‹ ELLENOREChapitre 7 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

car au jour où elle recouvrera le repos, elle yous saura gré de le lui avoir rendu par un si courageux sacrifice.

— Ah I si je dois obéir à cet arrêt flétrissant, je ne le puis qu'après en avoir reçu Tordre de sa propre bouche, qu'elle me le donne, et je jure sur Thonneur de le subir, dussé-je mourir à la peine.

Alors Adolphe se jeta aux genoux de madame Delmer et l'accabla d'instances pour obtenir la triste faveur d'être chassé à jamais par Ellénore elle-même. -

— Eh bien, soit, dit madame Delmer plus entraînée que persuadée par toutes les raisons que lui donnait Adolphe; malgré le mal qu'il en peut résulter, elle saura que vous êtes ici ; elle saura quelle intention vous y a conduit, et si, plus confiante que moi dans vos résolutions, elle consent à...

— Oh! ne l'en détournez pas !

— Je vous promets de lui laisser ignorer ma pensée.. . tant qu'elle ne me la demandera pas. Mais jurez-moi aussi de vous conformer à sa décision telle qu'elle soit; songez que la moindre agitation peut la tuer, et ne me livrez pas aux remords d'avoir cédé à vos prières. i

En ce moment un domestique vint avertir madame Delmer que le docteur était arrivé.

— Je l'ai fait appeler, dit-elle, en dépit de la volonté d'EUénore qui se refuse à tous les secours de la médecine, sous prétexte qu'elle n'est point malade, dit-elle, et cependant nous la voyons dépérir de jour en jour. La pâleur de la mort couvre ses beaux laraits ; elle a tous les symptômes d'une maladie de cœur, et c'est pour la contraindre à se laisser soigner que je veux avoir l'avis du docteur Moreau.

— Ah! faites que je le sache aussi, dit Adolphe en

pressant la main de madame Delmer. Vous tenez ma vie, disposez-en comme vous voudrez ; je souscris à tout, mais que je la voie; qu'elle me méprise, mais qu'elle sache que je l'aime plus que jamais!

Ces derniers mots ne parvinrent pas jusqu'à madame Delmer, qui s'était empressée d'aller recevoir le docteur, et de préparer Ellénore à sa visite avant d'oser lui parler de celle d'Adolphe.

Tant de soins, tant de précautions réclamaient du temps, et poussé par sa brûlante inquiétude, Adolphe était parvenu, sans s'en apercevoir, jusqu'au bas de la terrasse qui touchait au château, espérant à chaque porte qui s'ouvrait, à chaque personne qui se dirigeait de son côté qu'on venait lui dire d'entrer. Enfin, le docteur Moreau parut tenant un billet à la main, et suivi d'un valet de chambre de la maison auquel il dit de le conduire vers M. de Rheinfeld.

— Le voilà qui se promène tout près d'ici, répondit le valet de chambre qui le connaissait depuis longtemps pour l'avoir vu chez sa maîtresse. *

— Oh! ciel,que va-t-il m'apprendre, pensait Adolphe. Et, dominé par l'effroi, il n'osait aller au-devant du docteur; ses lèvres tremblaient, il balbutiait des questions non achevées. Le docteur, devinant celle que le malheureux avait tant de peine à articuler, imagina d'y répondre non pas avec une complète franchise, mais pourtant' de manière à laisser soupçonner que l'état de madame Mansley lui paraissait fort alarmant, et qu'il était de son devoir de la maintenir dans un calme absolu.

— Voici, ajouta-t-il, ce qu'elle m'a chargé de vous remettre.

m RLLfiMORâ,

Adolphe pf end Vivement le billet (jue lui offre Je docteur, et y Ut ce peu de motâ tracés dU Cfftyôn d'une main inal aBèurëe :

« Je ne vendu plus \)om voir. »

Tous les coupables sont susceptibles. Adolphe s'indigtift de ce refus, comme s'il né ravait pas mériti, et froissant avec rage le papier dans ses mains, il dit adieu au docteur; celui-ci le retint.

— J*al promis à madame Delmer de vôus ramener, dit-il; je ne Vous quitte pas. Nous sommes de vfais despotes/ nous autres médecins, ({uànd il s'agit de nos amiâ. Alle2, J'en àt guéri de plus malades que Vous.

-^ ie n'en doute pas, car je me porte fort bien, reprit Adolphe en affectant une grande liberté d'esprit.

— Eh bien, tant mieuï, nous causerons. J*âi à vous apprendre^une nouvelle qui vous Intéresse.

En parlant ainsi, le docteur conduisait Adolphe Vers sa voiture. Lorsque tôus deux y furent montés :

— Une nouvelle qui mintéressel répéta M. de ftheinfeld; il y en a bien peu qui puisse m'émouvoir en ce moment.

— Celle-là vous contrariera, et les contrariétés sont les seules distractions dans les grandes peines.

— Vous voulez exciter ma curiosité ; je n*en ai plus pqur rien, tout m'est égal,

— Même le malheur de ceux qui vous aiment ?

— î^ersortne ne m*aîme, répondit Adolphe avec amertume.

— Plût au ciel !

Cette exclamation retentit au cœur d'Adolphe; il fit un effort sur lui-même pour continuer. la conversation.

— Eh bien, dit-il, j'attends cette contrariété conso-

ELLËNOftË. 331

lante que vôus avez la bonté dô me ptômellfe; car je ne ââurals lâ deviner.

— Je le crois bien, vraiment ; qui aurait jamais soupçonné une semblable petitesse dânâ un si grand carâc-* 1ère; mais inhumanité èèt ainsi faite, c'est un composé de contrastés, de faiblesse et dé fôfce, de sublime et de ridicule. Quand on Commande à dés afmééS invincibles, à un pays comme la France, qu'Où â l*fiurop6 à ses pieds, comment s'înquiétei' des bons ffiôts d*Une femme?

— Ou'enlends-je, madame de Seldorf Serait...

— Exilée, répondit le docteur. Et tous deiiX gâfdèirerlt un morne silence.

L'exil de madame dé Sêldorf mettait fin à toutes les fluctuations quiagitaient lé cœùi' d*Adôlphe.Aprèâ l'avoir connue, courtisée, aimée pendant sa prospérité, l'abandonner à rînstant du revers était une lâcheté impossible. Ainsi l'honneur est parfois un tyran secourable. Ce qu'il ordonne* nous sauve du remords de choisir. Adolphe se rendît sans délai chez madame de Seldorf.

— Eh bien , oùpasSons-nous l*hivef ? dît-il éîi èîitfânt dans le salon de la baronne.

Des larmes de reconnaissance remplirent aussitôt les yeux de madame de Seldorf; elle serra la main d'Adolphe, et se tournant vers ses amis :

— Comment se plaindre d'une injustice quî vous vaut de telles preuves d'attachement? Puis, S'adressent

à M. de Rheinfeld : nous irons où Ton peut penser et parler librement, où la flatterie n'est pas un devoir, où l'esprit n'est pas un crime, où la tyrannie ne se couvre pas d'un manteau républicain pour frapper sur les défenseurs de la liberté, où les princes innocents ne sont pas jugés par des commissions militaires, où Ton ne fait pas tomber les têtes qui refusent de s'incliner devant l'idole du jour.

Les amis de madame de Seldorf s'empressèrent de l'interrompre, car en exhalant ainsi sa juste colère, elle justifiait presque sa disgrâce et donnait un prétexte pour la prolonger.

Elle se décida à partir pour l'Allemagne, et obtint, de l'officier de gendarmerie qui ne la quittait pas, de rester vingt-quatre heures de plus à Paris pour*faire les arrangements nécessaires à un si long voyage. Ce peu d'heures consacrées à de tristes adieux parurent éternelles à M. de Rheinfeld. Il les passa à récapituler .ses torts, à s'accuser de ses malheurs, à en pressentir de nouveaux, d'inévitables ; à maudire son caractère, sa destinée : à se livrer à toutes les tortures d'un amour qu'on s'arrache du cœur ;mais l'instant du dévouement arrivé, Adolphe passant tout à coup de l'abattement à l'excès du courage, fut rejoindre madame de Seldorf qui l'attendait. Espérant trouver chez lui l'exemple d'une résignation qu'elle ne pouvait atteindre, à la vue du visage calme et souriant d'Adolphe, elle reprit assez de force pour comprimer sa douleur, pour la raisonner même.

— Oh ! mes amis, disait-elle en les embrassant, l'exil, c'est la mort ! les plus grands hommes de l'antiquité et des temps modernes ont succombé à cette peine. On rencontre plus de braves contre l'échafaud que contre

la perte de la patrie. Où retrouverai-je vos bons soins, votre esprit, cette réunion de personnes si distinguées et si simples, si savantes et si rieuses, si amusantes et si dévouées! Et c'est la fantaisie d'un homme qui me prive de tant de biens I vous ! qui restez pour défendre l'indépendance nationale contre le despotisme de la ' gloire, unissez vos voix puissantes pour sauver la France, et Bonaparte lui-même des vengeances de l'Europe asservie. Montrez-vous l'ennemi des conquêtes, le soutien de nos lois; mais non, n'écoutez pas ce conseil dangereux; on vous exilerait, et je ne veux pas vous faire payer si cher le bonheur de nous revoir.

Un quart d'heure après cet adieu, la voiture de madame de Seldorf traversait le boulevard près de la porte Saint-Martin. Plusieurs grosses charrettes encombraient le passage, et les postillons, impatients de reprendre leur galop, criaient au cocher d'une calèche qui marchait au pas, de se ranger pour les laisser passer. Le cocher complaisant obéit, et Adolphe ne put retenir un cri douloureux en reconnaissant dans le fond de cette calèche une femme à demi-couchée, dont la tête était appuyée sur l'épaule de madame Delmer.

— mon Dieu! pensa-t-il, est-ce ainsi que je devais la revoir !

Oui, cette femme, c'était EUénore. Le docteur Moreau ayant déclaré que le froid de la campagne pouvait augmenter la fièvre qui minait la malade, madame Delmer s'était chargée de la ramener elle-même à Paris, en prenant toutes les précautions qu'exigeait son état de souffrance- Dans le calme parfait où son amie cherchait à la maintenir, EUénore semblait reprendre à la vie. Ses yeux

.ud ÊLLÉNOftfe.

étaient moins ternes, ses joues plus colorées, Sa voix plus sonore. Elle témoignait le désir de voir son enfant, et parlait d'envoyer sa sœur à Londres pour le lui ramener. On devinait, à sa docilité à suivre le régime qui pouvait la guérir, tju'un secret espôlf soutenait son courage. Hélas! cet espoir.- elle le puisait tout entier dans le souvenir de Sa mère, qu'elle aVait VUe mourir de la même maladie dont elle se seiilait atteinte. A chaque accès de fièvre, à châqile spasme qu'elle éprouvait :

— C*est bien cela, disait-elle, jô he dôiS pas avoir longtemps à souffrir ; profitonâ-en pour prouver à ce monde, à la fois si cruel- et si dédaigneux, que je ne méritais pas les humiliations dont il m'a abreuvée, et que je n*étais pas indigne du dévouement et du nom d'un homme cÛstingué. Oui, j*èn ai la certitude, celuilà ne nie trompera pas; j*ai sa parole; chaque mot de son serment est gravé dans ma mémoire ; il le tiendra... et d*ailleiirs que luîdemandai-je? de me réhabilitef dans Topinion, de placer ma tombe au rang qui m'était dû, de me venger par un sacriBce illusoire de Tinjure, de la lâcheté d'un ingrat, des insultes de là calomnie, des injustices du sort, du fol amour qUî me tuej mais la mort n'est-elle pas là pour m'acquitter de ce bienfait? lui laissera-t-elle le temps de se reprocher l^èxôès de sa reconnaissance? Non, je puis sans scrupule en réclamer cette unique, cette dernière preuve.

Alors, se traînant vers sa table à écrire, elle resta quelque temps à méditer sur la déterînînatîon qu'elle allait prendre; puis, cédant à sa conviction, à cette volonté suprême des malheureux condamnés, elle écrivit cette lettre :

ELLÉNORE. ait

« Vous râppeléz^vous cefS mots : Je pars!.^. mais non pas sans vous Jurei* quê, quels que «oient ma situation, mes liens, M^ce dans huit Jours comme dans vingt ans, un sigttê, un mot de vous^ disposera de moi, me ramènera à vospiedd, pour ^ obéir à vos ordres, y servir vos projets, et saeriûer, s*li le faut, mon existence à vos moindres capHoes*

» Ëh bien, je vous attends, Lucien, ne tardez pas trop à Venir, sinon le ciel, qui a pitié de moi, me déli* vrefait avant dé vous revoir, et vous ne pourriez exaucer ma dernière prière, tj

M, de La Mennerayô était éft garnison à Meti lorsque celte lettre lui parvint. 11 sollicita un congé d'un mois pôur venir soigner un parent dangereusement malade* Muni de cette autorisation, il se mit en route, espérant trouver madame Mansley moins mal qu'elle prétendait rétre, et comptant sur ses soins^ sur son amour, pour la rendre à la vie.

L'attente de cette arrivée maintenait Bllénore dans une agitation muette que ses amis prirent pour un re*tour à là sanîé; elle-même les affermissait dans cette erreur par son courage à souffrir et par sa constance h leur affirmer qu*ellé allait tous les jours un peu mieux. Elle savait que les meilleurs amis du, monde ont un intérêt facile à courbaturer, et qu'ils traitent d'imaginaires les maladies dont on ne meurt pas, ou dont on ne guérit pas tout de suite, et que c*est leur rendre service que de ne pas les ennuyer du féclt des souffrances contre lesquelles ils ne peuvent rlên.

En effet, ceux qui étaient forcés de remarquer le dépérissement de madame Mansley se débarrassaient d'une bonne partie de la pitié qu'ils en auraient dft aVolr, en

Stô ELLÉNORE.

l'attribuant à toute autre cause qu*au chagrin : c'était, disail-ils, la suite du mauvais régime, d*une vie trop récluse, d'agitations trop multipliées. Quant aux gens du monde, ils en parlaient avec cette commisération blessante qui sert si bien la bonté féroce des méchants.

— Avez-vous rencontré la pauvre madame Mansley dans l'allée des Veuves, où elle va respirer l'air en voiture ouverte, quand le temps et son médecin le permettent? Elles est changée au point de n'être plus jolie.

— Vraiment, je n'en suis pas surprise; elle est à moitié folle. Savez-vous ce qui la met dans cet état déplorable? La rage de se faire épousQj^.

— Oh! la bonne extravagance 1 Mais il me semble qu'elle s'était arrangée de manière à pouvoir s'en passer?

— Non; il paraît que l'amour ne lui suffit pas. Elle s'était mis dans la tête de séduire M. de Rheinfeld au point de l'amener à couvrir de son nom tous les péchés cachés et connus de la belle EUénore.

— Comment a-t-elle pu se flatter un instant de distraire Adolphe de l'envie de se marier, non pas avec elle, mais avec madame de Seldorf? Ce n'est pas la passion de M. de Rheinfeld, il est vrai, mais c'est son idée fixe, et les entêtements sont bien plus forts que les sentiments. Madame Mansley aurait dû savoir cela, elle qui a déjà fait plus d'une triste expérience sur le cœur humain. C'est bien la peine d'avoir été la dupe du plus grand roué de France et d'Angleterre, si cela ne garantit pas des galanteries bourgeoises d'un patriote. En vérité, ce serait bien sot à elle d'en mourir I

— Aussi n'en fera-t-elfe pas la sottise, je vous l'affirme; il ne manque point de consolations pour de pareils désespoirs, on n'en meurt guère que dans les ro-

mans. D'ailleurs, n'a-t-elle pas un petit bâtard qui Toblige à braver les injustices des hommes et les tortures de la vie (style de ces sortes de victimes), et ne faut-il pas qu'elle se résigne à subir les douleurs et les joies d'une existence orageuse par pur amour maternel? Soyez donc tranquille, elle ne manquera pas de prétexte pour faire encore parler d'elle, et pour vous donner une nouvelle occasion de plaindre ses malheurs.

— J'aimerais bien mieux l'en consoler, disait un élégant, et faire renaître sur son beau visage les couleurs et le sourire qui l'animaient autrefois. Sans vanité, je vaux bien le grand blond qu'elle pleure, et cela pourrait l'amuser d'en médire avecjaoi. D'abord, je lui prédirais le désappointement qui le menace; car il va recevoir le même soufflet qu'il lui a donné : madame de Seldorf s'est fait un nom trop célèbre pour le quitter, dès qu'elle aura la conviction qu'Adolphe la préfère même à celle qu'il aime, et que tous les sacrifices qu'elle attendait deluison irrévocablementaccomplis, enfin, qu'il est brouillé sans retour avec madame Mansley, elle lui fera entendre, avec toute la délicatesse que les gens d'esprit mettent à dire des choses désagréables, qu'elle est très-fière de son affection, très-reconnaissante du noble dévouement qui lui fait partager son exil; mais que leur bonheur à tous deux exige qu'ils restent libres.

— Oh! le charmant compliment, et qu'il l'aura bien mérité. Jamais la peine du talion n'aura été mieux ap» pliquée! Adolphe en crèvera de dépit. Je m'en réjouis d'avance pour cette pauvre abandonnée: Le bon Dieu lui doit bien ce petit plaisir, en compensation de tous les chagrins qu'on lui donne, et de la considération, de la bienveillance qu'on lui refuse.

.iu ELiÉNOhf:.

C'est ainsi que les caquets les plus médisants prennent un air bonaceen passant par la bouche desbavardjs de bonne compagnie. Sans les entendre, EUénore les devinait, et elle ne comprenait pas comment, accablée par tant de peines réelles, elle pouvait* être aussi sensible h de vaines itijures, à de sots jugements, dont le repos de sa conscience et Testime de ses amis la vengeaient assez.

— Et moi aussi, pensait-elle, j'ai ma part de faiblesse, de lâcheté! Puis-je donner d'autres noms k cette terreur du mépris, si injuste qu'il soit, à cette horrible souffrance qui s*emparede mort être à la vue d'un regard clndfiTgncux, d*urte confidence ironique, d'un de ces signes inventés par l'envie insolente, pour humilier le malheur innocent? Quoi! je ne puis supporter les affronts dont m*abreuve un mqnde que je méprise! Dieu sait ce que je ferais pour m'en affranchir, et je m'étonne de la faiblesse de cet Adolphe qui me sacrifie aux pleurs d'une amie, et c'est lorsque je succombe aux coups portés par des mains indifférentes, que je lui reproche de céder a la pitié du désespoir qu'il cause. Non, je n'ai pas le droit de le blâmer. Puis passant aussitôt du besoin d'absoudre Adolphe, à celui de l'accuser, Ellénore s'écriait î Mais est-ce bien à un sentiment gètiéreux qu'il a obéi en m'assassinant! Ah! Je voudrais en vain me le persuader! C'est la même crainte de l'opinion, le même effroi des Jugements, des épîgrammes sanglantes de ce monde à la fois corrompu et sévère qui l'a rendu ingrat, parjure. Qu'est-ce donc que cette puissance occulte dont les arrêts prononcés par tant d'être frivoles, insensés, perverti, ont force de lois; que Cette divinité dont les faveurs se payent an prix de ce qu'on a de plus cher! Mais ces

faveurs qu'Adolphe a craiul (Je perdre, ces faveurs qu'il rïi*fi préférées, ne peut'-on les reconquérir?

En CQ moment, et comme pour répondre à sa pensée, on prononça le nom de M. Lucien de la Menneraye : c'était Germain qui Tannonçait.

11 est un degré d'affaiblissement où les émolioiis douces font presque autant de mal que les plus cruelles. Ellénore, quoique très-confianle dans la promesse de Lucien, ne s'attendait pas à le voir arriver si tôt, et' la surprise, la joie de pouvoir opposer une preuve de dévouement à un acte d'ingratitude, lui causèrent une si vive palpitation qu'elle s'évanouit.

— C'est donc vrai, s'écria Lucien en courant pour la soutenir. Elle se meurt! mon Dieu! rendez-la-moi... Ellénore! Ellénore! ranime-toi! mon premier, mon unique amour, vis encore pour être adorée; vis pour ta vengeance et mon bonheur!

Et Lucien couvrait de baisers brûlants les mains pâles d'Ellénore; il espérait dans la ferveur de sa prière, dans l'excès de sa passion, pour obtenir du ciel de la voir sortir de Tanéantissement où. elle était plongée. Enfin les yeux d'Ellénore s'ouvrirent, un éclair de joie y brilla, le sourire le plus doux vint animer son visage décoloré. Elle voulut parler, mais une forte oppressron l'en empêchait. Et Lucien la suppliant de se calmer, de se taire, ajoutait :

— Je ne veux rien savoir. Vous m'avez appelé, j'arrive; quelle que soit la mission que vous me réservez, je la

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ren)plirai, fallût-il aller frapper votre ennemie au sein de l'enfer, ou acheter votre repos au prix de tout ce que je possède, de tout ce que j'espère, de* cette existence que vous m'avez conservée pour la remplir tout entière. Oui, rien ne me coûtera pour vous rendre à la paix, au bonheur que vous méritez; je ne demande pour récompense que de vous voir renaître. Ah! vivez pour moi; on n'a pas le droit de désirer la mort lorsqu'on est passionnément aimé.

La visite du docteur Moreau mit fin à cette entrevue. 11 trouva le pouls d'Ellénore fort agité, et ordonna qu'on ne lui laissât voir personne du reste de la journée.

— A quoi bon, dit-elle, me priver de la présence d'un ami, j'ai peut-être si peu ie temps à le voir.

— Allons, point de ces idées-là, reprit le docteur, autrement je renonce à vous soigner; car lorsqu'un malade ne demande pas mieux que de guérir, nous avons souvent bien de la peine à le tirer d'affaire; mais quand, avec sa maladie, il nous faut combattre la mauvaise volonté du malade, nous ne sommes pas assez forts; ainsi, prêtez- vous à vivre, quand ce ne serait que par égard pour ma réputation. Songez donc que je serais perdu si l'on pouvait m'accuser d'avoir laissé mourir une jeune et belle femme telle que vous.

" •M. de la Menneraye se joignit au docteur pour engager Ellénore à se mettre au lit et à éviter toute espèce d'éjnotions tant que durerait son accès de fièvre. Il était si visiblement consterné de l'état de dépérissement où il voyait madame Mansley, que le docteur s'empressa de lui donner des espérances que lui-même n'avait pas, craignant qu'Ellénore devinât son danger à Teffroi peint sur le visage de son jeune ami.

Le lendemain, lorsque Lucien vint savoir des nouvelles de la malade, on lui dit qu'elle allait beaucoup mieux et qu'elle désirait le voir.

Il la trouva sur son canapé, vêtue d'une robe noire, d'un châle de même couleur; ses beaux cheveux étaient nattés comme pour attendre un chapeau, enfin, sans sa pâleur extrême et l'air souffrant qui perçait à travers son attitude calme, on l'aurait crue au moment de sortir.

— Grâce à Dieu, je suis en état aujourd'hui de vous exprimer, cher Lucien, tout ce que m'inspire de reconnaissance votre...

— Ne parlons pas de cela, interrompit M. de la Menneraye. En mè rendant à vos ordres, je n'ai rien fait que pour moi. Un de nos antis communs, las decom-' battre avec sa raison contre ce qu'il appelle ma folie, a fini par la prendreen pitié, et s'estchargé de m'instruire de toutes vos actions, même des motifs qu'on leur prêtait. Il espérait sans doute plus de cette relation fidèle que de ses sermons philosophiques. Il est certain que tout ce qu'il m'apprenait de vos sentiments pour M. de Rheinfeld aurait dû me guérir; eh bien , le croirez-vous? chaque preuve de dévouement pour cet homme si spirituel vous embellissait encore à mes yeux. — Comme elle sait aimer! me disais-je. Quel noble aveuglement l'entraîne! Ah! pourquoi faut- il tant de talent, de célébrité pour lui plaide? Pourquoi Tes agitations de l'incertitude, la crainte d'une trahison, les prévisions d'un malheur humiliant, sont-ils nécessaires k la vie de son àmo! à cette fièvre qu'on ne peut ni donner, ni éteindre, qui n'aît d'un regard, qui vît d'obstacles, de tourments, d'injures, et qui, jouet de la fatalité, n'obéit qu'à elle. Mais cette fatalité qui soumet aujourd'hui EUénore k une

fascination complète ne peut-^elle Van aCfr aaebir demain? Un rayon du ciel ne peut- il réclsirer, ne peut-il lui montrer la différence d*un anaour \n'u dévoué, à un amour composé, bariolé par les sentiments le^ plus contraires, sans força contre un vil intérêt, contre les propos du monde? Oui, ce moment viendrai je le ^ens à Tespoir qui me reite. Oh! dites qu'il est venu, ce moment si passionnément attendu; dites que ma tendresse triomphe de vos regrets, dites que la ciel me destine à vous feire oublier tout ce que vous ave« souffert, et même ceux qui vous ont fait souffrir.

— Non, je vous tromperais, répondit Bllénore; la fascination a cessé, mais la blesi^uce reçue dans ce der* nier combat saigne encore et ne se refermera jamais. Il en est une autre plus difficile à avouer, parce qu'elle ne tient pas au cœur, et qu'on est sans pitié pour les plaies de Tamour-propre. Pourtant Dieu sait les douleurs qu'elles font endurer, surtout quand Thonneur et la fierté enpartagent le supplice, Je vais mourir, I.ucien.

-^Non, je ne le veux pas, s'écria-t^il éperdu.

^ Écoutez-moi, reprit EUénore avec une extrême dou* ceur; je sais que cette vérité vous afflige, mais il faut que vous la sachiez pour me comprendre, i^our excuser la faiblesse, la sottise de ma démarche en cet instant» Vous vous êtes offert pour me venger de tous les coups, de toutes les insultes du monde et du sort; eh bien, 8oyez4e ce vengeur; que je vous doive une mort assez honorable pour effacer les erreurs, les calomnies et les humiliations qui ont flétri ma vie. Vous êtes libre, rien ne s'oppose à ce que vous me fassiez la charité d'une douce agonie, à ce que vous changiez cet horrible mo»» ment en fête nuptiale. Vous voulez me consacrer votre

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existence entière; je n'en demande qu'une heure : me la donnerez-vous?

— Ah! vous n'en doutez pas?.», s'écria Luden, en tombant aux pieds d*Ellénore.

Et il lui répéta tous les serments d'un premier amour, du seul que l'on croie être sincèrement étemel.

— Ord(H)nez, disait^il, je me soumets à tout avec joie ; mais vous vivrez, n'est-ce pas?

— Oui, répondait-*elle en souriant tristement, puisque vous Tordonnez; mais ne perdons pas de temps; réfléchissez au sacrifice que j'ose vous proposer, et qui, bien que momentané, peut vous effrayer encore; puis, lorsque vous serez décidé à me refuser ou m'accorder l'honneur de mourir votre femme, nous aviserons tous deux aux moyens... ^

— Eh! qu'ai-je besoin de réfléchir pour accepter le bien qui comble tous mes vœux, interrompit Luden avec l'accent de la passion. Depuis le moment où je vous ai vu paraître, là, dans cette petite chambre, où votre bonté m'a recueilli, où vos soins m'ont ranimé, n'étes-vous pas l'ange sauveur à qui je dois tout? Et mon amour, ma vie entière, peuvent-ils suffire à m'acquitlerï Âh i disposez de moi comme d'un esdave que le del vous confie. Mon nom, ma fortune, mon honneur, ma gloire, je remets tout entre vos mains, sûr de voir leurs intérêts mieux protégés par vous qu'ils ne le seraient par md. Ordonnez, faites acte d'autorité pour que je croie à mon bonheur.

Tant d'amour, de générosité, aurait dû consoler Ellé«* nore ; mais la comparaison qu'elle en faisait avec l'amour égoïste dont elle avait à se plaindre, ajoutait encore à sa peine* Voir chez un autre les vertus qu'on rêvait dans

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