CHAPITRE m tî
reux. Il suffisait, en effet, qu'on fût pauvre pour devenir l'objet des soins et des égards du célèbre professeur. On raconte de lui ce trait qui le peint. Un chirurgien de Staten-Island, une petite île qui forme un des côtés de la baie de New- York ', était venu demander le secours de ses lumières pour un malade auquel il avait à faire une opération difficile et dangereuse. Malgré tout son désir d'obliger, M. Bayley refusa, autant à cause de la distance, que parce qu'il se trouvait surchargé de fatigues et d'occupations. Son confrère, insistant auprès de lui , finit par lui dire : « Ces pauvres gens qui espéraient vous voir, comme je vais les affliger en leur apprenant votre refus! Je suis triste d'avoir à leur apporter cette fâcheuse nouvelle ; ils sont déjà si malheureux , et ils sont si pau-
1 Chacun des côtés de celte admirable baie est formé par une lie graude et très-fertile : Loug-lsland, sur la droite, et Staten-Island, sur la gauche. Après s'être rapprochées pendant un moment, à l'endroit dit les Narrows, — col étroit, — les côtes s'écarteat soudain, et présentent au fond de la baie une nappe d'eau si spacieuse et si profonde , qu'elle pourrait tenir en rade toutes les flottes de l'Euroi e réunies. En arrivant de l'océan Atlantique, outre la gracieuse île de Manhattan, que couvre en grande partie la ville de New- York, qui semble, en s'avançaut au centre de la baie, aller au-devant du commerce d'outre-mer, vous voyez encore cinq ou six autres îles verdoyantes, encadrées çàet là dans la surface cristalline des eaux. — Charles Oliffe, Scènes américaines.
vres ! — Ils sont pauvres 1 s'écria M. Bayley, bondissant hors de son fauteuil , ils sont pauvres! Eh! que ne le disiez -vous plus tôt! Partons, mon cher ; allons, je vous suis. »
La mort de Richard Bayley achèvera pour nous son portrait. Il la regardait en face tous les jours, et l'avait fait reculer souvent. Le moment arriva où son dévouement , si longtemps fort contre la mort, fut vaincu par elle. Voyons -le maintenant donnant l'exemple d'un oubli de soi vraiment héroïque. La fièvre jaune a fait son apparition dans New- York, soudaine, inexplicable en ses causes mystérieuses. L'épouvante s'est emparée de toutes les âmes, elle a glacé tous les courages. Pour quiconque s'en voit atteint, un seul accès de la redoutable fièvre est une condamnation sans appel. Médecins, amis, parents, fuient loin du malade qui , laissé dans ce cruel abandon , a bientôt perdu tout espoir. Désespéré de ces lâches terreurs et plein de cette abnégation qui rend les cœurs généreux promptement famihers avec le péril, Richard Bayley, prodigue de lui-même , lutta presque seul contre le fléau. Lorsque les jours d'épreuve eurent un terme, il le combattit encore, en l'examinant dans ses causes, ses progrès et ses symptômes divers.
Le livre qu'il pubUa en 1795 sur la fièvre