CHAPITRE XVII
à conserver, même aux plus mauvais jours, une existence active, bien que cachée. La Providence avait permis qu'elle eût alors à sa tête, comme supérieure générale , une personne douée d'une grande force d'âme , d'une haute intelligence, et d'une prudence consommée, qu'elle avait acquise dans le long exercice des vertus de son état. La sœur Deleau , entrée à l'âge de dix -huit ans dans la compagnie, et alors âgée d'environ soixante ans , avait à la fois Je courage qui résiste à l'effort de la tempête, et la persévérance qui sait réparer les désastres. Tant que dura « l'orage de sang » , sa vie fut plus d'une fois en péril. Elle voulut être la dernière à quitter sa communauté ; elle fut la première à y reparaître, sitôt que la Terreur eut cessé. Un assez grand nombre de Sœurs s'étaient déjà rassemblées autour d'elle, à Paris, lorsqu'une mesure qu'on n'eût pas attendue des hommes qui gouvernaient alors, vint donner à la compagnie une existence légale.
Bien que cette vénérable coopératrice de saint Vincent de Paul ait été mariée et mère, l'usage s'est toujours conservé de la désigner comme au temps où elle a vécu. On donnait à cette époque la qualification de Mademoiselle aux femmes ou filles qui avaient de la naissance, et qui sortaient de pères considérables dans la robe ou dans l'épée; tandis que la qualification de Madame, considérée comme un titre d'honneur, était exclusivement réservée aux femmes de qualité.
Ce n'était pas au nom de la religion qu'on demandait à voir reparaître les Filles de la Charité; c'était au nom de la bienfaisance, l'idole dérisoire de cette époque, l'une des plus injustes et des plus violentes dont l'humanité ait à rougir. Tels étaient , en effet, les plaintes des pauvres malades , le désordre et le gaspillage dans les hôpitaux privés de la présence des Sœurs, qu'on se voyait contraint de revenir à elles. Le soin de la maladie et de l'infirmité n'est qu'une des formes sous lesquelles s'exerce leur charité; mais du moment qu'on leur donnait permission de reparaître pour soigner les malades, elles avaient tout lieu d'espérer qu'on les laisserait, peu à peu, se dévouer à l'éducation des enfants et au soulagement de tous les genres de souffrance.
L'arrêté qui les rappelait est signé du ministre de l'intérieur Chaptal. On y retrouve cette phraséologie déclamatoire dans laquelle se complaisait alors le style officiel :
« Considérant que les secours accordés aux malades ne peuvent être assidûment administrés que par des personnes vouées par état au service des hospices et dirigées par l'enthousiasme de la charité ;
« Considérant que, parmi tous les hospices de la République, ceux-là sont administrés avec plus de soins , d'intelligence et d'écono-