CHAPITRE IV
toutes écumantes jusqu'à la hauteur de nos murailles. J'ai fini par rentrer en moi. J'ai vu que j'étais là, offensant Dieu, mon unique ami, mon unique ressource dans mon malheur. J'ai senti que je privais volontairement mon âme de la seule consolation qu'elle pouvait attendre. La prière que j'ai faite pour obtenir force et pardon m'a apporté la paix; j'ai pu revenir auprès de mon William la sérénité sur le visage. On venait de tirer les verrous de notre porte ; le pauvre Filippo % dans sa peur d'approcher de trop près, avait déposé une jatte de lait pour nous sur le seuil de notre chambre. Anna et William ont pris un peu de pain trempé dans ce lait; et moi, tout en marchant de long en large, une croûte de pain et un peu de vin, William ne pouvait se tenir sur son séant. Une crise lui est revenue, et avec elle toute l'agonie de mon âme. Voir mon mari gisant sur ces carreaux glacés , sans feu, gémissant et grelottant!... ses yeux tristes, presque éteints, fixés sur mon visage, tandis que ses larmes "roulaient sur son oreiller, sans qu'il prononçât un seul mot !... .\nna se mit à frotter une de ses mains, moi l'autre, jusqu'à ce que la chaleur de la fièvre fut survenue... Le commandant est venu nous apporter la nouvelle
1 Un des gardiens du lazaret.
que notre quarantaine était abrégée de cinq jours; il m'a dit qu'on devait toujours demeurer content dans l'accomplissement des desseins de la Providence, etc. Notre réponse n'a été qu'une suite de sanglots, aussi n'a-t-il pas tardé à s'éloigner.
« M. Filicchi est venu pour consoler mon William. Après qu'il nous a eu quittés , nous avons récité de nos chères prières autant qu'en a pu suivre William. Après, j'ai été obligée de laisser reposer un peu ma tête. On nous a envoyé de la ville notre dîner et un serviteur qui restera avec nous tout le temps de notre quarantaine. C'est un vieillard, Lu'gi, tout petit, avec des cheveux blancs. Il a des yeux bleus dont le regard passe lour à tour de la gaieté à la tristesse , comme s'il voulait nous plaindre et nous ranimer en même temps. Quand il est entré, j'avais le visage couvert avec un mouchoir , et je n'ai pas seulement levé les yeux, tant j'étais fatiguée de voir tous ces hommes avec leurs chapeaux retroussés, leurs cocardes, leurs baïonnettes,.. Pauvre Luigi, je me souviendrai longtemps de sa voix pleine de larmes et de tendresse, quand il vit que je refusais de dîner. Il regarda au ciel, en élevant ses mains, dans quelque prière qui demandait à Dieu de me consoler. Vraiment, je serais toute consolée, si je n'avais pas là