PR. D
moment une arme dangereuse. On était libre d'exprimer sa pensée, comme Figaro était libre de rédiger un journal.
On comprend sans peine à quel niveau d’abaissement portaient l’esprit dix années de cette servitude. Le plus sage était presque de ne rien faire, on était sûr au moins de ne choquer personne et de ne pas se créer d’ennemis. Au point de vue purement scientifique, initiative, l’indépendance de la pensée étaient paralysées, et quand avait sonné l'heure de la délivrance le mauvais pli était indélébile.
D'ailleurs Les plus ambitieux, après l’école, désiraient l’Académie de médecine, après l’Académie de médecine, l’Académie des sciences, etc., de sorte que les entraves n'étaient jamais rompues et qu’il fallait toute la vie ménager, sinon flatter les grands dignitaires de la profession.
Le concours se terminait invariablement par la thèse. Jose l’afflirmer, cette épreuve était illusoire, pour ne rien dire de plus. Je signalerai d’abord linégalité des sujets : à l'un un point circonscrit, limité, à sens précis, des observations à découper aux ciseaux dans les recueils et à coudre tant bien que mal ensemble; à l’autre quelque question générale sur laquelle cent volumes ont été écrits. Le même temps pour explorer le lac d'Enghien ct l'océan Pacifique.
Il était bon de présenter d'énormes thèses, coûte que coûte. On choisissait chez l’imprimeur lajustfication fa plus favorable. Vastes marges, larges interlignes, gros caractère, observations nombreuses reproduites in extenso. Mille exemplaires pour que tout le monde ait le sien et que l'auditoire soit favorable; charge énorme pour les candidats indigents.
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Une collaboration scandaleuse , une armée d'amis prenant, qui lPintroduction, qui le pronostic, un autre les recherches bibliographiques, un quatrième les traductions, etc., puis des déceptions : un collaborateur avait promis un chapitre, il manquait de parole, le chapitre manquait dans la thèse; peu d'unité, pas d’ampleur, un magma indigeste et hétérogène. On ne trouverait pas dix de ces thèses si estimées, représentant à leur époque le véritable état de la science.
On savait qu’on serait sévèrement commenté, que l’affirmation et la négation étaient dangereuses, dès lors toutes sortes de restrictions, de précautions pour ne pas être pris en flagrant délit d'erreur ou de hardiesse; une série d’adverbes prudents, de termes équivoques; derrière chaque phrase une porte de sortie ; chaque proposition avait sa soupape de sûreté.
Dans l’argumentation agressive ou défensive, même tactique : critique ordinairement injuste, parfois déloyale. Vis-à-vis des juges, même diplomatie : citer leurs travaux quand même, admirer les bons, parler avec bienveillance des médiocres, absoudre les mauvais, s’en faire autant que possible des boucliers, et amener l’adversaire à prononcer dans le feu du débat des paroles imprudentes ; tendre à son antagoniste des souricières, c'était le terme consacré. Grand embarras quand sur la même question un juge avait dit blanc et l'autre noir, on s’en tirait néanmoins par des subtilités que n’auraient pas désavouées les scolastiques et les casuistes. Un duel de paroles à bottes secrètes, où à défaut de sang coulaient à flots la dignité humaine et le respect que se