CHAPITRE III
Pendant la saison d'été , Elizabeth allait toujours passer quelques mois, avec son père, dans la charmante habitation qu'il possédait à Staten-ïsland. Elle s'y trouvait au mois d'août 4801, dans un de ces rares moments où la joie présente fait oublier les tristesses du passé et les menaces de l'avenir. Nous la connaissons assez pour savoir qu'il n'était pas dans sa nature de passer, sans le voir, à côté d'un de ses bonheurs. Pour elle, rien n'est jamais perdu des bienfaits de Dieu. Cette fois, elle n'a pas exprimé ce qu'elle a senti; mais on le devine aisément au gracieux tableau qu'elle a fait de ce qui souriait autour d'elle. Sans y penser, elle y apparaît. — « Le ciel est d'azur; mon père chante, les oiseaux chantent, la nature est dans sa fraîcheur au sortir d'une jolie ondée ; mais , ce qui est audessus de tout, la santé de mon WiUiam se rétablit. Je voudrais que vous pussiez voir mes enfants chéris; ils vont si bien, et ils sont la gaieté même ! »
Le lendemain de ces pures joies eut pour réveil un coup de foudre. Le fléau de la fièvre jaune fit son apparition à New-York. A partir de ce moment, Richard Bayley ne quitta plus le port de la Quarantaine, où les vaisseaux de provenance étrangère étaient retenus à leur arrivée. Là des scènes de détresse s'offraient
chaque jour à ses regarde. Le fléau sévissait à bord de plusieurs navires chargés d'émigrants irlandais. Des malheureux qui , depuis leur embarquement, entassés dans un entrepont, malades et défaillants, n'avaient plus cherché la lumière du jour, à peine arrivés dans le port, sortaient comme de pâles ombres des entrailles du vaisseau; la fraîcheur de l'air les saisissait, et ils périssaient par centaines. Partout on voyait Richard Bayley parmi les mourants et les morts. Charitable jusqu'à l'excès, il devançait chaque matin le lever du soleil 5 s'en revenait le soir à une heure avancée, et rapportait presque toujours entre ses bras quelque petit enfant qu'il venait d'arracher à une mort certaine.
Elizabeth , si bien sa fille par le cœur, aurait voulu s'associer à sa mission périlleuse, suivre tous ses pas , prendre soin des pauvres malades à côté de lui; mais la voix de la raison parlait haut , et lui disait qu'elle se devait avant tout à ses enfants et à son mari. Ce combat entre l'élan de sa charité et sa fidélité à ses premiers devoirs fut pour elle des plus douloureux. La raison l'emporta ; elle demeura près des siens, envoyant des secours aux victimes du fléau autant qu'il lui fut possible; mais tant de souffrances qu'elle ne pouvait atteindre ne lui laissèrent plus un instant de