‹ Éloge de BuffonChapitre 7 sur 18 · XII NARCISSE MICHAUT · texte numérisé non relu

XII NARCISSE MICHAUT

compagnes; méconnues et abandonnées, elles languissent et meurent bientôt le cœur brisé. Que de bienfaits leur ont dus nos pères, alors que leurs actions, racontées par les trouvères, charmaient les tristes veillées des manoirs^ et que leurs poétiques légendes venaient adoucir les mœurs barbares des chevaliers à l'armure de fer et au cceur d'airain, dans Vâme desquels elles portaient quelquefois la joie et la poésie, comme les rayons du soleil qui égayaient, à travers les étroites meurtrières, les noirs et sévères donjons. Ce sont elles, les bonnes fées, qui parlaient de gloire la nuit à l'oreille des jeunes chevaliers. Ce sont elles qui, bien avant que V archange saint Michel apparût à Jeanne d'Arc, berçaient, dit-on, la noble fille de ces rêves d'héroïsme qui la préparaient à la mission sacrée de sauver la patrie, dernier bienfait qu'elles rendaient à la France, presque au motnent où la France allait les oublier. *

« Car les fées deviennent vieilles, le temps a mis l'expérience dans leur âme et les rides sur leur front; elles sont maintenant grand'mères, et c'est leur dernière incarnation dans notre pays,

« Plus de fées à diamants et à saphirs, elles ont disparu avec les temps chevaleresques. A force de se rapprocher de l'homme, elles se sont presque confondues avec lui, et vivent à la même table et sous le même toit. En vieillissant, elles deviennent plus économes, plus respectables, pîus judicieuses. Elles aiment maintenant les jeunes filles et les jeunes garçons en raison de leur sagesse et de leur esprit; elles ne donnent plus à tort et à travers; leur vieux cœur s'est un peu endurci, elles veulent savoir à qui elles donnent, et cherchent de toutejaçon à s'assurer des qualités de l'esprit et du cœur de leurs protégés pour voir si elles ont bien pleuré leurs dons.

« Ce n'est pas en France que les fées ont trouvé les plus dignes historiens: Spencer, en Angleterre, a recueilli les nobles enseignements qu'elles avaient donnés à la chevalerie; Arioste a raconté

NARCISSE MICHJUT, XIII

les espiègleries j les fantaisies, les frivolités de leur vie mondaine; Shakespeare, enfin, nous a transmis les renseignements que Us fées lui avaient donnés sur leur vie et leurs mœurs; on trouve dans ce poète mille détails curieux sur leur vie intime. Mais c'est en France que sont nées toutes les légendes que ces poètes ont exploitées. Ce sont les trouvères qui les ont semées au dehors, mais elles sont restées nôtres malgré cet exil, comme l'argent que les étrangers nous emportent n'en continue pas moins à porter nos emblèmes nationaux, »

Michaut eut, en 18^4, une aventure littéraire asse^i piquante qui le chagrina et le divertit en même temps, à propos d'une petite brochure sur la Lune, fort joliment imprimée par ces artistes en typographie fine, les Berger-Levrault^ Spirituelle fantaisie écrite d'une plume légère et, très-habile, une plume de virtuose, qui savait mettre d'accord la bonhomie du vieux français d'Amyot^ et la grâce moqueuse de la langue voltairienne, Narcisse, en effet, jouait du Candide en improvisateur fort exercé, É coût e:(^ plutôt ces quelques passages, car il faut bien que je mette le lecteur au courant de la brochure avant de lui expliquer l'aventure :

a H y a deux lunes : l'ancienne et la nouvelle.

' Paris, Berger-Levrault,

XFI NARCISSE MICHAUT,

« L'ancienne, c'est la lune des astronomes, une chose ronde, solide, opaque, raboteuse, pesant je ne sçais combien de livres, et éloignée de nous de je ne sçais combien de lieues; elle est connue depuis les temps les plus reculés ; inutile d'indiquer tous les documents qui prouvent jusqu'à l'évidence que la connoissance de la lune n'est pas restée étrangère aux anciens, et si cette connoissance se rencontre che:!^ des peuples de différentes races, on ne peut en conclure quelle ait passé des uns aux autres. Il est plus probable que chacun a fait la découverte de son côté. Ce qui semble confirmer cette manière de voir, c'est que les premiers navigateurs qui ont visité les archipels océaniens y ont rencontré partout une notion, au moins superficielle, de la lune, sans qu'on pût attribuer cette connoissance à des relations avec les peuples voisins, Livingsione, en maint récit, affirme que les naturels de l'Afrique australe, non-seulement connoissent la lune, mais quelquefois même l'adorent, ce qui vient de ce qu'ils n'entendent point la métaphysique,

« Mais il y a une autre lune, la lune morale, la lune psychologique, la lune des philosophes qui trouvent la terre trop petite pour contenir leurs systèmes, la lune des grands politiques méconnus, la

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