‹ Éloge de C. Alp. RobertChapitre 6 sur 15 · DRE · texte numérisé non relu

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banal imposé par les convenances. En attendant l’époque où sera dignement racontée la vie de l’éminent chirurgien à qui elle doit tant, la Société tout entière plongée dans un véritable deuil, m'envoie déposer sur ce tombeau le tribut de ses regrets unanimes, car elle sent tout ce qu’elle perd en se séparant pour jamais d’un membre pour lequel elle a toujours professé autant d’affection que de respect.

J'ai d’ailleurs vivement sollicité cette mission douloureuse, non que je pense acquitter par un discours imparfait une dette de reconnaissance que je compte garder comme un pieux souvenir, mais parce que j étais aussi jaloux de ia remplir qu'un fils peut l'être de fermer les yeux d’un père vénéré.

C’est en 1847 que j'approchai ce maître si cher. J'avais vingt-quatre ans, il en avait presque le double. D’abord je ne fus naturellement que son modeste élève; mais 1l voulut bien oublier la distance que mettaient entre nous l’âge et la position, et bientôt, non content de m’avoir rendu des services de tout genre, il me fit l'honneur et le plaisir de m'appeler son jeune ami. C’est ainsi que quinze ans de respectueuse sympathie et de cordiale intimité m'ont permis de voir de près, c’est-à-dire d'admirer un des esprits les plus justes, un des cœurs les plus nobles, une des âmes les plus pures qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Ce qu'ont été pour moi un tel contact et de tels exemples, je ne pourrais l’exprimer; mais je veux dire combien fut intelligent, bon et honnête, l’homme auquel nous disons à cette heure un suprême adieu. |

Je ne vous raconterai pas les premières années de Robert, ni ses débuts, ni ses concours primaires, ni les succès plus importants qui lui valurent la place de chirurgien des hôpitaux et celle d’agrégé à la Faculté. Je ne vous rappellerai pas ses ütres honorifiques nombreux ; j’affirmerai seulement que titres et places furent conquis au grand jour, par le concours ou par suite d’élections loyales, sans intrigue et sans bassesse.

À quoi servirait d’ailleurs d’énumérer ces ébauches et ces

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phases d’une carrière brillante? Ne les connaissez-vous pas ? C’est presque toujours la même légende, avec les mêmes chapitres et les mêmes paragraphes : bourse légère, âpre travail; sobres appétits, vaillant courage; au début, la jeunesse avec ses ardeurs et ses rêves; plus tard, la virilité avec sa force et sa persévérance.

En passant sous silence la jeunesse de Robert et en ne parlant que de l’homme fait que j’ai connu, je ne m’expose pas, du reste, à des appréciations erronées, car s’il est des organisalions exceptionnelles dont l’aurore ne fait pas prévoir l’avenir ou le dément, il existe au contraire pour certaines natures tempérées et pondérées une unité de sentiments et d'actes qui n'implique autour de la ligne choisie que des oscillations sans portée; pour elles l’esquisse de la vie est définitive, quoique précoce; il ne reste à faire à l’épreuve tirée de bonne heure que des corrections dont se chargent plus tard les succès ou les revers, les souhaits réalisés ou les espoirs déçus. Robert était une de ces natures égales dirigées par des principes fermes et simples; sa carrière eut une évolution logique déduite des traits principaux de son caractère, de l’époque à laquelle il vécut et du milieu qu’il traversa.

Physionomie agréable, parole douce, abord bienveillant, manières affables, exquise urbanité, tenue correcte sans affectation, dignité calme, rien d’obséquieux, rien de tranchant dans les formes, inspirant la sympathie, commandant la confiance, tel était l’homme extérieur. Ges heureuses qualités le servaient beaucoup auprès des malades, qui, passez-moi cette expression, aiment à aimer leur médecin comme homme autant qu’à lui confier leur sort à titre de savant. Il méprisait à Ja fois cette brutalité qui inspire moins de respect que de terreur, et cette fausse bonhomie à l’aide de laquelle on capte les clients sans s’y intéresser.

Parmi ses confrères et ses collègues, Robert, grâce à son aménité, comptait des amis nombreux et dévoués. Paraissait-il à la Société de chirurgie, où depuis quelque temps ses visites

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étaient malheureusement trop rares, toutes les mains tendues allaient chercher la sienne et le remerciaient en quelque sorte de sa présence; ses contemporains le fêtaient, et peut-être encore plus les jeunes gens, qui ne sont froids et sévères que pour les mauvais vieillards.

Ce que Robert fut comme chirurgien et comme savant, d’autres vous le diront longuement, ils énuméreront ses travaux substantiels ét tous empreints de maturité. Élève brillant de cetté forte école de Dupuytren, qui hérita des qualités du maître sans continuer ses défauts, il était le modèle du chirurgien d'hôpital.

Vous vous rappelez ses remarquables concours, ses argumentations sérieuses et pressantes. Îl excellait en effet dans ces luttes mémorables que nous regrettons et où il était au moins permis de faire savoir, wrbi et orbi, ce qu’on était et ce qu’on valait.

Quinze années durant, il enseigna à l’École pratique la médecine opératoire, dont nul ne connut jamais mieux que lui les principes et l'application. Plus tard, à l'hôpital Beaujon, puis à l'Hôtel-Dieu, 11 s'était acquis une juste renommée par un enseignement clinique soigneusement élaboré.

A l’Académie, à la Société de chirurgie, il prit souvent part à dés discussions importantes, non pour remplir de ses discours les colonnes dés journaux de médecine, mais pour servir le progrès et pour élucider, à l’aide de sà vaste expérience, les points difficiles de notre art.

Robert, dans ses leçons où ses diséoùrs, n’avait pas cette parole retentissante où imagée qui passionne le public; sa diction était sobre, correcte, d’une clarté et d’une netteté sans pareilles; pas plus ici qu'ailleurs il ne visait à l’effet, mais on l’écoutait avec plaisir et attention, de sorte que les préceptes instructifs qu’il promulguait pénétraient sans effort dans l’esprit, pour y laisser une empreinte durable,

Quels fruits portèrent d'aussi fortes qualités, servies par un travail opuiâtre ? Pour ceux qui ne voient d’autre couronne-

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ment à la vie que la fortune et la considération plus ou moins factice qu'elle procure, Robert avait atteint le but, car il avait acquis une honorable aisance et conquis l'estime générale, Mais mous savons bien qu'il avait une plus noble ambition, et que son vœu le plus cher était d'arriver au professorat à la Faculté. Pendant trente ans il sacrifia à poursuivre cette distinction repos, lucre et santé. ,

Lorsque l'heure de la justice aura sonné, il faudra raconter pourquoi et comment furent trompées des espérances légitimes, qui plus d’une fois touchèrent de bien près à la réalisation ; il faudra prononcer des paroles amères, dévoiler des trahisons et des faiblesses dont Robert a été victime, et dire alors que celte longue lutte contre l’injustice et la partialité abrégea notablement la vie de ce martyr des concours.

J'ai assisté à toutes ces angoisses; j'ai écouté tous les battements de ce cœur agité ; j'ai compté les illusions el les désenchantements ; et tandis que mon noble maître avait eu la grandeur d'âme de tout oublier, je me souviens de tout. Aussi, croyez-le bien, ilne faut rien moins que la douleur qui m’oppresse, et le caractère solennel du heu où nous sommes, pour arrêter l'essor de mon ressentiment.

Soyez-en convaincus comme mot, Robert eût été un professeur de clinique accompli. Une instruction profonde, un jugement sûr, une grande ardeur pour le travail, lui eussent permis de tenir élevé le drapeau de notre chirurgie française,

J'ajoute, et cela en vaut la peine, qu'il eût encore servi les élèves, en leur offrant l'exemple de la moralité professionnelle la plus irréprochable. Tout en s'instruisant par sa parole, la jeunesse aurait appris ce qu'est un chirurgien probe et désintéressé, respectant dans la personne du malade l’homme, son semblable; hardi dans l’occasion, jamais téméraire; agissant d’après sa conscience, Sans s’inquiéter si l'issue serait profitable ou non à sa célébrité; toujours prêt, en un mot, à sacrifier la gloire à la vérité, la science à l'humanité, l'intérêt au devoir.

Elle l'aurait vu dédaignant les adroites mises en scène, les

expédients de popularité et les appels fructueux à la publicité. Et faisant tomber du haut de la chaire des conseils qui retentissent trop rarement à l'oreille des néophytes, Robert leur aurait enseigné qu’il n’y a qu’une route, c’est la droite; qu'un but, les honneurs mérités; qu’un moyen, le travail; qu'une faveur enfin, celle d’être jugé par ses pairs et selon ses œuvres.

Voilà bien longtemps que je parle, messieurs, et je n’ai fait cependant qu’esquisser incomplétement l’homme public, tel que tout le monde l’a pu juger. Que de pages ne me faudrait-il pas pour vous faire connaître l’homme privé!

Austère sans rudesse, vertueux sans intolérance, confiant dans la parole d'autrui, parce qu’il n’avait jamais, quoi qu’on en ait dit, violé la sienne, il croyait à peine au mal, au mensonge, à la calomnie, parce qu’il n'aurait jamais su, pour sa part, nuire, médire ou mentir. Doué au plus haut degré de cette délicatesse de conscience qu’on appelle sens moral, il appliquait tout d’abord à ses propres actes, et ne se trompait jamais sur le juste et l’injuste; jamais il ne s’indigna que contre l’iniquité.

Tel fut l’homme que nous avons perdu. Personne à coup sûr n'aurait pu lui trouver de défauts réels, et quiconque l’approchait pouvait en limitant apprendre comment on pratique la vertu.

Puissions-nous, comme lui, sans peur et sans reproche, abandonner la terre, car il n’a fait couler les larmes que de ceux qui lui survivent!

Duéo, ayavaxréo.

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