‹ ELLENOREChapitre 8 sur 11 · II. so · texte numérisé non relu

II. so

celui qu'on aime, c'est souffrir deux fois de sa misère. Pressé de s'acquitter enver Ellénore par le don de sa main, Lucien rassembla les papiers nécessaires à cet acte solennel. Orphelin depuis deux ans, il* n'avait aucun consentement à demander à sa famille, et il crut plus sage de ne pas lui apprendre son mariage, avant que la consécration eût rendu toute récrimination inutile. S'éngageant à servir de père à Frederick, Lucien paraissait si heureux de se consacrer à ses nouveaux devoirs, qu'il avait déjà rempli les premières formalités et fixé le jour de la cérémonie, lorsque Ellénore lui dit:

— Non, pas sitôt; ma sœur est absente, et je désire qu'elle soit témoin de mon bonheur. EUem'a vu pleurer si souvent!

— Mais le retour de votre sœur peut se faire attendre, répondit Lucien; il faut faire tant de détours pour venii* de Londres en France ?

— Non, elle sait pourquoi je l'attends; elle sera ici dans huit jours.

— Eh bien, employez ce temps à vous soigner, à vous rétablir.

— Mais, vous le voyez, reprit Ellénore eumontrantses joues; les couleurs me reviennent, je ne souffre presque plus.

Et l'oppression qu'elle ne pouvait vaincre démentait ses paroles. Mais il fallait plus d'expérience que n'en avait Lucien pour n'être pas dupe des efforts, des ruses d'Ellénore pour dissimuler le mal qui la tuait; plus il faisait de progrès, plus elle affectait d'en être moins tourmentée. Comment aurait-il reconnu la contraction de la souffrance dans ce sourire si gracieux? le désespoir de la guérison dans cette coquetterie charmante

qui présidait à la parure simple, mais de si bon goût d'une convalescente, et la pensée d'un adieu éternel dans c^te aimable causerie, semée de projets pour l'avenir, etd'actidns de grâces pour le bonheur présent? Le docteur lui-même s'y trompait, et ne soupçonnait pas les moyens dangereux qu'employait madame Mansley pour se donner des forces factices; il attribuait à la jeunesse de la malade les honneurs d'un combat qui retardait l'instant fatal ; quelquefois même, ne croyant pas que le courage d'une femme pût aller si loin, il se flattait d'un succès impossible; madame Delmer et les amis d'Ellénore partageaient cet espoir, et disaient :

— L'ingratitude l'assassinait, la reconnaissance la sauve; bénie soit la main qui nous la rend!

Ils étaient dans toutes les joies de cette illusion, lorsque EUénore fit demander, un matin, M. de la Menneraye et madame Delmer, bien avant l'heure où ellp les recevait d'ordinaire. Surpris de ce message, ils le furent bien davantage deTétat où ils trouvèrent EUénore : son visage était livide, ses yeux rouges, ses lèvres tremblantes, sa respiration entrecoupée..

— Venez, dit-elle d'une voix à peine articulée; la crise de cette nuit ne me permet pas d'attendre... le retour... de ma sœur... Je mourrai sans embrasser mon fils;... mais faites qu'il soit fier de l'inscription gravée

^ sur le tombeau de sa mère... Le notaire, le maire et le prêtre sont prévenus. J'ai poussé la faiblesse jusqtfà faire venir un imprimeur, auquel vous allez dicter vos billets de faire part de notre mariage en même temps» que les autres. Tenez, j'en ai fait le modèle.

Alors, EUénore lui présenta un papier où on lisait ces mots :

35t RLLÉNORE.

« M. le comte Lucien de laMenneraye a Thonneurde vous faire part de la perte douloureuse qu'il vient de faire dans madame la comtesse Ëllénore delà Mej^neraye, décédée le... décembre 18...

En vain Lucien se refusait à la croire, à lui obéir.

— J'ai votre serment, disait«elle, et vous le tiendrez. C'est à ce prix seulement que je vous devrai une mort douce et glorieuse. Tout est prêt pour cet acte solennel. J'ai encore assezdeforce, j'espère, pour me faire porter à la municipalité, à l'église. Ne perdons pas un instant; il m'en reste bien peu.

— Que dites-vous là? s'écria le docteur en entrant; vous faire porter hors de chez vous, avec la fièvre? Pensez- vous que je le permette ?

Il s'approcha du lit de madame Mansley ; il pâlit tout à coup en tàtant son pouls.

— 11 y va du bonheur de mes derniers moments, répliqua EUénore d'un ton suppliant. Cher docteur, ne vous y opposez pas.

— Puisque vous vous obstinez dans cette idée, je ferai ce que vous exigez, et plutôt que de vous rendre chez le maire, dont vous avez besoin, nous l'engagerons à se rendre ici, malgré que votre état ne nous semble pas...

— C'est assez, bon docteur; écrivez l'attestation nécessaire pour qu'on la porte tout de suite,

' — Faites mieux, dit Lucien, allez engager le maire de ma part, le conjurer de satisfaire au désir de notre •chère malade; car je ne saurais la quitter.

Tout en protestant à madame Mansley que son état ne motivait pas la démarche auprès du maire, sorte de mensonge obligeant que les médecins recommencent

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avec tous les malades à la mort, et qui ne troji4>e per* sonoe, le docteur sortit après avoir ordonné une potion calmante qu'EUénore refusa de prendre. Elle demanda une boisson cordiale»

— Ce sont des forces qu'il me iiaut pour accomplir ces deux derniers actes de ma vie,ajouta-t^lle en prenant la main de M. de la Menneraye; allonsi mon ami, faites que j*en trouve dans votre courage* Ne me pleures . pas, je n'aurais pu faire votre bonheur. Mon misérable cœur, les préjugés, les injusticesdu monde ne Teuss^ït pas permis. En vous faisant souffrir de votre dévouement, ce monde l'aurait blâmé, il va le louer en apprenant qu'il ne vous coûte rien. Je mourrai, grâce à vous, réhabilitée à ses yeux, vengée d'un ingrat qui ne m*a pas crue digne de porter son nom, et rassurée sur le sort de mon fils ; car, en vous le léguant, je lui donne un père; ma mort seule pouvait m'attirer tant de bien* faits. Le ciel m'a compris. Partagez sans regret avec moi sa dernière faveur. Allons, point de tristesse, tâchons que cette cérémonie ait un faux air de fête. Je veux, malgré la saison, qu'on m'entoure de fleurs, qu'on pare mon front mourantde ma plus belle dentelle. Madame Delmer va venir, c'est elle qui se chargera du soin d'arranger tout ici pour nous faire illusion. Elle doit amener Dalvimare, qui improvisera sur sa harpe des chants religieux pendant la consécration du prêtre. Vous le voyex, j'ai pensé à tout; il faut me le pardonner, je n'avais plus d'autre idée.

Ces mots, souvent interrompus par de violents spasmes, furent suivis d'un évanouissement complet. Lorsque EUénore en revint, elle se trouva entre les bras de madame Delmer, et entourée des amis qui devaient

lulservirdetémoins. Elle fit signede hâter la cérémonie; son regard terne, ses lèvres livides, sa respiration convulsîve, le commandaient encore plus impérîeosement.

On la vit se ranimer graduellement aux accords harmonieux de la harpe, sur laquelle Dalvimare préludait dans le salon à côté. C'était un spectacle difficile à décrire que celui de la mort, éloignant un instant son cortège funèbre"pour faire place aux apprêts d'une noce; de voir le contrat de mariage à côté du testament, le bouquet delà mariée auprès du Christ de la mourante; le sourire et les pleurs sur toutes les figures.

Le maire étant présent,''on venait de terminer l'acte et les paroles sacramentelles, lorsque le docteur, qui venait d'entendre le bruit d'une voilure entrant dans la cour, prétendit qu'il manquait un témoin.

— Je vais Fe chercher, dit-il en posant sur le lit un flacon d'éther.

Et cinq minutes après il rentra, tenant par la main Frederick, qui s'élança joyeux vers sa mère. Hélas ! cette joie si vive se changea en cri d'effroi à Taspect du visage décoloré d'Ellénore. Pourtant elle lui souriait, lui ouvrait les bras... suffoquée par le bonheur de le sentir sur son cœur! Elle voulait lui parler... lui dire qu'il ne restait pas seul au monde, que cet affreux moment lui donnait un protecteur, un père. . . Elle n'avait plus de voix.

Rassemblant le reste de ses forces pour réunir dans ses mains celle de Lucien et celle de Frederick, elle paraissait succomber à l'excès d'une félicité inespérée, appelant de ses regards le prêtre qui devait la marier et la bénir. Elle proféra le oui sacramentel. Elle reçut l'extrême-onction, puis sa tète retomba lourdement sur l'oreiller.

— mon Dieu! s*écria l'enfant, effrayé de la pâleur de sa mère, elle est donc bien malade?...

— Non... mon fils... dit Lucien, elle est morte!

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