MESSIEURS
Le 4 décembre 1862, nous suivions jusqu’à sa dernière demeure le maître qu’une longue agonie venait de nous ravir: à cette époque, Je lui adressais en votre nom le suprême adieu. Je ne pouvais trouver que des paroles de regret et de douleur; je parlais en élève, en ami plutôt qu’en historien ; c’est qu’au bord d’une fosse que la terre n'a pas encore comblée, on songe moins au savant qu’à l’homme aimé dont la veille on pouvait recevoir l’étreinte, interroger le regard ; c’est que, dominé par une émotion profonde, on sent trop par le cœur pour juger avec l'esprit.
Ma courte allocution laissait de côté l’académicien, le membre fondateur de notre société, le professeur à l'École des beaux-arts, le chirurgien d'hôpital prudent et habile, en un mot l’homme public dans ses rapports avec la science et l’art.
Mais, dans notre pensée commune, la Société de chirurgie n’était pas quitte, elle devait plus à l’un de ses parrains, au collègue qui avait si longtemps partagé ses
=: EU ee travaux et contribué si puissamment à fonder sa réputation.
La tâche d’apprécier la carrière scientifique et professionnelle de Robert ne m'était point tout d’abord réservée; j'ai accepté le saint mandat, je dirais avec joie si je n'étais sous l'influence d’une certaine préoccupation.
Admis depuis de longues années dans l'intimité de Robert, initié à ses projets, à ses nobles ambitions, ayant partagé ses labeurs et ses veilles, ayant souffert de ses échecs et m'élant réjoui de ses succès; devenu pour ainsi dire son fils adoptif dans la science, et pénétré de reconnaissance pour les services qu'il m’a rendus, éviterai-je le soupçon de partialité, serai-je véritablement juste, n’exalterai-je point le mérite d’un maître qu'en mainte occasion j'ai pris pour modèle, dont j'ai recueilli les préceptes pour les assimiler, et les exemples pour les suivre ?
Nous savons tous, messieurs, ce que valent la plupart des éloges académiques. Taire ou amoindrir les défauts, surfaire les qualités : tel est le mot d'ordre, le code obligé de ces compositions, assemblages ordinaires d’exagérations et de pieux mensonges, au sein desquels la vérité devient ce qu’elle peut, ce dont en général l’apologiste n’a guère de souci. Il faut, à tout prix, écrire un éloge dans le sens grammatical du mot, il faut faire de son héros un Fabius ou un Solon, un Périclès ou un Aristote, afin qu'à défaut des contemporains, qu’on .n’espère point rendre dupes de ces amplifications trompeuses, les générations futures du moins, supposant que les hautes posilions n’apparliennent qu'aux natures d’élite, y puisent un
Ds 30 pres salutaire respect pour le principe d’autorité et pour les titres décernés par les hommes.
I est, j'en conviens, difficile et périlleux d’écrire l'histoire d’un homme marquant dont la mort est récente; il à pris part aux événements de son temps et en a subi l'inévitable influence; il s’est heurté contre des coutumes, des mœurs, des préjugés, il les a docilement acceptés ou s’est révolté contre eux; il a trouvé devant lui des institutions plus ou moins parfaites, et sur leur lit, Procuste nouveau, il a dû, bon gré mal gré, coucher son organisation, ses instincts et ses sentiments ; il a lutté pour faire sa place au soleil, tantôt vainqueur, tantôt vaineu ; juste 1] à pu succomber, inique il a pu
| triompher; la mort enfin qui l’a frappé a laissé debout ses émules, ses rivaux, ses amis, ses détracteurs, tous intéressés directement au verdict rendu et rarement disposés à l’accepter sans conteste.
Et puis, la critique est dure pour le biographe, rarement elle voit d’un bon œil la vérité toute nue qui, si désarmée qu’elle soit, fait plus de blessures qu’elle n’en guérit. Au prêtre de l’humble divinité ôn reproche toujours quelque chose ; s’il flétrit les morts ou dévoile seulement leurs défauts, il est profanateur de sépulture ; s’il agit de même à l'égard des vivants, il paraît donner carrière à sa jalousie ou satisfaire des haines personnelles ; s’il attaque le passé, il est ingrat et frondeur ; s’il ose toucher au présent, il manque aux convenances, crime énorme! S'il demande mieux pour l’avenir, le titre d’utopiste lui est dédaigneusement décerné,
Les avertissements pleuvent de toute part, sévères,
az (50%
menaçants, doucereux, hypocrites, rarement sympathiques; ceux-ci prêchentla charité, limdulgence, le pardon et autres vertus théologales, qu'ils ne pratiquent que rarement eux-mêmes ; ceux-là font voir les dangers et prouvent sans peine que la franchise est mauvaise à qui s’en sert.
Certes, pour quiconque à cherché et trouvé le vrai, le dire est le plus grand bonheur et le devoir le plus sacré; mais l’époque de la chevalerie errante étant passée, peu de gens comprennent que, sans passion ei sans intérêt direct, on se fasse redresseur de torts; par bonheur les temps changeront, 1ls changent déjà, le vent souffle du bon côté et les coups de plume sincères poursuivent partout l'injustice. Ayons donc, nous aussi, du courage et de la fermeté, c’est du progrès moral qu'il s’agit : il importe peu que parmi les défenseurs de cette grande cause il y ait à compter des blessés et des martyrs.
Dans le courant de ce discours, il me faudra parler des hommes et des choses. Je dirai ce que j'en pense sans animosité, mais sans faiblesse, estimant, à l'encontre d’un proverbe trop sage, que la vérité est bonne à dire et salutaire à entendre.
César-Alphonse Robert naquit à Marseille le 17 novembre 1501; son père exerçait le négoce, sa mère appartenait à l’une des plus anciennes familles du Dauphiné. De 1811 à 1814, l'enfant suit en Italie son père nommé contrôleur principal des contributions indirectes à Asti. A la chute de l'empire, la famille rentre en France et vient se fixer à la Côte-Saint-André, petite ville du département de lisère. Robert qui, dès ses premières années,
avait montré pour l'étude un penchant très-vif, quitte alors le toit paternel; 1l entre au collége des jésuites d’Annonay, et y poursuit brillamment ses études classiques qu'il termine en 1518.
Intelligent, laborieux, 1l était apte à tout, mais n'avait pas encore de vocation déterminée. On le destinait à l'École polytechnique ; provisoirement il entre dans une étude de nolaire, y séjourne un an, eten sort sans regrets, comme on le peut croire.
Pendant son séjour à la Côte-Saint-André, il voyait souvent le docteur Berlioz, cousin germain de son pére, esprit élevé qui exerçait la médecine dans ce pays depuis longtemps et avec distinction. M. Berlioz avait un fils qui devait lui succéder. Les deux cousins se lièrent intimement, et, pour ne pointse séparer, résolurent d’embrasser la même profession. [ls vinrent tous deux à Grenoble, en novembre 4819, chercher les premières initiations, et l’année suivante débarquent à Paris. Mais bientôt l’un d'eux change de carrière : Hector Berlioz, ardent et passionné, répudie Esculape et s’adonne avec enthousiasme à l’étude de la musique pour devenir l’éminent artiste que l’on connaît. Robert persévère, convaincu qu’il a trouvé sa voie, et voue désormais à la science médicale un culte sans bornes qu’il conservait encore à ses derniers jours. Cette séparation ne porta nulle atteinte, du reste, à l'attachement sincère des deux cousins. Plus tard, le célébre virtuose et le chirurgien de l’'Hôtel-Dieu s’aimaient comme à l'aurore de leur vie.
Voici donc notre Jeune Phocéen, âgé de dix-neuf ans à peine, lancé dans la grande ville; il v arrive avec la forte
empreinte des milieux où s’est écoulée sa jeunesse, empreinte qu’il gardera toujours. À défaut d'expérience, la droiture de son esprit et l’excellence de son naturel lui font faire dès l’abord un triage instinctif. De ces impressions primitives, il ne reflétera que les bonnes.
Il est de race méridionale; il a respiré l'air des montagnes ét reçu les rayons d’un soleil ardent; son œil est vif, un sang chaud remplit ses veines; il est et restera franc, actif, ouvert, bienveillant, expansif, impressionnable, affectueux, emporté quelquefois, quelquefois irascible, parce qu’il possède la faculté malheureusement trop rare de s’indigner contre le mal.
Aucun des travérs du Midi : nulle forfanterie, la simplicité même ; il ignore la ruse, méprise l'hypocrisie. Vous l'avez vu, dans les débats académiques comme dans les discussions privées, se disunguer par des qualités peu communes : il supportait la contradiction, écoutait sans impatience les arguments adverses, se laissait convaincre au besoin et répondait avec vivacité peut-être, mais sans sortir de la mesure.
Dans les argumentations 1l était vif, pressant, tolérait mal la mauvaise foi dont on use assez souvent en pareille occurrence, et que ne justifient Jamais les droits de la défense. L'âge qui devait adoucir les angles de ce caractère et modérer l’impétuosité du jeune homme, respecta toujours la trame du tissu. Dans une circonstance grave, il se crut calomnié : sans songer à ses cinquante ans, il montra qu'il était prêt à défendre son honneur, fût-ce au péril de sa vie.
Dans ses dernières années, Robert était calme à la sur-
mes D mn face et cachait ses émotions sous une sérénité grave et digne. Il parlait moins, se livrait peu aux nouveaux venus et aux indifférents ; 1] ne disait plus tout ce qu’il pensait, se contentant de penser tout ce qu'il disait.
Sa sensibilitéet son impressionnabilité l’accompagnaient sans cesse dans la pratique chirurgicale. Nul certes plus que lui n’était rompu à la théorie et au manuel des opérations. Personne, à l’amphithéâtre, n’exécutait plus vite et plus brillamment les manœuvres classiques. Ilavait beaucoup vu, beaucoup enseigné, et ce qui vaut mieux encore beaucoup fait; cependant, sur le vivant, les mutilations longues, difficiles et douloureuses, lui causaient toujours une émolion singulière dont les traces étaient évidentes : son visage était pâle, sa parole brève, la sueur découlait en grosses gouttes de son large front, et son pouls battait vivement; par bonheur, au milieu de cette tempête organique de l’homme compatissant aux utiles tortures qu’il infligeait à son semblable, seuls, les organes du chirurgien, cerveau, œil et main, ne faiblissaient guêre et restaient comme étrangers au tumulte. Aussi menait-1l à bien les entreprises chirurgicales les plus épineuses, sans être toutefois un de ces opérateurs impassibles, qui étonnent l’assistance au moins autant par leur sang-froid que par leur dextérité.
Les malades confiés aux soins de Robert bénéficiaient singulièrement de la répugnance quilavait à provoquer la douleur ; à l'hôpital, alors même qu'il enseignait librement la clinique, il s’interdisait et interdisait à ses élèves ces explorations superflues et souvent funestes, destinées à établir un diagnostic complet et méthodique. Il était
Le DES
avare des souffrances du pauvre et n’exigeait pas de lui ce cruel salaire du traitement gratuit. Aussi salua-t-1l comme un grand bienfait l’avénement de l’anesthésie chirurgicale qui rassérénait sa conscience et enhardissait sa main. Mais comme il ne méconnaissait point les dangers de ce sombre sommeil si souvent pareil à la mort, comme il mesurait justement la responsabilité du praticien vis-à-vis des agents énergiques qui le produisent, il étudiait avec une prédilection particulière le phénomène dans ses phases diverses. Vous connaissez les fruits de ces méditations : un rapport remarquable lu et discuté devant vous, une part active dans les débats soulevés à l'Académie, et enfin d'excellentes considérations placées en tête des Conférences de clinique chirurgicale. Ses travaux sur l’anesthésie resteront comme un modèle de netteté, de précision et de vérité. Il ne dissimule rien, ni inconvénients, ni périls, mais 1l se garde aussi de rien exagérer. À ses yeux, l'abolition artificielle de la douleur est nécessaire et morale, on ne peut songer à l’abandonner ; mais il faut toujours être pénétré des dangers qu’elle entraine. Bien d’autres chirurgiens se sont occupés du même sujet; ce que Je tenais à faire ressortir, c’est que l'apport de Robert a été motivé plutôt par ses inspirations humanitaires que par l'intérêt de l’actualité.
Il était de souche plébéienne et sortait des rangs de ce tiers état qui fournit aux professions libérales ses meilleures recrues, jamais il n’a renié son origine pour afficher la morgue du parvenu. Le travail et l'intelligence constituaient à ses yeux les meilleurs titres de noblesse. Sans ostentation, sans emphase, sans radicalisme outré il pra-
Ne:
tiqua sans cesse les vertus démocratiques. Libéral, indépendant, partisan du libre examen et du contrôle scienüfique, il signa, lun des premiers, en 1843, la célèbre déclaration de principes à propos du fameux procès intenté à M. Malgaigne par un orthopédiste intolérant. Il possédait enfin et au plus haut degré le sens moral, cette notion claire du juste et de l’injuste. Dans la pratique, 1l reconnaissait l'égalité des hommes, et par conséquent nese permit jamais à l'hôpital ces expérimentations pleines de hasard et que le but n’excuse que rarement. Lorsque lancé dans la clientèle, il donna ses soins à des personnages illustres par la naissance, il ne se laissa point éblouir par un blason qu'il n’enviait pas ; n’affectant ni roideur ni obséquiosité, il se tint simplement à sa place, ni trop près, ni trop loin, et ne prit à ce contact qu’une grande distinction de formes qui augmentait encore son aménité native. Le père de Robert, je l'ai déjà dit, avait été dans le commerce, puis dans l’administralion. A cette école, l’enfant contracta de bonne heure des habitudes rigoureuses d'ordre et d'économie en matière de finances, de ponctualité et d’exactitude dans les fonctions publiques. Je voyais récemment encore les livres de dépenses et de recettes datant de sa Jeunesse. Je retrouvais des notes scientifiques méthodiquement classées et qui remontent au temps de son internat. La sévère discipline de Dupuytren n’était pas faite pour amoindrir ces dispositions : aussi dans son service, Robert donnait l'exemple d’une régularité peu commune, déclarant que le premier devoir du chirurgien d'hôpital est de visiter lui-même, et chaque jour, ses malades, dussent ses intérêts person-