débordent de mon cœur, quand je pense qu'il est à l'abri pour sa foi, sous votre protection... Que je l'aime tant , c'est ce dont je ne saurais rendre compte. Mais ce dont vous êtes cause, mon Antonio, c'est de toute cette faiblesse. Ayez compassion d'une mère qui est attachée à ses enfants par des motifs aussi particuliers que les motifs qui m'attachent aux miens. Je cherche à épurer ce que je sens pour eux, autant que je le puis. Notre- Seigneur sait bien que c'est uniquement leur âme que j'ai en vue.
« Vous me dites qu'il faut que je continue de prier pour vous. Que de prières sont faites ici continuellement pour vous , meilleures que mes prières! bien que les miennes soient abondantes et qu'elles viennent d'un cœur brisé. Mais nos Sœurs, pieuses et pures, elles qui n'ont de pensées que du côté du ciel, elles prient pour vous , et pour votre famille, comme pour mes plus tendres amis , mes bienfaiteurs.
(( Vous ne pouvez vous faire une idée de l'affection dévouée et de la bonté qu'elles ont pour
moi et pour les enfants. Elles me traitent bien plus comme la Mère que nous avons là-haut, que comme il faudrait traiter ' cette pauvre brebis errante que vous avez retirée de la boue et placée sur le roc 1 . Oh ! Antonio , mon frère bien -aimé, que les voies de notre Dieu sont merveilleuses ! Voyez ma bonne petite sœur P*** et l'excellente MmeS...., enveloppées dans leurs ténèbres, tandis que moi je nage dans V abondance du miel et du lait de Chanaan, entrevoyant de loin les horizons célestes.
« Nous sommes ici, toute l'Église, et chaque personne pour sa part, dans l'anxiété, à cause de l'état où se trouve notre saint archevêque Garroll. Sa vie paraît être en un imminent danger. Pour moi , si ce n'était la longue habitude que j'ai apprise de vous, de vous d'abord, cher Antonio, de regarder directement vers notre Dieu à chaque événement qui arrive, je vous dirais que ceci est une grande affliction pour moi. Mais tout doit se ranger au cours de la divine et adorable volonté. Toutefois, nous prions, — et nos larmes prient plus encore que nos paroles,— pour que notre père nous soit conservé.
1 Ce sont les paroles du psaume , figurant l'état d'une âme : Eduxit me de lacu miserise et de luto fsecis, et sta. tuit super petram pedes meos. Ps. 39.
« Le saint évêque Cheverus est toujours de même. Toujours il parle de vous , comme moi je pense de vous ; avec assez de partialité , vous le savez... Nous prions continuellement pour vous, Antonio... De grâce, ayez patience avec mon pauvre William ! lia plusieurs des défauts de sa pauvre mauvaise petite mère. Couvrezles d'un voile, et nous aimez tous les deux, tous les deux indignes; mais c'est Dieu qui nous a donnés à vous. Vous dites que vous m'écrirez : oh! pour V amour de Dieu, faites-le* ! »
La maladie qui faisait trembler la mère Seton pour les jours de l'archevêque de Baltimore, accomplit son œuvre plus rapidement encore qu'on ne le redoutait. Chargé de travaux et d'années, l'illustre John Carroll s'endormit dans le Seigneur, cette même année 1815, le 3 décembre, jour auquel l'Église célèbre la fête de saint François Xavier, gloire de la Compagnie de Jésus, dont il faisait partie lui-même, et à laquelle il était attaché du fond de ses entrailles2. Sa juridiction sur le clergé des États- Unis, comme préfet apostolique, datait de l'année 1784; et, comme évêque, puis arche-
1 Dans l'original, ces mots sont écrits en français et soulignés.
2 Voir la note 14 à la fin de ce volume.