CHAPITRE XVIII
attend qu'il lui parle. Son air est à la fois doux et grave. On dirait qu'il est attentif à la regarder.
Un peu surprise, elle interroge sa mémoire. — N'oublie-t-elle pas?.... L'aurait-elle aperçu déjà, cet étranger? Ces traits qui semblent inconnus, ne devraient- ils pas réveiller quelque souvenir, dont la trace s'est effacée?... Mais avant qu'elle se soit fait à elle-même la réponse qu'elle cherche: « Je suis, lui dit l'étranger, je suis M. de Cheverus. » A ce nom vénéré, la joie, le saisissement s'empare de toute sa personne. Elle tombe à genoux, elle prend la main du saint évêque, elle ne peut détacher ses regards de ce visage paternel. Des larmes tombent de ses yeux, et elle ne sait pas qu'elle pleure. Elle veut parler, son émotion lui a ôté la voix. Elle demeure ainsi pendant longtemps, muette, immobile à la même place; la plus émue du monde et la plus heureuse, jusqu'à ce qu'enfin elle surmonte cette impression si vive de surprise et de bonheur.
Les enfants de l'Église catholique les connaissent tous, ces précieux entretiens où le cœur se confie et s'éclaire; où la confiance rencontre l'intérêt ; la douleur, la consolation; la joie légitime, une affectueuse sympathie; la docilité, une pieuse direction. Tout ceci se
trouvait réuni , et rendit bien doux l'entretien qu'eut la mère Seton avec M. de Cheverus. Les sujets qui la pouvaient toucher furent tous abordés et approfondis : ses obligations envers la communauté, ses devoirs envers ses enfants, ses inquiétudes, ses sollicitudes, et sa conduite à tenir au milieu des difficultés inattendues qui s'amassaient en ce moment autour d'elle, pareilles à de sombres nuages. Aucune parole écrite, aucune lettre, si longue qu'elle fût, n'eût remplacé quelques instants d'une intimité si parfaite. Causam tuam tracta cura amico tuo l.
Ce fut encore pour Elizabeth un grand bonheur de demander pour ses enfants la bénédiction de son vénérable ami. Au moment où elle le vit étendant sa main sur leurs jeunes têtes, elle le supplia de ne pas les abandonner si Dieu venait à les priver de sa présence ici-bas : amicus fidelis, protectio fortis *. Sa santé, d'ordinaire assez frôle, était alors très ébranlée, et son cœurinquiet lui faisait craindre d'être appelée de ce monde avant d'avoir accompli jusqu'au bout sa tâche maternelle.
Un trait des plus intéressants du caractère d'Elizabeth est sa fidélité à cette belle passion ,
1 Prov. xxv. 9.
î Eccli vi. 14.