‹ Eloge de Blaise PascalChapitre 3 sur 7 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Chez toutes les nations lettrées, la Poésie a fleuri avant l'apparition des bons éerits en prose. Le plus célèbre auteur de notre âge a dit que la plupart des grands ouvrages en prose du siècle de Louis XIV n'auraient pas enrichi la littérature française, sans les chefs-d'œuvre de poésie qui les ont précédés. Lorsque trente ans après IeCid, \ts Horaces et Cinna , on entendit les Bossuet et les Bourdaloue faire retentir les églises de France des accens d'une haute éloquence qui paraissait toute nouvelle, ces grands orateurs semblaient confirmer la remarque touchant leur langue propre, tandis que déjà Pascal avait établi l'exception. C'est en effet, pour l'ordinaire, entre les mains des poètes, que les langues se perfectionnent, qu'elles reçoivent la grâce, la richesse, l'harmonie; quelles apprennent à varier leurs tours , qu'elles s'exercent dans le choix des expressions. Tel, en quelque sorte, se forme le jeu de ces artistes qui, pour assouplir leurs organes, s'imposent des entraves volontaires, se mettent aux prises avec les plus grandes difficultés , et, qui, rompus au mouvement par ces durs exercices, en sortent légers et dispos, pleins de force et d'agilité (a).

Lorsque Pascal écrivait les Provinciales , on peut dire que , malgré quelques ouvrages qui commençaient à se distinguer par une certaine correction , malgré les premiers plaidoyers du sage et judicieux: Patru que Vaugelas , Boileau , et le grand Racine ne dédaignèrent pas de prendre pour juge de leurs écrits , malgré lès réformes et les améliorations que déjà la langue devait aux premiers travaux de l'Académie française , on peut dire qu'à cette époque ii n'existait qu'un snil ouvrage ei» prose, digne d'être considéré comme classique : et l'auteur y avait travaillé trente ans. Le style de cet écrit manquait

32 Éloge

encore de ce charme qui attache , première règle de Fart , dont le secret restait à trouver , ou plutôt , seule qualité que l'art ne donne pas, et dont le secret est tout entier dans l'ame des écrivains.

C'est dans cet état de choses que Pascal prend la plume. Pour obtenir le succès qu'il cherche, il îejette les faux ornemens dont les écrivains se paraient avec complaisance , il méconnaît l'autorité des modèles consacrés avant lui. Inspiré par le vrai génie de la langue , il va créer d'autres moyens ; il entrevoit l'espèce de perfection à laquelle cette langue est réservée , et il sait y atteindre d'un seul coup. Il pose ainsi pour l'avenir de nouveaux modèles , qui loin d'avoir à craindre que leur mérite et leur poids ne viennent à être contestés par les juges éclairés des siècles futurs, sont au contraire destinés à commander leur hommage et leur constante admiration.

Tous ceux qui ont envisagé Pascal comme écrivain , se sont bornés à parler des Provinciales et des Pensées , productions fameuses , qu'on semble avoir regardées comme le seul titre auquel il doive cette partie de sa gloire. Pour nous , ne négligeons aucun des ouvrages de Pascal : la touche d'un grand maître se décèle dans les traits les plus fugitifs de son pinceau , et peut donner par-tout quelques leçons utiles dans son art. Le mérite d'un écrit ne consiste pas toujours et tout entier dans la solennité du style , ou dans les fleurs dont il peut être embelli ; mais le ton doit varier avec le sujet, et il est des matières qui ne s'accommodent ni de ce brillant attirail , ni d'une pompe soutenue. Le bon goût ne consiste pas moins à savoir rejeter des ornemens déplacés , qu'à bien choisir d'autres fois ceux que le sujet comporte. Si , dans les ouvrages de tous les genres, il faut tenir quelque compte de la justesse des pensées , de leur disposition la mieux choisie ; si l'on doit faire cas de la rigueur et de la clarté des raisonnemens; de l'ordre,

de

t)E Pascal 33

de l'ensemble et de l'unité dans la composition ; enfin , de la convenance parfaite du style au sujet ; si, par-dessus tout , l'auteur , malgré la sécheresse ou la gravité de sa matière , trouve encore l'art de plaire et d'intéresser , il me semble qu'il n'a pas bien mal rempli son objet, et que son travail mérite toute l'estime qu'on accorde aux bons écrits. Or , tels sont les caractères des Lettres physiques et mathématiques de Pascal , et tel il se montre dans ces pièces écrites sans apprêt et sans prétention , pressé par les circonstances qui ne lui permettent pas ces soins laborieux et de longue haleine qu'apportaient ses devanciers à la composition d'une simple lettre de compliment , fruit pénible de plusieurs mois de travail , qui laisse voir , dans sa forme maniérée et toute artificielle , la trace des malheureux efforts auxquels il doit son existence (b).

Mais gardons - nous de croire qu'il y ait , dans l'exemple de Pascal , de quoi autoriser une imprudente précipitation et justifier cette dangereuse maxime, que le talent peut se passer de travail. Si Pascal jouissait en effet de ce privilège, qui pourrait prétendre le partage avec lui ? Mais il n'hésiste jamais à refaire six ou dix fois le même ouvrage , moins , il est vrai, pour y effacer des taches, que pour y ajouter de nouvelles beautés qui naissent en foule de la prodigieuse richesse de son esprit.

Pascal est, dans tous les sujets dont il s'occupe, un écrivain du premier ordre: soit qu'il combine les arides abstractions de la Géométrie , soit qu'il se réjouisse de la science et du plein du P. Noël ; qu'il se livre aux épanchemens de l'amitié, ou qu'il rédige un projet de mandement, on leretrouve toujours dans cette grande diversité de matières , où il fait couler avec la même aisance sa plume élégante et suave. Non qu'il soit par-tout de la même perfection , et qu'il inspire a tout propos le même intérêt ; quel auteuren serailcapahlt '

34 Éloge

Mais il n'est jamais sans une sorte d'empreinte qui se fait reconnaître : c'est le cachet de l'écrivain de génie. Quelle liaison naturelle dans les idées! Quelleméthode dans le raisonnement ! Quelle sagesse et quelle force dans l'emploi de ses moyens ! Quelle perspicacité dans l'examen des argumens qu'il combat ! Quelle facilité dans ses attaques! Quelle manière heureuse d'associer le lecteur à sa victoire ! Et toujours , quelle pureté de diction ! Quelle distance il met entre le style de ses correspondans et le sien ! On croit entendre des interlocuteurs de deux siècles différens , s'exprimer , dans leurs entretiens , chacun en sa langue particulière.

Dois-je examiner ici les matériaux de ce grand monument que la main hardie de Pascal n'a pas eu le temps de construire , pièces incomparables qui , quoique privées du mérite de l'ordonnance qui devait les lier entre elles , ne laissent pas d'étonner par leurs propres beautés ? Si le style ne peut entièrement se détacher du sujet , sur-tout dans les matières d'une haute importance, ce n'est pas ici le lieu de discuter ces morceaux, dont les uns présentent les traits d'une grandeur et d'une majestueuse éloquence qui n'ont jamais été surpassées, et dont les autres laissent apercevoir , au travers de l'imperfection du premier jet , le sceau du génie qui les a frappés.

Cédons à l'impatience des hommes de lettres , qui nous demandent compte d'un autre modèle chéri dont ils ne se lassent point de s'occuper , et qui veulent retrouver, dans l'examen qu'ils en attendent, l'analyse de ces beautés et de ces perfections tant de fois admirées. Déjà tout le monde a nommé les Provinciales.

Si ce Livre célèbre se présente sur-tout ici comme un monument littéraire qui a marqué une grande époque dans l'histoire de la langue et de la littérature ■française , nous ne pouvons toutefois en parler avec justesse et en apprécier toute la valeur, sans revenir un instant sur les objets qui y sont traités , sans

jeter, au moins en passant, un coup-d'œil rapide sur ces trop fameuses disputes qui , peut-être , pour riionneur fie la véritable philosophie , autant que pour le repos de l'Eglise , n'auraient jamais dû naître , osons le dire , et bien moins se prolonger si long-temps parmi des hommes éclaires.

L'immutabilité des décrets de la volonté divine est un dogme qui parait avoir été généralement reçu dans l'antiquité, mais diversement défiguré sous les noms de Nécessité, de Destin , de Fatalité (c). Il n'est pas étonnant que les anciens , abandonnes à leurs seules lumières naturelles , se soient égarés en cherchant à découvrir les fils mystérieux par lesquels agit la Divinité sur les êtres soumis à sa puissance , et de quelle manière intervient sa volonté dans la conservation et la direction de toutes choses; et sur-tout en s'elï'oreant de concilier cette liberté qui fait toute la moralité des actions humaines , avec la prévision éternelle , qui n'est pas moins incontestable , et avec les immuables décrets du Toul-Puissant. Les incertitudes et les erreurs de l'antiquité sur des questions dont l'obscurité nous confond , erreurs qui étaient l'elïet nécessaire des bornes de l'esprit humain, offraient une grande leçon aux philosophes chrétiens, mieux éclairés sur leur faiblesse et sur la nature de leurs devoirs. Ces hautes questions étonnaient et épouvantaient le plus savant des Apôtres . qui s'arrêtait , frappé de respect et d'effroi , «à la vue des voiles épais dont l'Eternel a couvert la profondeur de ses desseins (//).

S.Augustin, combattant les opinions desManichéens sur le pouvoir de la grâce , et celles de Pelage sur l'étendue de la liberté , avait eu L'occasion d'exposer sur celle matière une doctrine qui fut admise par toute l'Eglise. Il eût été sa :e de s'en tenir là. Mais de t « nit temps a régné la manie des interprétations; les écrits qui pouvaient le mieux s'en passer . n'ont pas

36 Eloge

moins été la proie des commentateurs et des sco-» liastes ; et l'on sait qu'il n'est pas d'auteur, parmi les plus lumineux, qu'on n'ait réussi à couvrir de nuages, par des commentaires appliqués , en quelque sorte , les uns sur les autres. Le Docteur de la grâce inter-

Î>rète la croyance de l'Eglise , à la satisfaction de 'Eglise même : on croit devoir interpréter cette interprétation , et l'on ne s'entend plus.

Cornélius Jansénius , évêque d'Ypres , travaille vingt ans à son Augustinus ; ce Livre , qui ne paraît que quatre ans après la mort de son auteur , devient un instrument de discorde parmi les théologiens. Les Jésuites de Louvain l'attaquent les premiers ; les Docteurs de l'Université de cette ville le défendent ; et Rome impose silence aux Docteurs et aux Jésuites.

Cinq propositions sont dénoncées à la faculté de Paris. Attribuées ensuite à Jansénius , elles sont déférées au Souverain Pontife , qui les condamne après les avoir fait débattre en sa présence* (e)

Les savans de Port-Royal , qui cultivent avec tant d'éclat , dans leur retraite , toutes les sciences divines et humaines ; qui , secouant avec réserve et prudence les antiques préjugés de l'école , s'élèvent avec noblesse à des connaissances plus dignes d'une raison épurée ; qui , travaillant à la lueur du flambeau de la saine philosophie, préparent les matériaux de ces Livres judicieux qui doivent régénérer les études ; ces fameux Solitaires , les maîtres de l'immortel Racine , les amis de Pascal qui se plaît dans leurs savans et religieux entretiens ; ces hommes d'un si grand sens , qui , avec tant de lumières , n'ont pas la sagesse de rester étrangers à des querelles qui ne semblent pas faites pour eux , épousent avec ardeur la cause de Y Augustinus. Ils avaient indisposé contre eux une illustre et puissante corporation , et s'étaient rendus suspects à l'autorité. Parmi eux , le célèbre auteur de la Perpétuité de la Foi, le grand Àrnauld ,

de Pascal. 87

plein d'activité et de feu, infatigable dans ses travaux, et ne voulant de repos que celui de l'éternité ; Arnauld , en qui les Jésuites voient le fils d'un ennemi et un ennemi redoutable lui-même , Arnauld tourne contre les ad versairesde Jansénius, ces armes qu'il doit manier dans la suite avec tant de vigueur contre les réformateurs du Christianisme. Dans une Lettre à un Duc et Pair . il avance une proposition qui paraît textuellement tirée de S. Chrysostômeetde S.Augustin , mais qui présente quelque analogie avec Tune des opinions attribuées aux Jansénistes ; il assure en outre qu'il n'a point trouvé dans le Livre de Jansénius les propositions condamnées par la bulle.

Cet écrit excite une grande fermentation. Un orage violent se forme au sein de la Sorbonne: on s'assemble dans le trouble , on multiplie les discussions ; on délibère sur la témérité de la proposition d'Arnauld, touchant le fait de Jansénius. Le savant théologien trouve parmi ses confrères soixante et onze défenseurs. Les magistrats civils prennent part à ce jugement. La Sorbonne prononce : elle décrète la censure d'Arnauld et l'exclut lui-même à jamais de son sein.

Pendant toute cette agitation de la Faculté , Arnauld avait fait paraître ses défenses ; mais il sent que le ton sérieux du raisonnement n'est pas ce qu'il faut pour intéresser le public à des matières de cette nature. 11 reste l'arme du ridicule, dont toute la force est dans l'habileté de la main qui s'en sert : Pascal , sous un nom emprunté , est chargé de la saisir en faveur de son ami. La première Lettre à un Provincial paraît avant la censure : si elle ne peut la prévenir , elle fait plus peut-être : elle l'ait naître à l'avantage de l'accusé cet intérêt puissant, qui s'élève toujours en faveur de l'homme que l'on croit victime d'une grande injustice; elle fait connaître toute- l'influence de l'opinion publique ; elle dirige cette opinion et la tourne toute entière du côté de l'illustre proscrit.

38 Éloge

Il est une puissance qui s'élève au-dessus de toutes les autres , c'est la puissance du talent. Celui de Pascal était aussi grand que nouveau , et bientôt nous serons libres de l'admirer dans toute la richesse de ses moyens. Le plaisant et ingénieux auteur des Lettres au Provincial , amuse la France entière du pouvoir prochain et de la grâce suffisante. 11 discute la censure de la Sorbonne, et trouve l'art de divertir le public , par le ton qu'il sait prendre , dans un sujet que l'on devait croire bien incapable de se plier à un tel genre de style. Il fallait des moyens rares pour allier tant de gaieté avec des matières théologiques , pour créer une dialectique si réjouissante dans la rigueur de ses argumens , et pour faire rire si fort au milieu de tant de graves Docteurs. Pascal attaque ensuite l'opinion des Jésuites sur la grâce actuelle et les péchés d'ignorance , et bientôt il entreprend d'examiner les maximes morales de quelques membres de cette Compagnie et les décisions des casuistes (/).

Les êtres de raison , dont la scolastique avait peuplé le monde métaphysique , étaient une sorte d'image des doctrines qu'elle devait introduire dans la morale. On sait que les abus de ce genre de philosophie avaient porté , dans la théorie de la moralité humaine , le goût des vaines subtilités : c'était l'esprit du temps. Des vues frivoles , des distinctions puériles , des questions oiseuses prirent quelquefois la place des utiles et solides discussions, et ouvrirent une voie d'égarement aux esprirs peu judicieux , qui ne tardèrent pas à s'y perdre. De-là quelques moralistes imprudens qui subordonnèrent les intérêts de la justice à des opinions en crédit , ou à la réputation d'un homme fameux ; de-là quelques casuistes inconsidérés dont les sentences remplies d'incertitude et d'équivoque , et souvent même , il faut l'avouer, pleines de folie ou d'artifice , pouvaient favoriser les sophismes de l'égoïsme et des passions.

de Pascal; 3q,

La doctrine célèbre de la Probabilité , combattue ar S. Augustin contre l'Académie , condamnée par e Concile de Trente et ressuscitée par quelques auteurs plus modernes ; celle de Y Autorité , qui semblait apprendre à soumettre au calcul le mérite d'une action , à le mesurer sur le degré de la gravité d'un Docteur ; enfin , quelques bizarres décisions de rasuistcs , tout cela devient, pour l'adroit et spirituel Montai te , un fonds inépuisable de ridicule et dte plaisanterie. Mais laissons-là toutes ces circonstances et tous ces personnages , qui ont procuré à notre langue le premier modèle de perfection dont elle a pu s'honorer, et aux lettres françaises un monument unique auquel il n'y a rien à comparer : et jouissons des beautés sans nombre qui éclatent dans toutes les page? de eet immortel chef-d'œuvre (ij.

Pascal adopte , comme par inspiration , le plan le plus neuf et le plus heureux : il donne à ses Lettres une forme dramatique et pleine de vie; il met ses personnages en scène et s'y place avec eux; là, il les immole, avec un admirable talent , à la gaieté du public. De quelle manière plaisante il se montre luimême allant frapper de porte en porte chez ses Docteurs de tous les partis , et leur proposant ses doutes et ses anxiétés ! Avec quelle force comique il nous les présente courant à leurs bibliothèques , revenant chargés de livres de tous les formats, les ouvrant avec l'air du triomphe aux endroits marqués,

(1) On conçoit que pour apprécier tout le mérite des Provinciales , il faut nécessairemeftl se prêter à la situation de L'auteur : ce qui ne suppose aucune décision but le fond des choses. On peut encore admettre , ajouterâi-je . qu'il y ait eu , dans les diverses corporations . quelques écrivains ] . entièrement Subjuguée par l'esprit de leur si» l«

el par L'empire des circonstances , sans qu'il résulte de-là am une applica lion générale à une société quelconque : Pascal è*lail <!<• honni l<u dans ses opinions : cel t suffit pour qu'il soit permis à L'orateur , Le plus étfaulilleurs à !<>nte querelle tbéologique, d'entier un instant dans l'esprit des discussions de ce grand écrivain , sans blesser en rien la règle d'irnilité , ({ni est le premier devoir cru panégyriste . comme de L'fuiloi «

4° Eloge

montrant du doigt ces lignes toutes d'or (1) , ces puissantes autorités d'écrivains inconnus et nouveaux, cités dans leur propre cause ! Avec quel bonheur il oppose à l'antique et vénérable tradition de l'Eglise, aux noms harmonieux et respectés de ses plus illustres Docteurs , une foule d'auteurs ignorés , dont les noms barbares fatiguent autant l'oreille , que leurs décisions sérieusement renouvelées , insulteraient au bon sens et outrageraient la raison ! Avec quel art , avec quelles ruses savantes il poursuit ces subtils théologiens qu'il fait parler ! Avec quelle adresse il les frappe de l'arme victorieuse de Sociate ! Il les agace , il presse ses questions ; et , avec le ton de la bonhomie , il passe finement d'un subterfuge à l'autre ^ n'en laisse échapper aucun sans lui imprimer le sceau du ridicule , et finit par réduire le grave Docteur au triste et humiliant aveu de quelque déplorable absurdité.

11 est un tour de plaisanterie dont il tire le plus grand parti. Après avoir exposé , dans toute sa turpitude , quelque cas bien extraordinaire , il demande crûment à son casuiste si cette action est permise

selon les décisions de ses auteurs Le père, un peu

déconcerté par une question trop brusque et trop clairement posée , hésite d'abord à répondre ; il commence par citer un auteur qui condamne le cas: le questionneur se réjouit de voir les intérêts des mœurs à couvert; mais le casuiste trouve une seconde autorité qui modifie un peu la première , ensuite une troisième qui va encore plus loin ; et enfin , quelque passage tranchant achève d'éclaircir la question , lève toutes les incertitudes, débarrasse la conscience de tous les scrupules, et permet l'action dans toutes ses circonstances , à la grande satisfaction des intéressés.

(i) Expression de Pascal.

dé Pascal. 4i

La plaisanterie de Pascal n'est point une ironie chagrine, une raillerie colèi£, marquée au coin du sarcasme et de la malignitiR c'est une agréable moquerie, respirant les grâces et l'amabilité, assaisonnée de délicatesse et de charmes , pleine de finesse et de douceur, qui, sous les traits de la simplicité et de l'ingénuité , frappe sans effort, avec une justesse remarquable , et ne laisse juger de sa force que par l'impression ineffaçable qui reste après elle.

Quelquefois , pour conserver la vraisemblance du personnage qu'il fait, et laisser à sa feinte ignorance le caractère qui lui convient , Montai te se fait appuyer par un second, qui est chargé du rôle de la science, et qui vient opposer sa fâcheuse érudition à celle des Pères. Celui-ci ne se mêle point au badinage; il prend sur-tout les choses au sérieux, lorsque la vérité lui paraît compromise; il renforce les argumens qu'il trouve faibles ou incomplets. Il rétablit le texte des passages qu'il prétend accommodés par les écrivains du parti, et bientôt déroute complètement l'intrépide Docteur au milieu de toutes ses ressources et de toutes ses richesses bibliographiques.

Cette opposition de caractères, ce complément de moyens puisés dans une savante combinaison . est un bel effet de l'art , et montre toute l'habileté de l'auteur. Mais il y a plus: et, en ceci, l'on ne saurait trop admirer la rectitude de jugement et le sentiment des convenances dont il fait preuve d'ailleurs dans toute son entreprise. Ce n'en était pas une bien aisée, que d'employer la puissance du ridicule dans les discussions religieuses, sans porter atteinte au respect que réclamaient les dogmes et les hautes vérités de la foi , ou les lois les plus saintes de la morale. Si la vérité vient à paraître lâchement trahie et chargée d'affronts et d'opprobre , la défendre alors par des plaisanteries , ne serait souvent qu'une nouvelle dérision ; il ne

4s Éloge

s'agit plus d'ironie et de facéties ( i ) : c'est de l'horreur et de l'indignation quedemande la justice outragée. Mais le badinage hjjjbituel et les sanglans reproches vont mal dans la même bouche : Pascal introduit alors son personnage grave, qui entre dans la conversation sans se faire remarquer; on l'écoute d'abord sans surprise, et bientôt, l'on se trouve, avec étonnement, échauffe et exalté par les mouvemens de la plus haute éloquence : c'est le comble de Part et du talent. Voilà comme la vraisemblance estgardée,comme les intérêts de la morale et de la religion sont sauvés ; et c'est ainsi que le glaive du ridicule, manié par la main du génie , va frapper à son but, sans toucher à rien de ce qui l'environne.

Le judicieux artifice que la forme des Provinciales proprement dites avait quelquefois rendu nécessaire, ne Pétait plus dans les Lettres aux Jésuites : ici l'auteur s'abandonne lui- même aux divers mouvemens que lui imprime son sujet; et ce n'est pourtant pas avec moins de succès qu'il sait mêler le sel de la plaisanterie au langage austère de la raison et à cette sévérité de dialectique, caractère éminent de tous ses écrits. Mais ici la raillerie prend un autre ton. Ce n'est plus cet homme dont la subtile naïveté , dont l'ignorance habile mettent en défaut les ruses de quelques Docteurs supposés, embarrassés dans l'équivoque de leurs théories ; leur surprennent l'aveu d'une astucieuse duplicité, et les précipitent danslespiéges mêmes qu'ils ont tendus : c'est un antagoniste menaçant qui se montre ce qu'il est , qui ne déguise plus sa force et laisse voir à découvert l'usage qu'il en veut faire ; annonce d'autant plus redoutable de sa part, qu'il ne s'agit plus d'une disputesimulée, et que se regardant comme accusé lui-même de calomnie et d'imposture, sa cause

(i) Ne odli locLim risus occupet } dit Cicéron. Orat. S8.

personnelle vient se mêler à celle qu'il défend , et le détermine à repousser de tout son pouvoir le système de perfidie et d'infidélité dont il prétend avoir à se plaindre.

Pascal s'exprime donc très-sérieusement quant au fond des matières ; mais lorsqu'il s'agit de ne signaler rien moins que ce qui lui paraît conduire aux plus horribles excès d'une morale corrompue, on le voit d'abord rassembler de sang froid tous les mo)rens de confondre ses adversaires, leur ôter tranquillement, Tune après l'autre, toutes les ressources qui pourraient leur rester pour se soustraire à la ruine qui les menace : alors les formes demi-plaisantes qu'il met en usage pour appeler l'attention des lecteurs sur l'éclat de ses preuves, deviennent une raillerie des plusamères, une sanglante ironie, mille fois plus terrible que la plus vive déclamation.

11 est tout seul dans l'arène en présence de ses ennemis; mais, athlète non moins adroit que vigoureux, il se mesure avec eux dans toutes les positions , il repousse tous leurs coups avec un avantage complet, et le sentiment de sa force ne lui laisse pas perdre un instant l'attitude de la confiance et de la supériorité. Quand il a vaincu corps à corps dans tous les combats qu'il a livrés, il va chercher ses adversaires derrière quelques retranchemens obscurs: d'une main ferme il les amène au grand jour, et là il les expose, sous les yeux du public, dans une sorte de nudité, à toute la confusion qui saisit des vaincus arraches enfin de leur dernier asile.

Souvent , en citant des maximes qui lui paraissent criminelles et contraires à toutes les lois de la religion, de la nature et de la société, et mettant à son tour le doigt sur les page? > il semble réduire ses ennemis à la cruelle alternative ou de méconnaître la gravité de buis Docteurs , ou de devenir justiciables du Parlement.

44 Éloge

D'autres fois enfin , il les abat du premier coup , avec le plus faible de ses argumens ; et, pour jouir ensuite à son aise de leur défaite , pour savourer plus long-temps son triomphe , il fait succéder par ordre les moyens qu'il tient en réserve, selon l'accroissement progressif de leur force; il accable à plaisir ses adversaires sous les preuves multipliées qu'il accumule, et finit par les écraser sous cette masse effrayante qui pèse sur eux de tout son poids.

La langue française ne s'était point encore montée à ce ton de grandeur et d'énergie ; elle n'avait encore développé nulle part un tel fonds de richesses : tous ces trésors étaient nouveaux pour elle ; jamais elle n'avait déployé tant de beautés dans tous les genres de style. Elégance et chaleur dans l'élocution ; choix heureux et toujours varié dans les tours ; abondance et clarté dans les idées ; aisance et justesse dans leur enchaînement; ordre et intérêt dans les discussions: tantôt un sage mélange de gravité et d'enjouement; tantôt une gaieté intarissable et toujours décente; ici, le ton soutenu de la noblesse et de la majesté ; là, les accens véhémens de l'éloquence la plus animée : partout une marche méthodique et piquante, un raisonnement serré qui ne fatigue point, une érudition sans épines, une précision sans sécheresse; un à-propos qui ne se dément jamais , et toujours un je ne sais quoi qui plaît, qui attache, qui ravit, qui entraîne, même dans les matières les moins propres à comporter le charme et les séductions de l'art. Cet écrivain inimitable traite-t-il un sujet suivi? Son style marche avec un naturel et une grâce toute particulière: c'est une onde fraîche et pure qui coule sans embarras et roule mélodieusement ses flots parmi l'herbe et les fleurs. Veut-il lancer quelques traits vigoureux ? on l'y voit réussir chaque fois avec un rare bonheur, soit par la rapidité du tour qu'il emploie, soit par la singulière propriété des expressions, dont chacune est un coup

de Pascal 45

de force; toujours choisies avec un instinct sur parmi des mots qui ne doivent point vieillir : il sait ainsi forcer une langue encore ingrate et variable, à lui fournir les matériaux les plus durables et des armes de toute espèce , qu'il y prend à son gré comme dans un arsenal inépuisable (g)*

Mais suspendons ici un suffrage sans autorité ; abandonnons ces faibles pinceaux et cherchons un autre hommage au talent de Pascal. Recueillons les voix de la postérité, qui dès long-temps a commencé pour lui : répétons ce concert de louanges qui retentit dans le temple des lettres ; ramassons les fleurs que les maîtres de l'art ont déposées au pied de sa statue ; nous en tresserons une couronne plus digne de lui , et nous la poserons avec plus de confiance sur cette tète illustre que nous ne nous sommes chargés qu'en tremblant de présenter à la vénération publique.

Le législateur du Parnasse français, qui se connaissait en Livres, regardait les Provinciales commele premier de tous, et il osait le dire aux hommes même qui s'y trouvaient si fort maltraités. L'auteur de Britannicus , d'Ip Ingénie et ÏÏAthalie , lorsqu'il écrivait encore contre Port-Royal, voyait dans fauteur des Provinciales, le plus bel ornement de cette société; il mettait l'enjouement de Pascal au-dessus de toute la science et de toute l'énergie du sérieux Arnauld.

Le premier orateur du siècle de la véritable éloquence, le grand Bossuet aurait voulu avoir écrit les Provinciales. Un poète du premier ordre, également habile dans tous les genres décrire , et qui ne peut être suspect dans les éloges qu'il donne à Pascal , assure, en tenant la plume de l'histoire, que les meilleures pièces du plus grand des comiques n'ont pas plus de sel que les premières Lettres Provinciales , et que Bossuet n'a rien de plus sublime que les dernières.

Quels juges, Messieurs, et quels suffrages î et plus tard , le même ouvrage , aux yeux du Quintilien fran-

46 Éloge

çais , est le premier où la langue ait paru fixée, et où elle ait pris tous les tours de l'éloquence; et ce jugement , qui a été celui de tous les connaisseurs , n'a jamais essuyé la moindre contradiction , pas même celle de l'envie , de l'ignorance ou de la singularité. L'ingénieux panégyriste de Molière , reconnaissant que ce grand peintre de mœurs avait trouvé déjà créés, quelques traits épars de ses savans tableaux, avoue qu'en tr'au très, les Provinciales lui présentaient un modèle parfait de la bonne comédie (A).

A cette multitude de témoignages unanimes , qui établissent une gloire peut-être unique en ce genre, ajoutons d'autres hommages encore, qui, pour être tacites, n'en sont pas moins réels. Si la langue française s'est perfectionnée à l'aspect d'un si beau modèle , elle s'est aussi enrichie des emprunts que n'ont cessé de faire à ces Lettres tous les écrivains distingués qui ont paru depuis lors ; ils y ont trouvé une mine abondante de formes , d'expressions et de tours que chacun a convertis à son usage , selon les circonstances; et quand on lit cet ouvrage, on retrouve à leur source une infinité de locutions * de pensées , de maximes devenues proverbes, que Ton avait rencontrées dans la circulation , et qu'on avait prises plus d'une fois pour une heureuse propriété des auteurs qui les employaient.

Enfin, rappelons ce long succès des Provinciales , attesté par cette foule d'imitations qui se sont multipliées jusqu'à nous, et ce règne prolongé d'un chefd'œuvre en possession d'une autorité universellement reconnue , toujours présent sur la table des grands écrivains, placé là comme un génie propice dont on invoque les inspirations (i).

Le spectacle d'un tel triomphe dans l'empire des lettres, est beau sans doute; il est digne d'occuper les regards de l'homme de goût. Mais quelque chose de plus grand sollicite maintenant notre attention. Osons

de Pascal. 47

nous élever jusqu'à la philosophie de Pascal : 6 qui pourra sonder ce vaste et profond système, et le déployer dans toute sa beauté ? Ce sujet n'a point son égal dans l'histoire des hommes célèbres que l'éloquence a loués jusqu'ici. Qu'il nous soit donc permis d'étendre de quelques degrés les dimensions ordinaires d'un tableau où nous devons rassembler tant d'imposans détails , réclamés d'ailleurs par un ensemble qu'il ne nous appartient pas de mutiler. Quand on n'envisagerait, dans l'Auteur des Pensées , qu'un modèle rempli de beautés d'un ordre inconnu dans l'œuvre / des hommes , serait-il facile de s'arracher d'auprès de lui ?Qui pourrait craindre alors de s'arrêter quelques instans de plus avec un tel maître de l'art? Que serace donc , si l'on veut cherchera son école la première des connaissances., celle de soi-même ; si l'on y veut recueillir et méditer les leçons de la plus haute morale qui ait rejailli d'aucune doctrine philosophique ; sans parler de l'exemple bien plus u'ule encore des sublimes vertus qu'il a pratiquées?

Page 1