CHAPITRE XVII
les réservât pour la mission d'Amérique ; mais l'espérance qu'elles avaient de s'y dévouer ne se réalisa pas. Un étrange empêchement les retint : le gouvernement refusait de les laisser sortir de France.
La persécution contre la religion et contre le clergé sévissait alors dans l'empire français. L'année précédente, le 17 mai 1809, Napoléon, par un décret, avait réuni le domaine de l'Église à sa couronne. Quelques semaines plus tard, le 6 juillet, le pape était violemment enlevé de son palais, séparé de ses cardinaux et de ses conseils, et soumis aux rigueurs d'une étroite captivité. En France, les prisons d'État, plus nombreuses que jamais, se remplissaient chaque jour de prêtres, de chefs d'ordre, de prélats, de cardinaux, coupables de fidélité aux saintes lois de l'Église. Consulté en haut lieu , en ces temps de calamité, M. Émery, le supérieur de la compagnie de Saint-Sulpice, n'avait pas craint de tenir tête au maître altier devant qui l'Europe tremblait. Napoléon, par un genre de caprice étonnant de sa part, avait d'abord ménagé son courageux contradicteur. Cet humble prêtre qui lui résistait, inflexible dans ses principes et dans sa doctrine , il l'avait gratifié de quelques paroles d'estime; toutefois, après un délai de quelques mois, il le châtiait de sa ferme
attitude , en le frappant dans ce qui lui tenait le plus au cœur, l'existence de sa compagnie. Le 11 juin 1810, un ordre expédié de Saint- Gloud, et transmis par le ministre des cultes, avait exclu les Sulpiciens de leur maison de Paris; Tannée d'après, leur compagnie était totalement supprimée 1 .
Le contre- coup de la défaveur qu'avait encourue M. Émery atteignait, dans une ville éloignée, trois pauvres filles qui n'avaient désiré d'autre liberté que celle de partir pour les États-Unis. Elles étaient devenues suspectes , pour avoir été demandées par l'intermédiaire d'un évêque missionnaire, que d'étroits liens unissaient à cette compagnie de Saint-Sulpice, signalée par son dévouement an saint-siège.
M. Émery avait craint pour M. Flaget luimême les mesures arbitraires du régime impérial. Au commencement de l'année 1810, il s'exprimait ainsi dans une lettre qu'il adressait à son vénérable ami, M. Nagot, le supérieur du séminaire de Sainte- Marie de Balti-
1 M. Émery ne survécut pas longtemps au premier coup porté à la Compagnie de Saint-Sulpice. Il mourut le 28 avril 1811, dans sa quatre-vingt-unième année. Le décret qui ordonnait la suppression de la Compagnie fut notifié aux directeurs du séminaire de Paris au mois de novembre 1811.