CHAPITRE X
qu'elles saisissaient comme à la dérobée. Toutes les deux étaient fidèles à lui écrire, le plus souvent qu'elles le pouvaient. Une lettre d'Elizabeth à la plus jeune de ses aimables amies fera connaître le caractère de leur intimité.
20 octobre 1803
« Les plus douces et les plus innocentes jouissances passent bien vite en cette vie ; aussi les chers moments de paix et de tendresse passés ce matin avec Cecilia me paraissent maintenant un songe. Mais un songe agréable donne souvent à l'esprit comme un avant-goût d'un bonheur qu'il désire vivement; c'est pourquoi mon cœur se tourne vers la chère espérance de goûter encore, même en ce monde, la douceur d'être avec vous. Cependant, si notre Père céleste en ordonne autrement , une autre espérance, plus assurée, nous reste: c'est l'espérance de notre éternelle réunion en sa présence; et nous ne saurions la perdre que parnos propres fautes et nos négligences, dont une prière continuelle, en toute rencontre, en toute occupation, nous défendra. J'entends, vous le savez, cette prière du cœur qui est
indépendante du lieu et de la situation où l'on se trouve, et qui e^t plutôt l'habitude d'élever son cœur vers Dieu dans un continuel entretien. Comme vous faites, par exemple, quand, en allant à vos études, vous jetez veis lui un regard de tendresse, tandis que vous lui dites tout bas: « 0 Seigneur, qu'elle serait vaine, cette science, si elle n'avait pour objet d'éclairer mon esprit afin que je le puisse employer plus dignement à votre service ou à me rendre utile à mon prochain , en remplissant la tâche que votre providence m'a réservée. » — C'est ce que vous faites encore lorsque, vous trouvant dans quelque réunion , et vous mêlant au monde, vous faites appel à Celui qui voit votre cœur, et qui sait combien plus volontiers vous ne seriez qu'à lui seul. Quand cette pensée vous vient, dites simplement: « Cher Seigneur, vous m'avez placée ici, et je dois céder à ceux de qui vous m'avez fait dépendre; mais, de grâce, préservez mon cœur de tout ce qui pourrait le séparer de vous ! » — Lorsque vous vous sentez portée à l'impatience, songez un instant combien Dieu aurait plus sujet de s'irriter contre vous, que vous n'avez sujet de vous irriter contre qui que ce soit. Voyez quelle est sa patience et sa longanimité... Qu'en toutes vos contrariétés, grandes ou petites, votre cher cœur, cherche un prompt refuge auprès du
doux et bon Sauveur. Jetez-vous dans ses bras; vous y trouverez un abri contre tout chagrin, toute peine. Jamais il ne vous abandonnera ni ne vous délaissera. »
Au mois de janvier de l'année 1806, Cecilia tomba gravement malade ; on craignit pour sa vie pendant plusieurs jours. Le danger passé , elle entra dans un état de convalescence lente et pénible. Dès le commencement de sa maladie, elle avait supplié qu'on permît à Elizabeth de venir la voir. Ceux dont elle était entourée ne s'étaient pas senti le courage de lui répondre par un refus. Elizabeth était accourue au premier appel. Un jour qu'on l'avait laissée seule près de la malade, quel ne fut pas son étonnement, son émotion, quand celle-ci lui confia que, résolue à suivre son exemple, elle n'aspirait qu'au bonheur d'embrasser la foi catholique! Ici, la grâce avait agi seule, par ses touches mystérieuses. Elle n'avait pris conseil que de ses propres réflexions, cette enfant de quinze ans ; la droiture de son cœur lui avait dicté sa résolution, et lui avait inspiré son rare courage. Autour d'elle, tout l'avertissait qu'elle achèterait chèrement les joies de sa conversion. A l'ûge où l'on est confiant, où l'on se flatle aisément, elle avait reçu les leçons que donne l'expérience, « cette mai-
tresse impérieuse. » Si sa jeunesse eût pu reprendre le dessus et ressaisir les illusions disparues, elle les aurait perdues bientôt en regardant Elizabeth. Mais le moment n'était pas arrivé d'agir selon qu'elle avait résolu. La nécessité d'un délai s'imposait à son impatience. Il fut convenu qu'elle ne parlerait à personne de son secret. Elizabeth, de son côté, contint son trouble et cacha sa joie en son âme. Elle continua de visiter souvent sa sœur. Quand on ne lui permettait pas de la voir, elle l'encourageait de loin par ce qu'elle lui écrivait.
"2 mars 1806.
« Oh ! si j'avais les ailes de l'ange de la paix pour visiter mon enfant chéri , la tristesse et la souffrance prendraient la fuite ; ou si elles avaient ordre de rester près de vous, Gecilia, comme les messagères envoyées par notre Père miséricordieux, pour vous détacher de cette vie de tentation et de misères, et vous préparer à la possession de la béatitude qui n'a pas de fm, je vous rappellerais l'exemple de Celui qui a choisi les souffrances et les angoisses pour être ses chères compagnes, depuis sa