RUE
léger grief auraient peut-être fait comme moi s'ils avaient vu de plus près l’homme que j’ai vanté. D’ailleurs on voudra bien retnarquer que je n'ai point dissimulé les imperfections de mon modèle, j'ai dit qu’il avait commis des fautes et qu’en raison des temps et des circonstances il avait eu quelques défaillances excusables; en un mot je n’ai pas proclamé que Robert ait été parfait, mais bien qu'il méritait une place dans la petite phalange des hommes d'élite de son temps et de sa profession.
Je prétends avoir été tout aussi véridique à l'égard des autres, et Je soutiens l’exactitude rigoureuse des incidents que j'ai racontés. J’ai reproduit des conversations que j'avais entendues de mes deux oreilles ou que Robert m'avait rapportées toutes fraîches. Je ne me pardonnerais pas d’avoir, en quelque proportion que ce soit, grossi les objets.
Ici encore j’aflirme avoir usé de modération, avant relaté le quart à peine de ce que je sais pertinemment el de ce que savent comme moi tous ceux qui ont conservé quelque mémoire. J'ai passé sous silence une foule de ces choses inavouables, qui, sans être jamais imprimées, sont néanmoins connues de plusieurs générations par transmission verbale.
Les jugements que j’ai formulés tout haut sur certains personnages, sur les académies, sur le concours en général et sur certains concours en particulier, sont conformes à ceux qu'ont précisément émis devant moi la plupart de mes antagonistes d'aujourd'hui. Oh ! si j'avais ouvert largement la main et vidé toute la besace, j'aurais compris qu’on criât au scandale : car sans être un menteur, J'aurais en effet perdu toute mesure ; mais quand je me suis efforcé d’être relativement sobre et réservé, lorsque j’ai banni tout ce qui, n'étant que sévère et juste, pouvait néanmoins simuler la calomnie, ces clameurs m'étonnent autant qu'elles m'affligent et je plains l’extrême délicatesse de ces oreilles qui ne sauraient ouïr que la louange et que déchirent les pointes émoussées d’une critique impar-
tiale.
HE
Quoi qu'il en soit, j'ai été blâämé à la presque unanimilé, comme l’attestent le langage des uns et le silence des autres. Isolés ou réunis, mes collègues m'ont adressé des objections assez sérieuses pour que je sois obligé d’y répondre malgré l'embarras que j’éprouve à les classer en raison de leur nombre et des nuances variées qu’elles présentent.
Le premier reproche s’est traduit à peu près sous la forme suivante : « Vous aviez à faire l’éloge de Robert au nom de la Société de chirurgie; elle vous avait confié ses pouvoirs pour l'usage et non pour l’abus, et désirait retrouver dans vos paroles l'expression des sentiments de la majorité : oubliant votre rôle de mandataire ou dédaignant l’observance des traditions académiques, vous avez produit une œuvre personnelle qui ne réflète que vos opinions exclusives. Comme journaliste, comme écrivain libre, vous pouviez agir de la sorte si bon vous semblait, mais la Société ne peut souffrir que vous attaquiez en son nom des collègues vivants qu’elle vénère, qui auraient pu vous entendre et présenter sans défiance la poitrine à vos coups. »
« Retirez donc ou du moins modifiez profondément votre discours, qui compromet la Société tout entière. »
Présenté de la sorte, et abstraction faite du sentiment qu’il exprime, l'argument possède, en apparence, une valeur réelle. La responsabilité d’une Académie est chose respectable, qu’en d’autres compagnies on a songé dès longtemps à sauvegarder par des mesures préventives. Avant d'être soumis au public les éloges officiels, longuement burinés par le secrétaire-général, sont lus devant une commission spéciale qui tempère les écarts, rectifie les erreurs, épure la forme et mitige les termes. Cet usage n’ayant pas encore pénétré chez nous, mon discours n’a point été soumis à cette formalité préliminaire (1). Reste à
(4) Quelques personnes, invoquant l'usage, auraient souhaité que mon discours eût à subir cette épreuve ; j'ai refusé, parce qu’un tel expédient me semble incompatible avec la dignité d'hommes égaux entre eux. La majorité a partagé mon avis. L'établissement définitif de la censure préalable ne figurant pas dans notre règlement, est donc réservé pour l'avenir,
RE
savoir s’il engage la responsabilité de la Société autant qu’on voudrait le faire croire, et si les scrupules de mes collègues ne sont pas exagérés.
M. Broca, venant à mon aide, a bien voulu répondre que mon œuvre avait un caractère purement individuel ; que je n’étais qu’un simple membre, ayant pris officieusement la plume, et non point un secrétaire-général investi d’un mandat officiel ; que je restais par conséquent seul éditeur responsable, et que le recours, si les intéressés jugeaient bon de s’en servir, aurait lieu contre ma personne et non contre la Société. Il a rappelé qu'il s'était trouvé lui-même à pareille fête, quand ïl avait prononcé l'éloge de Gerdy; que la foudre avait tout aussi fort grondé sur sa tête et par les mêmes motifs ; que néanmoins le temps avait tout apaisé, et qu'enfin l'éloge réprouvé avait paisiblement paru plus tard dans les mémoires de la Société, sans provoquer de révolution.
Je répondis à mon tour qu’en pareille occasion l'adhésion explicite seule est compromettante; qu’on n’approuve pas une lecture par cette unique raison qu’on l’écoute sans linterrompre ni la siffler; que mes paroles n’étant point passibles d’un vote n’enchaînaient ni la Société ni ses membres qui, séparément, interrogés, pouvaient toujours se retrancher derrière un désaveu tacite. La solidarité entre les sociétés et leurs panégyristes officiels est une fiction que le bon sens vulgaire n’a jamais consacrée, car il a toujours laissé à l’écrivain et non aux auditeurs les torts et les mérites d’une besogne parfois ingrate.
Qui donc songe à rendre l’ancienne Académie de chirurgie ou l’ancienne Société de médecine responsables des oraisons, souvent assez sévères prononcées par Louis ou Vicq-d’Azyr, De nos jours, qui donc impute à l’Académie de médecine les
hardiesses très-louables, à mon sens, qu’on rencontre depuis
si ses partisans se décident d'ailleurs à en faire l’objet d'une proposition régulièrement déposée sur le bureau et discutée dans les formes prescrites,
— AW =
quinze ans dans les éloges de M. Frédéric Dubois, et dans celui qu'a tout récemment composé M. J. Béclard.
Il est évident que tout éloge, quin'’est pas irréprochablement banal, suscite des inimitiés et des rancunes à son auteur; mais les mécontents ne font rejaillir le blâme sur les académies qu’en leur reprochant leur tolérance vis-à-vis des historiens trop francs.
Lorsqu'une composition de ce genre renferme quelque chose de fâcheux pour quelqu'un, mort ou vivant, faible ou fort, les sociétés peuvent décliner toute participation; mais je reconnais qu’elles sont mises en demeure de faire inévitablement preuve d’un certain courage et de protéger quelqu'un. Si elles acceptent sans mot dire, elles affrontent les lamentations des soidisant victimes ; si elles réclament, elles déclarent la guerre à l’orateur, C’est contre moi que la Société de chirurgie a cru devoir faire preuve de rigueur ; sans doute, c'était bon puisqu’elle l’a fait; mais d’autres penseront, qu’appliquée en sens inverse, cette fermeté n’aurait pas eu moins d'avantages.
« Vous avez loué Robert de toutes vos forces, m’a-t-on dit, et l’avez montré sous le jour le plus favorable; nul ne vous en fait un crime, même ceux qui ne partagent point votre enthousiasme. Mais ne pouviez-vous exalter votre maître sans jeter la pierre aux autres? Que font, dans votre discours, ces phrases agressives et mordantes, ces allusions mal déguisées qu’on rencontre à chaque page? Robert en est-il meilleur parce que certains de ses contemporains ont été moins estimables? Est-il permis, est-il utile de parler des vivants en termes désobligeants, et cette fois encore n’avez-vous pas enfreint les règles académiques ? »
J'aurais voulu connaître d’abord, pour m'y conformer, ces rêgles fameuses dont il est si souvent question, mais je les ai cherchées vainement. Je n'ai trouvé que des théories insuffisantes et contradictoires,
D'après les uns, il ne faudrait guère s'occuper que du héros pour n’en dire guère que du bien à cause de sa famille
et de ses amis : un éloge n’est pas une biographie, c’est un morceau d’une nature particulière, que doivent digérer les estomacs les plus débiles. Les autres, que la dyspepsie attendrit peu, professent des maximes inverses ; ils exigent avant tout la fidélité du portrait et de l’entourage; ils ne veulent pas que, sous un prétexte pieux, on inflige trop d’entorses à l’histoire. Ils convoquent tout simplement le défunt, et, l'enquête instruite, lui font sans façon passer le Styx ou le Léthé.
Mêmes divergences par rapport aux morts et aux vivants : ceux-ci prétendent qu'il ne faut pas mal parler des premiers, parce qu'ils ne sont plus là pour se défendre; ceux-là, et peutêtre pour la même raison, vous les abandonnent; mais, en revanche, ils demandent, au nom de la bonne confraternité, qu’on ne parle pas mal des seconds, qu’on ne les chagrine et ne les contrarie en rien.
Tout cela est difficille à accorder; aussi, sans entrer dans tous les développements que comporterait cette controverse, j'exposerai brièvement les considérants de la petite théorie que je me suis faite.
Je pense, en premier lieu, qu'il est ridicule de se servir tour àtour de la vieet de la mort pour protéger les forts contre les faibles et les méchants contre les bons.
Je pense qu'il n’est pas brave de n’attaquer que les morts par égard ou prudence, et qu'il n’y a pas d’inconvénient à dire ce que l’on pense des vivants, à la condition qu’on soit prêt à en accepter jusqu’au bout toutes les conséquences.
J'imagine que certains éloges seraient fort courts, s'ils renfermaient uniquement l’exposé des vertus de certains trépassés.
Je crois, enfin, qu’il faut aller droit devant soi, distribuer, suivant les cas, les palmes vertes et les faisceaux d’épines, sans s'inquiéter de ce qu’il en adviendra. À ce compte, paraît-il, la charge de secrétaire-général serait impossible, certains éloges devenant impraticables ; eh bien, soit: de même qu’un journa-
LonET
liste s’abstient d'analyser un livre dont il n’a rien de bon à dire, de même on refuserait à certains personnages les honneurs de l'éloge. Ce serait un châtiment négatif, analogue à celui que subit un coquin à qui personne ne veut servir de second dans une affaire d'honneur.
Reste à prouver que j’ai suivi mon programme.
Ce que j'ai dit du caractère de Dupuytren ne sera, je le crois, contesté par personne. Au moins ne m’accusera-t-on pas d'intérêt dans la cause. M. Michon n’a jamais été ni mon maitre ni mon juge, je suis trop jeune pour avoir l'honneur d’être son ami; j'ai parlé de lui et vous avez battu des mains.
J'ai cité comme s’étant loyalement conduit, en 1851, Gerdy qui n’est plus, et M. Malgaigne qui est bien vivant. Réveillé- Parise est venu sous ma plume; J'ai dit sa faute et aussi ce qui peut l’expliquer. À propos de l’Académie, j'ai parlé de l’élection de 1849 et de M. Ricord, mais je serais bien péniblement surpris s’il était offensé de la façon dont j’ai présenté mon récit. À propos du concours de 1851, j'ai loué M. Bouisson, de Montpellier, comme il le mérite : à la vérité, j'ai dit qu’à cette époque on aurait dû nommer Robert ou M, Michon; mais j'ai rendu justice au mérite chirurgical de M. Nélaton, indiquant toutefois avec convenance, qu’à mon avis, ce mérite avait été prématurément récompensé. Où donc percent dans tout ceci la malveillance et l’intention de dénigrer?
A l’autre extrémité de la série, J'ai trouvé des hommes dont la conduite m’a paru sans excuses; par un reste d’égards, pour obéir surtout aux derniers vœux de Robert, je ne les ai désignés que par des initiales; malgré cette précaution palliative, tout le monde a vu sous le masque. À qui s’en prendre ? C’est ainsi que je réponds également au reproche d’allusions blessantes : tant pis pour ceux qui se reconnaissent. Quand un honnête homme passe dans la rue et qu’on crie au voleur, il ne s’enfuit pas et ne crie point à la calomnie.
Quant aux phrases acerbes qu’on me reproche encore, sans * {eur attribuer néanmoins d’applications personnelles, je dirai
ee 6 seulement qu’elles n’ont servi demoyens oratoires. J’ai utilisé, et comme écrivain j'en avais le droit, la théorie des contrastes. Pour célébrer complétement la mémoire de mon maître, à côté de ce qu’il faisait et pensait, j’ai dit ce qu’il ne faisait et ne pensait pas. Faut-il donc rappeler que le bien et le mal se réalisent également par l’action et l’abstention? Et maintenant est-il nécessaire de réfuter un dire parti jé ne sais d’où et qui n’a pas manqué d'échos? On a répété que mon discours n’était pas un éloge mais une philippique ; qu’il avait moins pour but de louer Robert que d’éreinter MM. X. ou Y. mesennemis intimes. Je pourrais opposer à cette asserlion l'avis de ceux qui pensent que j'ai trop flatté le premier; mais J'en appelle tout uniment aux lecteurs : ceux qui ne me connaissent pas verront bien que, tout compte fait, jai caressé plus que je n'ai mordu, et qu’ensuite je n’ai pas critiqué seulement lés personnes, mais aussi des institutions, qui ne sont pas Mes ennemies personnelles sans doute.
Pour ceux qui me connaissent, ils savent bien que je n’attends pas les occasions fortuites pour attaquer en face mes adversaires en les nommant en toutes lettres. J’ai fait mes preuves et suis prèt à les faire encore. En pareil cas, je trempe mia plumé dans l'encre et non pas dans le miel.
Au reste, ce n'est pas pour la circonstance que j'ai pris cette allure : ceux qui ont lu les premières paroles que j’ai prononcées (et que je reproduis plus loin, page 27) pouvaient prévoir de quel bois je ferais flèche. J'avais solennellement ässigné dans l'avenir l’histoire impartiale; le hasard m’4 désigné pour le rendez-vous, à défaut d’autres mobiles, lé soin de mon honneur m'empêchait d'y manquer (1).
Autre objection : « Prenez garde, me dit-on, parmi ces hommes que vous attachez au pilori, il en est qui sont fevêtus du caractère sacré de juges. Quand vous contestez le résultat d’ün
(1) Le parti pris qu'on nie suppose élait si loin de ma pensée, que j'ai supprimé les passages qui pouvaient paraitre trop per$onhels. Jé fais la
a "TU 2
concours, non-seulement vous dépréciez l’élu, mais du même coup vous portez atteinte à la considération des électeurs, Le vote secret est une émanation directe de la conscience; la conscience est uné forteresse inviolable comme la vie privée, nul n’a le droit d’y toucher. Rappelez-vous que juges et jugements sont soustraits à la critique, et qu’il existe des lois qui punissent la diffamation. »
L'avis peut être bienveillant, mais l'assimilation est inexacte. Un juge de concours ou d'élection n’est pas plus un magistrat qu'un candidat n’est un prévenu. Ce cui fait la force du magistrat, c’est qu'entre sa personne et son jugement, il y a cette chose auguste qu’on appelle la loi : représentation concrète de la justice, devant laquelle tout s'incline respectueusement, en deçà comme au-delà de la barre. Nulle égide pareille pour le confrère momentanément investi du mandat de choisir ses égaux : entre sa personne et son vole il n’y a rien qu’un espace où peuvent se glisser, à côté du sentiment de la justice, les añtipathies ou les sympathies, les PSE les préjugés, l’égoïsme ou le népotisme.
Le législateur en matière civile ou criminelle défend, il est vrai, d'attaquer les jugements rendus-en tant qu’expression de la conscience des juges, et lorsque ceux-ci paraissent avoir sainement interprété la loi, mais il admet parfaitement les erreurs d'interprétation.
Lorsque la Cour de cassation annule un arrêt, elle déclare implicitement que la loi a été méconnue ou mal appliquée; elle ne dit point aux juges : vous êtes injustes ou iniques, elle leur dit: vous étiez mal informés, vous vous êtes trompés, il faut en
sulter d’autres; et ces autres magistrats consultés, quand ils jugent autrement que les premiers, ils ne les diffament
guerré aux vices de notre époque bien plus qu'aux personnes ; ür, Comiie ces vices ont existé depuis longtemps et ne sont pas près de üdisparaîtré; je suis sûr que mes coups ne porteront pas dans le vide, c’est tout ce qu’il faut pour 5 justifier, Datez mon discours de 1840 ou de 1880, l’anachronisme n'est guère à craindre.
point, pas plus qu'ils ne diffament la Cour suprême quand ils confirment le premier arrêt.
Au milieu de toutes ces contradictions, les personnes restent à l'écart, c’est au nom de la loi que s’échangent les démentis entre tous ces hommes, qui conservent néanmoins le prestige et l’inviolabilité que la loi leur assure et qu’elle fait bien de leur assurer.
Bien différente est la juridiction des concours et des élections, car elle est sans appel : le souverain peut, à la rigueur, refuser l’approbation à ses arrêts, mais il n’use guëre de ce droit périlleux, et s’abstient sagement de substituer son jugement à celui des hommes compétents.
Le malheureux qui se croit injustement accusé d’avoir dérobé quelque bagatelle valant cent sous se pourvoit s’il est condamné, voilà sa garantie. Le candidat de cinquante ans, dont la carrière laborieuse est à tout jamais brisée par l'injustice de deux ou trois confrères, ne possède aucun recours. Laissez donc pour le moins s’exercer à son profit la vindicte publique, laissez donc protester pour lui les témoins impartiaux et n’absolvez pas quand même l’aveuglement ou l’iniquité des jurés.
Rentrons d’ailleurs sur le terrain de la pratique vulgaire.
Depuis quand dissidence, protestation et diffamation sontils des termes synonymes ? Voici cinq personnes réunies pour donner une place; trois votent pour Jean et deux pour Jacques. Chacun des deux camps croit que l’erreur est dans l’autre ; mais s’insultent-1ls pour cela et portent-ils atteinte à leur considération réciproque ? Que dirait-on des partisans de Jacques traduisant en police correctionnelle les amis de Jean ?
Autre cas. Un juge pense sérieusement que la majorité s’égare, il proteste, refuse de signer le procès-verbal et se retire du concours. Insulte-t-il ses collègues et attaque-t-il leur honneur ? La majorité qui persiste suspecte-t-elle la probité de de la minorité dissidente ?
Que deviendrait le libre examen et le droit de discussion,
RRL
où en serait l’indépendance des hommes, si pareille épée de Damoclès était continuellement suspendue sur leur tête ?
La vérité n’est l'apanage exclusif ni des gros nombres, ni des petits, et c'est pour cela qu'il ne faut pas courber trop bas le front devant les résultats numériques, surtout quand il à sufli d’une unité pour décider la victoire, comme cela s’est vu. L'opinion publique a le droit de contrôle; elle l’exerce à son heure, Lôt ou tard, sous la forme qui lui convient, orale ment ou par écrit, et par l'organe fort ou faible qu’elle veut bien choisir. Unanimes ou divisés les jurys ne représentent jamais en face d’elle qu’une infime minorité, malheur à ceux qui ferment l’oreille à ses avertissements (1).
D'ailleurs, je le demande, en vertu de quel droit les médecoins seraient-il à l'abri de la critique personnelle ? Les littérateurs, les artistes, les savants s’interpellent en face et se contredisent ouvertement ; on traduit devant un conseil de guerre le général qui a signé quelque capitulation faneste ou le capitaine qui a perdu son navire. On a désavoué plus d’un ambassadeur et lon à vu plus d’un ministère mis en accusation.
Il n’y a pas d'autorité qui puisse soustraire les hommes officiels à la responsabilité de leurs actes. Les jurés d’un con-
- (4) Je lis dans l'excellente brochure que vient de publier M, le docteur Jaccoud (De l’organisation des Facultés de médecine en Allemagne, page 63), un passage qui montre comment peut intervenir l'opinion publique dans le recrutement des professeurs. « Ces professeurs ordinaires sont choisis par la Faculté, ou bien parmi les professeurs extraordinaires, ou bien dans une autre Université, et les pétitions des étudiants ont une influence puissante sur ces nominations, car si la Faculté passe outre sans motif sérieux, les élèves ont le droit de porter jusqu'aux pieds du souverain l'expression de leurs vœux méconnus... Un des plus éminents professeurs ordinaires de la Faculté de Vienne a dù sa nomination à une démonstration de ce genre. »
Il me semble que cette application du suffrage universel convenablement réglée, étendue même à la pluralité du corps médical, pourrait fournir un utile appoint aux décisions des jurys de concours dans notre pays. Un principe de ce genre fonctionne déjà dans la nomination des jurés
‘appelés à juger les œuvres des artistes,
RME es
cours sont des hommes publics, leurs décisions intéressent les masses, ils doivent en répondre, ne fût-ce que devant l’histoire. Il serait en vérité trop commode d’agir à sa guise, de se retrancher derrière sa conscience et de s’en aller tranquille après s'être lavé les mains comme Pilate. Et qu'importe la transformation de raisons mauvaises en argument personnel ? Vous me dites : « Celui qui a frappé par l'épée périra par l’épée. Vous serez juge un jour, vous attaquez les anciens, les nouveaux vous attaqueront; vous protestez, ils protesteront et tourneront contre vous vos propres arguments. » Eh bien, oui, je serai juge; mais honoré de la mission de nommer les plus dignes, je devrai de mon vote un compte rigoureux, n’étant pas infaillible, je me tromperai malheureusement quelquefois, quoique l'erreur soit plus rare à qui s'applique assidûment à l’éviter. Ceux qui se croiront lésés réclameront et l'opinion publique jugera si la plainte est sérieuse ou puérile. Tout homme qui dispose souverainement du sort d'autrui encourt des inimitiés; si elles n’ont d’autres bases que la vanité blessée, elles s’effacent ou du moins sont d’un poids qu’on peut supporter; mais sont-elles légitimes, elles vous oppriment sans relâche et malgré leur infimité, à force de persévérance, minent sûrement à la longue l'édifice de votre réputation.
La critique que j’ai faite du concours a surtout étonné singulièrement quelques-uns’de mes collègues. Ce n’est pas qu'ils aient contesté la réalité saisissante de mes esquisses. L’un d’eux avançait même qu’il pourrait sans peine noircir infiniment le tableau; mais on était surpris que les coups partissent d’une main soi-disant amie. Un implacable ennemi n’aurait pas invoqué d'arguments plus cruels et je fournissais des armes terribles à ceux qui veulent détruire en tout lieu ce mode d’avènement.
Après ce que j’ai dit par deux fois sur l’institution, après le soin que j'ai pris de spécifier et de localiser mes critiques, après avoir indiqué d’un seul mot ce que je pensais de l’élection, il faut être sous l'empire d’une grande préoccupation ou ne
SRE
m'avoir guère écouté pour me ranger parmi les adversaires du concours en général. J'ai signalé ses vices partiels, ses erreurs regretlables, mais je n’ai rien dit qui n’ait été ressassé sur tous les tons. Quant aux armes cruelles, je les ai si peu forgées qu’elles ont servi, et depuis longtemps, à tuer le Pégase sur lequel nous comptions bien monter.
Je plains le jardinier de la fable et je n’approuve pas son ours; mais pour les institutions comme pour les hommes, je crois les amis du second degré plus utiles que ceux du premier. Ceux-ci vous égarent et ceux-là vous éclairent. Si le concours avait été modifié en temps utile par ses partisans, il existerait encore, mais on a trouvé la maison lézardée et l’on y a misle marteau.
La précédente argumentation s’adapte aux académies; certes je suis absolument désintéressé dans la question : je suis membre d’un petit nombre de sociétés savantes, où je suis arrivé sans efforts. Trois ou quatre pièces pathologiques m’ont ouvert la porte de la Société anatomique. J'ai pris part à la fondation de la Société de biologie. J’ai eu de trois sociétés étrangères des diplômes que je n'avais pas sollicités, d’où, sans parler de l'honneur, le vif plaisir de la surprise. Mes collègues de la Société de chirurgie ont bien voulu se contenter de trois visites et «le deux lettres, le tout à des amis. J’ai eu l’insigne honneur de figurer déjà sur les listes de présentation de l’Académie de médecine, mais elle s’adjoignait alors MM. Béclard, Sappey et Claude Bernard. N’eût-il pas été ridicule de me mettre en campagne pour ramasser quelques voix de consolation ? J'ai donc recueilli une voix, puis deux, un jour trois, si jene me trompe, et c'était fort bien fait.
Je n’ai par conséquent pas de fiel à répandre, nulle défaite à venger. C’est donc en toute liberté d’esprit que j'ai raillé les sollicitations à outrance et réprouvé ces courses au clocher. On s’est récrié contre les 4,400 visites faites par Robert; le total semble inyraisemblable. Or, un honorable confrère m'a dit tout récemment que le sien atteignait environ 2,000 !
ee
Je plains les académiciens d’avoir à subir de telles obsessions, autant que je les blâme de les supporter. Electeurs et éligibles peuvent y perdre beaucoup de leur dignité, et je n’aperçois pas ce qu'y sauraient gagner la science et la gloire du corps.
Si l’entente sincère d’une réforme s’établissait entre les immortels et ceux qui veulent le devenir, les uns fermant leur porte et les autres cessant d'y frapper, les choses n’en iraient pas plus mal et les choix seraient tout aussi bons; on compterait au moins parmi les candidats ceux qui ont l’esprit large et vif avec les jambes paresseuses.
Je proteste de mon respect pour les académies, sénats de la science; mais écho fidèle du vulgaire, j’affirme qu’elles pourraient et devraient faire quelque chose pour se soustraire aux quolibets fâcheux qu'on débite sur elles et qui les amoindrissent plus qu’on ne saurait croire. Pour elles aussi, je parle en ami du second degré, au risque de compromettre à tout jamais mes candidatures ultérieures.
Un de mes collègues m’assurait en particulier qu’il m’eût défendu, encouragé même, si de telles croisades avaient la moindre utilité pratique. À ses yeux toutes ces protestations généreuses sont superflues : autant en emporte le vent. Les institutions en elles-mêmes ne sont ni bonnes ni mauvaises; ce sont des machines qu’on modifierait en vain si l’on ne change les mécaniciens, c’est-à-dire les hommes qui les dirigent. Comme on ne peut avoir la prétention de corriger l’espèce humaine, le mieux est de s’abstenir et d’accepter les choses telles qu'elles sont. Traduction triviale : Le cheval n’est rien, le cavalier est tout. Monarque mal conduit serait distancé par un coursier fourbu que monterait un coryphée du Cirque ; c’est possible, mais le pis serait, à mon sens, Rossinante enfourché par un paraplégique.
Cet argument, vieux comme le monde, est invariablement opposé à tous les réformateurs, grands ou pelits, qui poursuivent à leurs risques et périls le plus noble des buts, c’està-dire la réalisation du progrès. Il déguise mal chez ceux qui
Rd x:
le répètent l'indifférence ou le scepticisme, la timidité, le découragement, sinon la complicité. C’est la théorie coupable du laissez faire, laissez passer, contre laquelle se révolte énergiquement la conscience moderne.
On ne saurait trop combattre une telle doctrine aussi fausse que funeste; autant vaut dire qu’il ne faut point arracher la mauvaise herbe, sous prétexte qu’elle repousse l’année suivante, et déclarer le Code pénal inutile parce que la société recèle toujours quelques vauriens. La constatation des abus implique lopportunité des réformes ; mais celles-ci ne s’effectuent pas d’elles-mêmes, 1l faut que quelqu'un s’en charge. Or, tout homme de cœur peut et doit avoir l’ambition, qu’on appellera prétention peut-être, de réformer ses semblables dans la limite de ses forces. Si vous ne voulez pas que les efforts soient isolés et par conséquent personnels, prenez-en votre part; le fardeau sera moins lourd si nous le soulevons en commun. Donnez à notre profession un conseil de discipline à dispositions draconniennes, en rapport exact avec le niveau très-élevé que ngus occupons dans la hiérarchie sociale, soyez sévères comme on doit l’être avec des hommes qui n’ontpas l’ignorance et la faim pour excuses, et vous verrez bientôt diminuer, puis disparaître les turpitudes diverses qui déconsidèrent notre corporation. Mais si vous déserlez la cause, si vous vous retirez sous votre tente par prudence ou par lassitude, laissez au moins le champ libre à ceux qui veulent courir sus aux mécréants, et les forcer à faire le bien, ne fût-ce que par peur de la publicité.
Telle est ma plaidoirie, elle renferme les principaux arguments que, pour les besoins de ma défense, j’ai développés dans le comité secret. Maintenant, ce que j'ai dit tout haut, je l’imprime, quitte à être taxé de nouveau d’inconvenance et d’imprudence.
Inconvenance, irrévérence, si l’on veut, car bien qu’averti, je persiste dans mes errements et me mets plus catégoriquement que jamais en opposition avec mes collègues. Puis-je faire autrement ? J'ai été attaqué à huis clos, sans doute, mais
=. HS
au dehors tout le monde le sait; on ignore seulement pourquoi et comment; je l’apprends.à mes confrères, parce que je ne puis rester sous le coup d’une réprimande sans présenter ma justification, et que si je me taisais on serait en droit de croire qu’en vérité j’ai dit des choses absurdes ou infâmes.
Quand on aura lu ce fameux discours, j’ai grand’peur qu’on ne pense qu’en tout ceci il y a « beaucoup de bruit pour rien »; mais ce n’est pas ma faute, ayant horreur du scandale prémédité. Si l’on n’avait pas lancé sur ma prose l’excommunication majeure, elle serait oubliée depuis six semaines déjà. L’anathème sera cause qu’on en parlera peut-être pendant un mois encore.
Imprudence, scripta manent, eh bien! tant mieux. L'idée de m’engager par écrit ne m'effraye nullement. Si elles en valaient la peine, je ne craindrais pas de voir mes paroles sténographiées ; je suis de ceux qui pensent qu’un homme sérieux ne saurait vivre au jour le jour, et qu’il lui faut une voie nettement tracée. J'ai quarante ans, voici dix ans que je cherche la mienne : je crois l’avoir trouvée. L’occasion se présentant, je fais sans forfanterie l'exhibition des principes qui m'ont déjà guidé et qui me guideront, je l'espère, pendant le reste de ma vie. Si quelque jour je me désiste et si je manque auxengagements que j'ai pris envers moi-même, il est bien probable que Île parenchyme de mon cerveau aura subi quelques modifications histologiques importantes.
Pour la part de dommage ou de profit que dans le présent ou l'avenir Je pourrai tirer de tout ceci, je n’y réfléchis guères. Je remercie ceux de mes amis qui, soucieux de mes intérêts, supposent que Je les aarais sauvegardés en modifiant radicalement mon œuvre; mais je crois qu’ils se trompent. Nul n’est meilleur juge que soi-même dans sa propre cause, et j'ai toujours pensé que le plus cruel des démentis était celui qu'on se donnait soi-même.