‹ Éloge de C. Alp. RobertChapitre 10 sur 15 · PANNE · texte numérisé non relu

PANNE

auquel il prit part (1832-1841). Il partageait son temps entre lamphithéâtre où il perfectionnait ses études pratiques, l'hôpital où il recueillait des observations, et son cabinet où, à la lueur de la lampe il lisait, analysait, résumait, annotait les auteurs, Il professait à l’École pratique la médecine opératoire comme jadis Lisfranc l’avait fait à la Pitié; ses leçons, préparées avec un soin extrême, à la fois très-élémentaires ettrès-substantielles, étaient fort suivies. Elles durèrent quinze ans sans interruption, et en 1846 il me fut donné d'y assister quelquefois à mon grand profit, je l’assure. Dans nos entretiens famihers, Robert me citait avec un certain orgueil les noms de plusieurs chirurgiens étrangers, célèbres atjourd’hui, qui avaient été ses élèves et qui, à l’occasion, le lui rappelaient oralement ou par écrit avec un vrai sentiment d'affection et de reconnaissance. Avec son caractère, ses élèves assidus se transformaient facilement en amis. Notre excellent eollègue M. Chassaignac a fait le même métier; comme M. Robert, il a passé de longues heures dans ce charnier de l’École pratique, qu'on n’abandonnait qu’à regret à l’enseignement libre et qu'on décorait du titre pompeux d’Amphithéâtre des professeurs particuliers, Il se rappellera qu’en dépit de l’horrible insalubrité du lieu, les élèves les plus distingués se pressaient autour de Robert, comme ils se sont pressés autour de lui-même.

Les notes qui ont servi à ces leçons, complétées, rédigées et publiées, auraient constitué pour les opérations classiques un vade-mecum supérieur à tout ce qu’on possédait alors.

Outre qu’elles faisaient de lui sous le rapport théorique

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et pratique un opérateur de premier ordre, ces leçons de médecine opératoire étaient pour Robert une ressource pécuniaire qu'il ne dédaignait point, et avec d'autant plus de raison qu'au temps où il préparait ses concours il ne recherchait pas la clientèle; 1l la fuyait presque, regardant les heures qu’elle dévore comme une sorte de larcin fait à l'étude, et il n'avait pas tort; on sert mal ensemble Hygie et Plutus, et si dans notre beau pays de France la route était moins longue, le succès plus certain, la science mieux rétribuée, j'en connais qui se voueraient à son culte exclusif, satisfaits des émoluments de la chaire et laissant les gros pécules aux courtisans de la fortune et aux canotiers du Pactole.

Pendant près de vingt ans, Robert sacrifia donc tout à l'espoir d'arriver à l’école, je pourrais l'en plaindre, mais je n'aurai point le courage de en blâmer. C'est une si belle chose que l'enseignement ; 1l est si glorieux d’être solennellement investi de la mission d’instruire les autres, de leur transmettre la tradition antique et de leur montrer les horizons nouveaux. Gette perspective est vertigineuse ; par malheur le vertige est un trouble fonctionnel.

Le principe du concours appliqué aux rangs inférieurs de la hiérarchie scientifique n’est point contesté, mais on lui adresse, lorsqu'il s’agit des hautes dignités professorales, des reproches assez spécieux et dont un seul me touche. On l’accuse d'absorber par sa seule préparation toute l’activité des hommes, de les lasser par un labeur ingrat, et de les déposer dans la chaire comme dans un hit de repos où ils ne songent qu’à réparer leurs forces usées par un long travail d’écolier.

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Comme preuve, on invoque la stérilité relative de la plupart des membres des générations précédentes, et la stérilité plus regrettable encore de certains élus. À la vérité, on peut citer de glorieuses exceptions et montrer par des exemples irréfragables, que ni le succès ni l'âge n’ont éteint certaines flammes, amorti certaines ardeurs ; mais il faut convenir cependant que lobjection n’est pas sans valeur, et je reconnais qu’elle s'applique entre autres à Robert qu’à coup sûr je n’ai pas l'intention de dénigrer.

Quand on songe que pendant quarante années il s’est livré sans relâche à un travail sans trêve; quand on ouvre ses cartons remplis de notes, de résumés, de leçons préparées, d'analyses succinctes, d'observations prises au lit du malade, et lorsqu'en fin de compte, la balance à la main, on met dans un plateau ces matériaux immenses et dans l’autre la somme des productions efficaces, on est frappé d’étonnement, et l'on reconnait qu’une telle force autrement employée aurait produit des œuvres à remplir un rayon de bibliothèque toutentier.

Le régime du concours est-1l responsable de cette sorte d’avortement ? Dans l'espèce, je répondrai oui sans hésiter; mais je demande à m'expliquer et à compléter ma pensée : ce n’est point l'institution du concours que j'attaque, puisque pour ma part je saluerais joyeusement sa résurrection, mais c’est la manière dont elle a fonctonné pendant la dernière période de son existence.

Permettez-moi donc d’esquisser avec mes propres impressions et sous ma responsabilité personnelle , la physiologie générale des luttes mémorables auxquelles je fais allusion, Je dis physiologie générale, car je ne veux

Æs ni incriminer un concours en particulier, ni dénigrer tous les hommes de cette époque.

Pour aborder les concours, 1l fallait remplir plusieurs conditions : d’abord avoir beaucoup travaillé et posséder à fond une certaine espèce de connaissances. Parmi ceux qui sont arrivés par cette voie, il serait impossible de dénoncer un paresseux ou un ignorant. II faut rendre à l'institution cette justice, que si elle ne désignait pas toujours le plus digne, elle choisissait du moins l’un des plus distingués, écartant sans pitié la médiocrité notoire et incapacité avérée.

L’éloquence n’était pas indispensable, mais il était de rioueur de s’exprimer en français, puis de montrer une certaine pureté dans la diction, et dans l’exposition une clarté méthodique. L'exigence était légitime ; l’élocution est au professeur ce que la vue est au peintre, l’ouïe au musicien et les muscles au danseur. Si érudit, si profond qu’il soit, l’homme qui ne sait pas parler n’est pas fait pour la chaire. Le vide des bancs de l’amphithéâtre est la protestation la plus saisissante contre son avénement.

On devait être encyclopédiste et le montrer à la minute, c'est-à-dire être toujours prêt à parler ou à écrire sur un sujet quelconque, sans notes, sans livres, sans réflexion, sans préparation.

Enfin dans l’espace de deux semaines, il fallait composer et faire imprimer sous le nom de {hèse un travail sur un sujet désigné par le sort, et s’en acquitter assez bien pour pouvoir démontrer l'excellence de l'œuvre à quatre rivaux intéressés à la trouver détestable, et bien résolus à la faire publiquement passer pour telle,

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Je n’ai rien à dire des deux premières conditions, mais je me permettra de critiquer les autres : contraindre un homme, si laborieux qu’on le suppose, à exposer à première réquisition l’état de la science sur un sujet vaste ou restreint, est une exigence exorbitante, une nécessité superflue que ne réclame jamais d’ailleurs l’enseignement dogmatique le plus parfait. Je n’en excepte pas même la clinique.

En effet, les cas que le hasard amène à hôpital sont de plusieurs sortes: s'ils sont rares et insolites, le professeur n’est jamais forcé de les analyser et de les décrire inconnent, s'ils sont vulgaires, il n’y à nul embarras à en entretenir les élèves, et le mérite n’est pas grand à improviser une leçon sur l’hydrocèle ou la fracture du radius ; s’il n’y a pas péril en la demeure, on peut sans inconvénient attendre les jours suivants pour établir le diagnostic et poser les indications; en supposant, au contraire, un danger réel, on a presque toujours quelques heures devant soi pour réfléchir et prendre un grand parti. Mettons les choses à l'extrême; il n’y a pas une minute à perdre : on n’emploie pas le temps à disserter, on agit d’abord, on parle ensuite. On est praticien dans l’instant et professeur le lendemain si l’on veut.

Il est donc évident que pour la clinique et à plus forte raison pour l’enseignement ex cathedra, il n’est point de circonstance qui commande impérieusement au professeur de prendre la parole sans avoir rassemblé ses idées, compulsé ses notes, fouillé ses livres, en un mot, mis à profit les ressources scientifiques que ses travaux antérieurs lui auront permis de rassembler, On fatigue son

PE: AE cerveau à vouloir y faire entrer trop de notions précises, il suffit de pouvoir en un temps donné trouver ce que l’on cherche en puisant aux bonnes sources.

Ces épreuves extemporanées ont engendré des prodiges de mémoire, des tours de force plus curieux qu’utiles, et des procédés d'exécution plus propres à rétrécir l’intelligence qu’à la développer ; elles ont été très-funestes au principe du concours et plus encore aux concurrents eux-mêmes. L’'impossible étant réclamé, on l’élude ou l’on s’y brise, Voici comment on tournait la difficulté. Les plus habiles avaient à leur disposition des artifices qui trompaient l'assistance, masquaient l’inanité du fond par le chnquant de la forme ; les plus consciencieux préparaient une à une d’abord les questions probables, puis les questions excentriques elles-mêmes, car les hasards de l’urne étaient infinis. Gelui-ci mettait dix ans à faire pour son usage une sorte de petitmanuel de chirurgie, chatié, rogné, concis, plein d’abréviations et de signes mnémotechniques. Le même canevas servait pour toute la vie; d’où résulte qu’excellent peut-être en 1840, il ne valait plus rien dix ans après, à cause des progrès de la science. Celui-là prenait les choses de plus loin, et commençait dès l’internat à dresser ses batteries. Les questions de conférence étaient préparées soigneusement sur de petits cartons bien propres, qui renfermaient juste assez de matière pour discourir dix minutes. Venus les concours du prosectorat ou des prix de l’internat, le carton s’agrandissait ct se remplissait; il s'agissait cette fois de parler un quart d'heure.

Pour le bureau central, pour l'agrégation, épreuves

= (pe plus longues, carton plus large encore, qui atteignait enfin le maximum des dimensions, pour loger tout ce qu'il était possible de débiter pendant l'heure assignée aux leçons du professorat.

De vingt à quarante ans, on faisait donc à la coxalgie, à l’anévrysme poplité ou à tout autre sujet les honneurs de quatre éditions, revues, corrigées et considérablement augmentées.

Dans les trois mois qui précédaient chaque concours, Pierre relisait son petit manuel et Paul ses petits cartons. Mais manuel et cartons ne se rédigeaient pas tous seuls; on y passait un temps Imfini, les plus belles années de sa jeunesse, et il ne restait plus que de rares moments pour les publications originales.

Je ne sache pas de méthode plus sûre pour atrophier le cerveau, pour enchainer et détruire les élans de l'esprit, pour faire, en un mot, des machines à enseigner et non des professeurs.

Tout le monde reconnaissait que ce mécanisme était absurde, et pourtant il fallait bien s’en servir plus ou moins ; il entrainait d’ailleurs d’autres inconvénients : des heures de travail une moitié se passait à préparer les leçons; l’autre à les apprendre par cœur pour les improviser quand lheure était venue. Dès lors plus de loisirs pour les recherches historiques qui demandent beaucoup de temps et de soins. On prenait dans quelques gros livres les citations toutes faites sans les vérifier; c'était plus expéditif et moins fatigant. On avait lu Boyer, J. L. Petit, l'Académie de chirurgie, quelques chapitres d’Ambroise Paré, quelques pages de Guy de Chauliac, de

+ Celse, guère plus, souvent moins. C'était, pour le plus grand nombre, l'alpha et l’oméga de l’érudition.

Rien de reste pour les langues étrangères; trois ou quatre chirurgiens surent l'anglais, un ou deux allemand. Hors de la chirurgie française point de salut : si Hunter, Hogdson, Astley Cooper, Mackensie, Scarpa, Lawrence, Richter, n'avaient pas trouvé de traducteurs, on eùt peutêtre ignoré leur existence. La chirurgie d’outre-Rhin n’était connue que par les extraits de quelques recueils périodiques, les Archives et la Gazette médicale entre autres.

L'érudition de bon aloi était rare à ce point que les travaux d’ailleurs si remarquables de M. Malgaigne firent une véritable révolution, et que le conseil si simple de consulter les originaux pour les connaître fut sur le point de passer aussi pour un paradoxe. De là, messieurs, pour notre pays une longue période extrêmement inféconde pour la science proprement dite. Notez bien que je ne dis pas pour la pratique, car le souffle puissant de Boyer, de Dupuytren, de Lisfranc, animait encore leurs élèves, et enfantait cette pléiade de praticiens et d’opérateurs qui ont porté si loin la thérapeutique chirurgicale usuelle.

J’ai résolu de ne rien cacher; or, les concours d’alors étaient entachés d'un autre vice radical plus grave encore et que je veux dévoiler.

Quand on attend tout du suffrage de certains hommes, il est naturel qu'on cherche à leur plaire, ou pour le moins à ne pas leur déplare. L'art suprême consistait, pour les concurrents, à ménager les susceptibilités ombra-

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geuses des arbitres de leur destinée, et à flatter plus ou moins délicatement leur vanité : ne passe compromettre, ne heurter personne, n'être jamais en contradiction avec les membres du jury, les citer tous en faisant précéder la citation d’une qualification agréable à l'oreille, constituait une préoccupation constante. Quand la liste des juges était promulguée, on faisait l'inventaire minutieux des publications de chacun, et l’on s’ingéniait aux moyens de faire entrer adroitement tous les noms propres dans Ja composition écrite ou dans toute autre épreuve; il n’était pas de petit mémoire, de note insignifiante qui ne fussent exhumés et qualifiés au besoin de travail important. Puis 1l était des professeurs qui de droit et à perpétuité faisaient partie du jury; de ceux-là on connaissait jusqu’à la moindre ligne. On préparait de longue main un système d’adulation plus ou moins déguisé, et la simple prudence exigeait que le jeune concurrent füt pendant dix à douze ans toujours du même avis que les maîtres votants.

Chaque concours faisait un élu. L’émule d'hier devenait le juge d'aujourd'hui ou de demain. Quélque vive qu'ait été la lutte, 1l fallait imposer silence à ses ressentiments, à ses antipathies, et saisir l’occasion propice pour signer avec son heureux adversaire un traité de paix plus ou moins sincère. Il y avait dans le nombre plus d’un baiser de Judas.

Si dans l’intervalle des concours on avait quelque travail à publier, quelque idée à produire, il fallait y mettre une grande circonspection; ne point écrire sur le même sujet qu'un juge, si l’on ne devait pas confirmer ses idées, car un travail même sincère et vrai devenait au grand

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