CHAPITRE XXII
maintient en haut. C'est par là que je commence le matin ; c'est par là que je finis quand vient le soir. Puis je me dis : « Plus de douleur maintenant ! en haut ! en haut ! belles et joyeuses âmes !
« Rappelez-moi à ceux que j'aime si tendrement autour de vous ; et aimez toujours votre pauvre Elizabeth. »
Dans les premiers jours de décembre, un mois après la mort de Rebecca , Elizabeth vit arriver à Emmettsburg M. de Cheverus. Cette visite ne fut qu'une apparition de quelques heures; mais elle lui apportait un témoignage de sympathie, qui lui fit autant de bien que chose humaine pouvait lui en faire désormais. Il est à peine besoin de dire qu'elle édifia et toucha le saint évêque par les grands sentiments de foi qui dominaient toute sa douleur. « Le souvenir du 8 et du 9 décembre, lui écrivait-il, quand il fut rentré dans son diocèse, sera gardé dans le trésor de ma mémoire et des affections de mon cœur. Vos excellentes Sœurs, leurs élèves si édifiantes et si heureuses , la Mère avec ses enfants du ciel et ses enfants d'ici-bas, sont dans mon cœur et dans mes prières pour y demeurer à jamais. »
338 EL1ZABETH SETON
(Écrit par Elizabeth sur une page détachée.)
Première journée du printemps, 1815.
« 0 mabien-aimée Rebecca, tu ne souffres plus ! La foi, V espérance ne sont plus pour toi, mais l'amour seul, qui se réjouit et triomphe en toi pour l'éternité.... Le ciel est si pur audessus de ces tombes chéries! La mousse la plus verte recouvre déjà celle de Rebecca. Une petite violette s'y montre même , en pleine fleur... Un long silence à cette place... Mais la communion demain ; et le jour d'après , et encore le jour d'après. »
Le droit d'association et les œuvres catholiques aux États-Unis. — La société des Sœurs de Saint-Joseph prend les mesures nécessaires pour faire reconnaître son existence légale. — Procès intenté à la communauté par M. Emmett. — Fondation de l'orphelinat de New-York. — M. Connolly. — Lettre d'Elizabeth Seton à son fils William. — Retour de William en Amérique. — Richard, son jeune frère, est demandé à Livourne par Antonio Filicchi. — Lettre d'Elizabeth à Antonio. — M. du Bourg, évêque de la Louisiane, amène d'Europe en Amérique quarante missionnaires. — Zèle apostolique de M. du Bourg. — Son voyage de Baltimore à Saint-Louis du Missouri. — Les œuvres de son épiscopat. — William Seton midshipman. — Ses adieux à sa mère. — Correspondance d'Elizabeth Seton et de son fils. — Lettres à Antonio Filicchi. — Valparaiso. — Emmettsburg.
Mon Dieu, vous l'aimiez donc bien, cette Elizabeth ! vous la vouliez donc bien à vous, rien qu'à vous ! Ces coups redoublés , frappés sur son cœur, qu'étaient -ils en vos desseins, sinon vos épreuves? Vous veniez à elle, et vous
l'interrogiez après. M'aimes-tu? lui disiezvous? — Le malheur, n'est-ce pas toujours, pour chacun de nous, le Pierre, rri aimezvous*? — Quand vous lui ôtiez son père, son William , et sa Rebecca , la sœur de son âme , elle vous répondait: Seigneur, je vous aime! — M'aimes-tu? disiez-vous encore , quand vous lui repreniez Cecilia, Harriet, ses deux autres sœurs. Elle vous répondait : Seigneur, je vous aime / — Et quand elle eut perdu son Anna , et après qu'elle eut perdu sa seconde Rebecca, la petite bien-aimée: M'aimes-tu? répétiezvous. — Elle, toute soumise, et tout en pleurs: Vous le savez bien, Seigneur, que je vous aime 2 /
C'en est assez, vous ne l'interrogerez plus : elle est à vous d'un invincible amour : votre épreuve l'a trouvée fidèle. Désormais, vous ne lui ôterez plus rien de ce que vous lui avez laissé sur la terre à aimer. Vous voulez la laisser respirer un peu, avant qu'elle s'en aille; car bientôt elle ne sera plus 3. Son œuvre est fondée. La société des Filles de la Charité ira grandissant, semant ses bienfaits, prodiguant ses secours, apparaissant sur tous les points où la civilisation lui aura fait jour, dans l'immense étendue des États-Unis. L'esprit de saint
1 S. Jean, chap. xxi, 16. — 2 Ibid. — 3 Job.
Vincent l'a déjà pénétrée , on le reconnaît à ses fruits. Il reste à la constituer dans sa forme légale. Il reste à la préparer pour d'inévitables contacts avec le monde extérieur. Ce soin va ramener votre servante vers les régions de la terre. Elle les fuirait volontiers; mais vous voulez qu'avant de disparaître, elle ne laisse rien après elle d'incomplet et d'inachevé. Les mœurs et les lois du pays où elle vit lui rendront d'ailleurs sa tâche facile. L'esprit d'association a formé les États-Unis. La liberté d'association , liberté absolue , si profitable aux œuvres catholiques, y est considérée partout, à tous les degrés, comme la sauvegarde de l'indépendance, et comme le rempart du droit commun.
L'association des Sœurs de la Charité de Saint-Joseph se trouvait dans une situation si prospère, et donnait de telles promesses pour l'avenir, que ses directeurs, vers la fin de l'année 1816, jugèrent opportun de la constituer d'une manière légale. Jusqu'alors elle n'avait point eu d'existence reconnue. Aux yeux de la Législature de l'État, elle était comme n'existant pas. Tout ce qui composait la propriété de la communauté, terrain, maison, dépendances, était considéré comme la possession privée des trois personnes dont nous avons vu les noms figurer dans l'acte d'acquisition passé
à Emmettsburg en 1809 : MM. Samuel Cooper, M. Guillaume Valentin du Bourg, et M. Jean Dubois. Le temps était venu de rendre la communauté propriétaire nominale d'un bien dont elle était propriétaire réelle.
Toute association dans les États-Unis jouissant du droit de se constituer pour quelque objet que ce soit, une fois constituée, elle est libre d'acquérir, de vendre, de posséder, de se développer comme il lui convient. S'il s'agit d'une association religieuse, la loi ne fait acception d'aucune doctrine, d'aucune secte, de quelque nature que ce soit. Elle exige seulement de toute association qui aspire à avoir une existence légale, qu'elle obtienne ce qu'on appelle un acte d'incorporation. Cet acte , émané de la Législature d'un État ou du Congrès, a pour effet d'attribuer à la société qui l'a obtenu le caractère d'une personne civile. A proprement parler, il n'y a d'existence civile pour les associations , aux États-Unis , que lorsqu'elles ont été incorporées. Les catholiques se sont tous, et toujours, conformés à cette condition ; et ils ont tiré profit de la libéralité du droit commun pour donner à leurs congrégations et à leurs fondations les garanties qui en assurent la perpétuité. Ils ont fait incorporer leurs couvents, leurs hôpitaux, leurs collèges, leurs paroisses. De la sorte, ils ont pu posséder