CHAPITRE XXIII
« C'est pou» la troisième fois que je reviens m'asseoir pour vous écrire. Je sais que votre cœur tant chéri est toujours à côté de moi. Et moi aussi, je puis bien dire véritablement, qu'en mouvement ou en repos, endormi ou éveillé, j'ai toujours devant moi votre chère image. Quand je pense à ma petite chambre de la montagne et à mes visites de tous les jours à Saint-Joseph, et que je compare le temps qui vient de se passer avec ma situation présente, je ne puis m'empêcher d'être étonné de ma — j'allais dire de ma folie, — de vouloir quitter un lieu oîi il me semble en ce moment que je pourrais me trouver heureux toute ma vie. Mais il y a quelque chose qui me pousse en avant ! Assurément, comme l'a dit un auteur, il y a un courant dans nos destinées. S'il n'en était pas ainsi, je ne concevrais pas ce qui a pu m'arracher d'auprès de vous. Je me plais toutefois à regarder en avant , vers le temps où , s'il plaît à Dieu de me conserver, je vous tiendrai de nouveau dans mes bras. Jusque-là , il faut que nous nous contentions tous les deux de nous écrire souvent; et vous, mère bien-aimée, de lire dans toutes mes pensées. »
Douces joies de se revoir, consolations de l'heure du départ, espérances si souvent déçues ! Cet adieu que William Seton adressait à
une mère qu'il chérissait , devait être son dernier adieu. Quand il s'était éloigné d'elle, après l'avoir si tendrement serrée contre son cœur, c'était pour la dernière fois qu'il l'embrassait. Les douleurs, les soucis, les fatigues avaient usé, bien avant l'âge, les forces d'Elizabeth. Pour son fils , confiant dans un long avenir , qu'était-ce, malgré la douleur du moment présent, qu'une séparation de quelques années? Il avait vingt ans ; elle, avec le double, — même un peu plus, — n'était cependant pas avancée dans la vie. Que de jours n'auraient-ils pas pour être encore ensemble tous les deux! Il pensait n'avoir rien à craindre du temps. Il ignorait que de nos ennemis l'âge est peut-être celui qui nous fait les blessures les moins profondes. Ce qui nous ébranle tout à coup, ce qui nous atteint au cœur , avance bien plus sûrement le travail de notre destruction. Nous avons à compter avec nos douleurs plus qu'avec le nombre de nos années.
Tels ces fruits délicats, les plus beaux souvent, si la gelée des nuits d'automne les a saisis; ils sourient encore au soleil, laissant apercevoir à travers le feuillage le frais velours de leurs couleurs. Ils semblent tenir solidement à la branche qui lésa nourris: touchez-les seulement, et le frêle hen qui les soutenait va se détacher. Sous celte enveloppe dont vos yeux