CHAPITRE IX
timent au projet que lui soumettait Elizabeth. Ce qui lui en plaisait par-dessus tout, c'est que M. et Mnie "VVhite étaient bons catholiques tous les deux. Tout au contentement que ceci lui donnait, il ne s'effraya pas trop du désavantage qu'aurait aux yeux des protestants une école établie et dirigée par des papistes. A la date du 6 mai, Elizabeth lui écrivait :
« Lorsque vous viendrez ici, Tonino, vous trouverez votre petite sœur installée dans une gentille, confortable maison; c'est là que l'école en question doit être établie. Les événements de mon histoire, ces jours derniers, assurément, vous étonneraient. Sitôt que la nouvelle a couru que nous allions avoir une école sur le plan que je vous ai dit, notre monde d'ici , avec sa générosité accoutumée , a immédiatement affirmé que M. et M™^ White étant catholiques romains, M'^'^ Seton s'était réunie à eux, sans aucun doute, afin de propager les principes de sa nouvelle religion. Aussitôt le pauvre M. H***, dans l'ardeur de son zèle, courut chez le ministre qui avait délivré un brevet de capacité à M. White, pour lui reprocher l'imprudence qu'il avait commise; d'autre part, il entretint tous ceux qui vinrent lui parler à ce sujet , des conséquences dangereuses qu'un pareil élabbssement pourrait
avoir. Apprenant ces bruits, et comprenant qu'ils étaient de nature à faire échouer totalement mon projet, la bonne M"'^ Sadler et ^jmc Duplex se rendirent chez ceux qui avaient crié le plus fort , et répétèrent que M'"'^ Seton n'avait pas autre chose en vue, que de se procurer le pain pour ses enfants, et de demeurer en paix avec tout le monde, loin de vouloir jeter la discorde entre les enfants d'autrui et leurs parents, etc. etc. M. H"* fut assez bon pour dire qu'après cette explication, il emploierait son influence en faveur de notre école. — M. O'Brien m'a assurée de son intérêt. Il m'a autorisée à dire en conscience que mes principes étaient séparés de mes devoirs dans le cas présent. Excepté, cependant, s'il arrivait qu'on fit appel à mes principes. — Et ceci est la vérité, mon frère. — Patience... Si je réussis , je bénirai Dieu. Si je ne réussis pas , je bénirai Dieu; parce qu'alors , il sera bon que je n'aie pas réussi. »
LA MÊME AU MÊME
i-^' juin 1805.
« Je soupire après votre retour. Vous trouverez mon établissement à peine commencé. J'ai ceïjendant reçu quelques jeunes personnes qui sent confiées à mes soins immédiats jus-
qu'au retour de M. White , qui est en ce moment à Albany pour des affaires de famille. ]\jme Livingston et Miss Ludlow m'ont fait hier une bonne visite. Je crois qu'un des motifs qui les amenaient était de savoir si réellement j'étais résolue à ne pas me mêler des principes religieux des enfants qui me sont confiés. Je leur ai dit tout simplement que, quand même je n'eusse pas pris conseil de mon directeur à ce sujet ; quand même je n'eusse pas bien senti que je ne devais pas me considérer comme « institutrice des âmes » : du moment que des parents s'en seraient remis à moi du soin de leurs enfants, aucune considération n'aurait eu le pouvoir de me contraindre à payer leur confiance d'ingratitude. — Dans le cours de la conversation, M™° L*** me dit que d'habitude, on ne redoutait nullement de demeurer en relation avec des personnes qui pour toute religion ne connaissaient que le déisme; tandis que la seule pensée d'être en relation avec une catholique faisait horreur. Miss L*" me cita plusieurs choses fort niaises à propos de miss Lynch, qui, disait-efie, se vantait d'avoir obtenu pleine absolution de tous ses péchés, rien qu'en répétant soixante ou quatre-vingts fois la même prière. — Je fis appel à son bon sens; et puis, je les priai qu'il ne fût plus question de ces sujets-là entre nous; car ces conversa-
su ELIZABETH SETON
tions en l'air produisent rarement bon effet! Mon frère, mon cher frère, priez Dieu pour moi , afin qu'il me fasse arriver, à travers ces ronces et ces épines, jusqu'à son royaume de repos et de paix. Que sa bénédiction demeure à jamais sur vous ! »
Saint Paul disait: Je trouve deux hommes en moi. Souvenons-nous de son gémissement, et gardons-nous d'être surpris si maintenant nous découvrons la trace de l'imperfection dans la grande âme d'Elizabeth. Elle, qu'aucun sacrifice n'étonnait, se sentait quelquefois atteinte par un reste de fierté naturelle, avouons-le, par une sorte de vanité et de petitesse , qui la faisait souffrir, au début de son existence nouvelle, lorsqu'elle comparait son humble condition dans cette pauvre petite école commençante, avec la position qu'elle avait eue autrefois. Comme ceux qui ont goûté les douceurs humaines de l'indépendance et de l'existence facile, elle se sentait très - meurtrie par les gênes d'une vie étroite, remplie d'assujettissement. Mais, revenant bientôt à elle-même, demandant à la grâce de triompher des lâchetés de la nature , elle s'élevait peu à peu jusqu'à la joie de son sacrifice, gage à la fois de sa fidélité envers Dieu, et de la récompense qu'elle espérait.