CHAPITRE XVIII
si elles demandent à être admises dans la société, qu'elles aient préalablement mis ordre aux affaires temporelles de leur famille, de façon à ce que l'avenir les trouve à l'abri de toute préoccupation de cette nature. Elizabeth fat autorisée à veiller, même après l'émission de ses vœux, aux intérêts des cinq orphelins placés sous sa tutelle ; on accorda qu'elle pourrait posséder, gérer, acquérir, en son nom et aux leurs, tant dans le présent que dans l'avenir. Il avait été décidé en outre, et ceci encore par exception, que si, ayant été réélue à l'expiration de son premier triennat, comme les statuts le permettaient, elle était réélue une seconde fois , à l'expiration de son second triennat *, cette élection serait maintenue, du moment que les supérieurs de la congrégation le jugeraient utile au bien général. Ces heureuses et sages exceptions faites au règlement conservèrent à la congrégation l'inappréciable avantage de demeurer sous la direction de la pieuse fondatrice, et lui assurèrent, à elle, une sécurité, un repos, qui, dans la pensée de tous , lui étaient bien dus.
Les Sœurs, afin de s'animer à pratiquer avec ferveur les règles de leur institut , firent une
1 D'après les règles de la Compagnie, les supérieures, élues pour l'espace de trois ans, peuvent être réélues pour uu deuxième triennat, mais pas au delà.
retraite qui s'ouvrit le 2 février. On les avertit à ce moment qu'une prolongation d'une année entière leur était accordée à toutes, pour qu'elles pussent éprouver leur vocation. On leur fit entendre aussi qu'elles conservaient une entière liberté de se retirer après ce délai. Toutes, néanmoins, furent invitées à demeurer, quelque infirmité ou incapacité qui eussent pu les atteindre depuis leur entrée dans la maison.
Pendant le cours de l'année destinée à l'essai de la règle et assignée comme terme de la seconde probation des anciennes Sœurs, on ne reçut pas moins de dix nouvelles aspirantes , dont plusieurs firent dans la suite le plus grand honneur à leur sainte vocation. Une des admissions les plus intéressantes, ce nous semble, qu'on fit à ce moment- là, ou pour mieux dire, dans l'automne précédent, fut celle de la fille aînée d'EIizabeth , Anna Seton , alors âgée d'un peu plus de seize ans.
La douce et sérieuse enfant que nous avons vue, sept années auparavant, si attentive à adoucir par ses tendres soins les derniers jours de son père, n'avait cessé, depuis lors, d'être pour Elizabeth, la veuve et la mère, un objet de consolation, de joie et de juste orgueil. Les grâces et la beauté qui s'étaient développées avec sa jeunesse s'effaçaient devant l'éclat de
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son angélique vertu. Déjà du temps qu'elle n'était encore qu'élève, assujettie comme ses compagnes aux études du pensionnat, l'attrait de sa piété l'avait portée à demander qu'il lui fût permis d'observer les règles et usages de la communauté , du moins en partie. Tous les jours, levée à cinq heures, l'hiver comme l'été, elle se rendait à la chapelle; là, prosternée, immobile, par les temps les plus rudes, elle passait une heure en prière en attendant la célébration de l'office divin. Plus tard, dans la matinée , elle réunissait autour d'elle de pauvres petites filles du village, auxquelles on lui avait permis de faire la classe. Elle trouvait sa joie à les instruire , à les rendre pieuses, et à tourner au bien leurs jeunes esprits. Tels étaient ses délassements , ses occupations préférées. Elle s'y était sentie appelée, qu'elle n'avait pas encore quinze ans.
L'exemple de sa rare vertu , que son jeune âge rendait encore plus aimable et plus attrayante, avait singulièrement impressionné les élèves du pensionnat. Plusieurs d'entre elles, pressées du désir de se sanctifier en imitant de loin sa conduite, formèrent une association dont elle fut l'âme et la vie. Cette édifiante petite société, divisée par groupes de dix pensionnaires, eut ses règlements particuliers, ses pratiques de dévotion, ses réunions à la
chapelle. La seule présence d'Anna au milieu de ses compagnes leur était un encouragement à la perfection. A voir les traits de son visage, rayonnants d'intelligence et de bonté; à entendre sa conversation , qui dénotait une supériorité d'esprit déjà remarquable; à suivre tous ses mouvements , guidés par la modestie et par la piété , on comprenait l'immense ascendant qu'elle exerçait autour d'elle. Ses compagnes s'y étaient toutes assujetties. Elle seule, ignorante de son doux empire, régnait, et ne s'en apercevait pas.
Trop heureuse de laisser la grâce divine faire en secret son œuvre, la mère Seton n'avait tenté aucun effort pour diriger l'enfant de son cœur vers la perfection religieuse ; mais lorsqu'elle vit qu'un irrésistible attrait l'y appelait, elle regarda que cette vocation lui promettait, à elle, le plus grand bonheur, et la plus haute récompense , qui pût lui être accordée ici-bas comme chrétienne et comme mère.
Anna, novice clans la communauté, tomte malade. — Lettres d'Elizabeth. — Adieux et recommandations d'Anna à ses compagnes. — Aux approches de la mort, elle obtient de prononcer ses vœux religieux. — Elizabeth auprès de sa fille agonisante. — Moit d'Anna. — Elizabeth à RK-e Sadler. — Dévouement de M. Dubois. — Le petit séminaire du mont Sainte -Marie. — M. Duhamel. — M. Brute. — Dieu envoie à sa fidèle servante l'épreuve de la sécheresse et des ténèbres intérieures. — Profession religieuse de dix -huit Sœurs dans la communauté de Saint-Joseph.
Nos pressentiments nous trompent sans cesse. Serait-ce pour nous en avertir que vous nous avez dit, ô notre Maître divin, Maître qui nous enseignez toute sagesse et toute vérité : « Ne vous tourmentez pas du lendemain. A chaque jour suffit sa peine? » Quand elle envisageait son isolement, l'abîme qui la séparait des siens, et sa santé ébranlée , Elizabeth , inquiète pour
ses enfants, se troublait à la pensée qu'elle pourrait leur être ôtée et les laisser deux fois orphelins. Son effroi n'allait pas au-devant d'une autre séparation, bien plus déchirante : la séparation d'une mère qui assiste au départ d'un de ses enfants. C'était là le déchirement, c'était là le martyre du cœur, auquel elle était appelée : sa fille , sa sainte et sa bien-aimée , qu'une vocation religieuse semblait avoir fixée auprès d'elle à jamais, son Anna, allait être redemandée au ciel.
L'hiver avait été précoce et froid. Anna, très -dure à elle-même, mortifiée, peu soucieuse des intempéries de la saison, ne s'était pas plus ménagée que de coutume : se levant la première au son de la cloche, quittant la maison par tous les temps pour porter des secours aux malades, allant laver à la pompe par les matinées les plus rudes. Elle était souffrante déjà, quand un jour elle fat mouillée par la pluie, et saisie du froid. Elle éprouva d'abord une vive douleur à la poitrine, puis survint la fièvre, puis la toux, puis une opiniâtre do\ileur au côté ; quelques jours après, elle s'ahta. Aucun doute n'était possible ; elle était atteinte d'une impitoyable maladie de poitrine. '
Les progrès du mal allèrent toujours croissant jusqu'au 30 janvier, que l'état où elle se trouvait faisant pressentir une fin prochaine,