‹ Éloge de C. Alp. RobertChapitre 8 sur 15 · IN · texte numérisé non relu

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nels en souffrir; d’ailleurs, il avait encore raison d'affirmer que l’accomplissement sévère de ce sacerdoce est le plus sûr moyen de fonder les réputations solides et d'attirer la clientèle fructueuse.

L'ordre et l’économie n’enfantèrent jamais chez lui l'avarice ni la routine ; il estimait l’argent à sa valeur, le regardant comme un agent d'indépendance, comme un moyen non comme un but: aussi point d’âpreté au gain, pas de cette soif de l’or qui s’accorde si mal avec l’esprit scientifique et qui fait déchoir le médecin au niveau du marchané. Je sais des gens à l'abri de la misère qu'il a soignés de longues années et qui ne l’ont jamais pavé.

La fortune ne vient guère trouver les hommes ensevelis dans la méditation; elle exige de coutume quelques démarches et quelques complaisances ; aussi ne sourit-elle point aux débuts de Robert. Une alliance heureuse avec la meilleure des femmes changea la position. Mais par une malheureuse infraction à sa prudence et à sa circonspection naturelles, notre jeune chirurgien voulut un beau jour s’occuper d’affaires. On lui présenta, sous les apparences les plus avantageuses, un placement industiel. N'oublions pas qu’on était à une époque où l’engouement financier saisissait tout le monde et causait des vertiges aux plus sages. Tous les hommes qui ont actuellement des cheveux blancs ont assisté à celte épidémie, et bon nombre d’entre eux ont été plus ou moins actionnaires d'entreprises plus ou moins illusoires. à

Robert qui, d’ailleurs, était absorbé dans le travail des concours, céda comme les autres à l'entrainement. Les premières sommes engagées étant presque perdues, il fit

ES, comme les joueurs qui compromettent le tout pour sauver la partie, et successivement il engagea sa signature jusqu’à concurrence d’une somme considérable.

L'entreprise, qui s’est relevée depuis, sombra pour le moment. Ge fut un désastre que pallia l'intervention d’un parent, mais qui força Robert à prendre des mesures douloureuses pour prévenir la spoliation de ses enfants. Des engagements furent souscrits et scrupuleusement remplis ef leur temps, l'honneur sortit donc sain et sauf de cette malheureuse épreuve. J’aurais passé sous silence cet épisode, bien étranger à mon sujet, si les faits que je viens de rétablir dans leur scrupuleuse réalité n'avaient, à diverses époques, servi de prétextes à des insinuations perfides contre l’homme de science momentanément fourvoyé.

Je puis citer un exemple de ces manœuvres déloyales. En 1841, deux chaires vacantes à la Faculté de Strasbourg furent mises au concours à Paris. Robert s'était fait inscrire parmi les candidats. Cest le moment que choisit un être méprisable pour répandre dans le corps médical un indigne pamphlet qui mentionnait les revers financiers de l’année précédente et intervertissait audacieusement les rôles jusqu’à représenter la victime des intrigants comme un trompeur.

Calomniez , calomniez sans cesse, disait Basile, il en reste toujours quelque chose. Certes, la probité de Robert n'était pas discutable ; cépendant il y a dix ans environ Jassistais, en province, à une petite réunion de médecins, jeunes pour la plupart. Nous devisions des coryphées de la chirurgie parisienne, et l’un des assistants,

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tout en rendant pleine justice au mérite de mon cher maitre, regrettait pour lui les malheureux événements de 1840, dont il ne connaissait point, disait-1}, les détails, et qui n'étaient parvenus jusqu’à son oreille que sous forme de vagues rumeurs. Cest le souvenir de cette conversation qui m'a engagé à faire, une fois pour toutes, justice de ces bruits, et à laver de toute souillure la mémoire d’un honnête homme.

Robert ne fut jamais prodigue, mais dès qu’il fut sorti des embarras financiers il devint avec bonheur bienfaisant et généreux ; imbu de cette maxime, que toute peine mérite salaire, il rétribuait amplement les services rendus. Laissez-moi vous raconter une anecdote dont je puis garantir l'authenticité. En 1848, Robert concourait pour le professorat; il avait besoin d’un secrétaire pour laider à rédiger sa thèse; Germer Baillière, son éditeur, mort depuis, se chargea de trouver le sujet; il lui envoya effectivement un jeune homme sorti la veille de l’internat et dont les ressources étaient des plus précaires. On convint de prix à 500 fr. L’aide fit de son mieux et s’efforça de gagner conscieusement son argent. Robert avait été mis dans la confidence de sa gêne: le premier jour il lui fit accepter 200 fr. sous un prétexte ingénieux, puis, à l'expiration du concours, lui remit un petit portefeuille qui contenait intacts les 500 fr. convenus.

Non-seulement il n'avait point spéculé sur la misère du pauvre garçon, mais 1l l’assistait de la manière la plus délicate, cherchant à lui faire croire, par ses remerciments affectueux, qu'il restait personnellement son obligé. Cette somme de 700 fr., gagnée si promptement, c'était la

— 5 — | manne dans le désert, ce fut la branche de salut pour le secrétaire ; elle lui permit de vivre jusqu’à un concours prochain, qui décida de son avenir.

Robert, élevé par une mére pieuse, et séjournant ensuite plusieurs années chez les Jésuites, était croyant et religieux, mais sans préjugés, sans intolérance, sans pratique d’apparat. Il avait, au contraire, un respect absolu pour la liberté de conscience et pour toutes les convictions sincères; il n’avait pris aux révérends pères que leur vie austère, leur moralité individuelle et leur science, il leur avait laissé l'esprit de domination, l’âpre despotisme et la diplomatie frauduleuse.

J'hésite presque à le dire, mais sa droiture, sa mansuétude, sa trop grande propension à l'oubli des offenses, lui furent, dans sa carrière, plus nuisibles qu’utiles. À qui ne convient pas la souplesse du roseau, il faut la dureté du chêne. Lorsqu'on se lance dans la rude mêlée des concours et dans l’ardente compétition des honneurs, certes il faut avoir sur la poitrine le triple airain du poëte, mais la probité doublée même du travail et des vertus chrétiennes est une faible cuirasse. Pour égaliser la lutte, il faut y joindre les armes offensives, parer les coups, mais les rendre avec usure, à ciel ouvert, œil pour œil, dent pour dent. Si l’on succombe, du moins on fait porter aux autres des cicatrices. Ménager ses ennemis est un mauvais calcul, je dirais presque une duperie; l’impunité les enhardit et le pardon ne les touche jamais.

Robert avait fait de fortes études classiques et s'était, de bonne heure, nourri de saines lectures. Il en conserva toujours le goût et suivit de loin le progrès littéraire de

PR son époque ; il pensait justement qu’un savant, pour être complet, ne doit pas s’isoler du mouvement général et s'immobiliser dans la contemplation technique.

Il attribuait une grande importance aux formes du style et du langage, il était puriste et s’attachait minutieusement à être clair, méthodique et précis. Nous nous sommes souvent égayés des licences du style scientifique et du sans-gêne des écrivains médicaux. Il rédigeait laborieusement; ses manuscrits étaient couverts de ratures et n’allaient à l’imprimerie qu'après avoir été retouchés et transcrits plusieurs fois ; la moindre œuvre lui coûtait donc beaucoup de temps. A la lecture on ne soupçonne guêre cette dystocie littéraire, car on oublie trop que rien n’est pluslong et plus compliqué que d’être simple et court.

Excusez-moi de faire si souvent intervenir ma personne. Lorsque j'avais l’honneur d’être secrétaire de Robert, nous préparions ensemble mémoires, thèses, leçons, travaux divers; nous causions d’abord quelques heures du sujet mis sur le chantier. Je prenais des notes et revenais le lendemain avec mon texte provisoire. Ayant alors la plume bavarde et l'imagination fertile, j’apportais, surtout s'il s'agissait de généralités, nombre de pages prolixes, remplies de considérations transcendantes, illustrées d'images vives et d’adjectifs retentissants. Robert, sans paraitre y toucher, châtrait mon éloquence, élaguait les ornements superflus et réprimait sans pitié la séve exubérante du discours; etil faisait bien, car la description du fémur se prête mal à l’hyperbole, et l’exposition des méthodes opératoires ne veut pas de lyrisme.

Au reste, malgré ce simple appareil qui contrastait

ET heureusement avec la phraséologie sonore et sentimentale qui s’étalait ridiculement dans les écrits scientifiques du commencement de ce siècle; malgré ce simple appareil, dis-je, grande dignité dans le style : ni pédantisme, ni servilité. En eitant un membre de l’Académie des sciences ou un professeur dont il pouvait avoir un jour besoin, 1l ne croyait pas nécessaire de faire précéder le nom d’une épithète adulatrice.

Par un scrupule que j'approuve, Robert n’a jamais,

ue Je sache, fait célébrer sa gloire et chanter ses vertus par les organes de la presse extra-scientifique.

Mèmes règlgs, même rigueur pour le langage et l’enseignement oral, Il n'avait pas le don de l’éloquence, mais il était correct etattachant, Il se défiait de l'improvisation, aussi préparat-1l avec conscience et précaution des discours purs de forme qu’on entendait sans enthousiasme ni secousses imprévues, mais sans fatioue ni étonnement.

Certains hommes éminents parvenus à la puissance au prix de grands efforts, semblent frappés d'oubli. Ils se servent de leur crédit pour faire arriver quand même leurs créatures, imitant ainsi et justifiant en quelque sorte la partialité dont ils ont tant souffert. Robert ne donna point le spectacle de cette étrange imconséquence; il pratiquait la reconnaissance, le dévouement, mais s’arrêtait aux limites de l’équité. Montrons-le sous ce double point de vue.

Breschet, déjà sur Le déclin de sa carrière, voulut concourir pour la chaire d’anatomie vacante à la Faculté ; sans contredit il était grand anatomiste et avait ajouté quelques fleurons à notre science nationale, mais il était

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peu versé dans les pratiques d’amphithéâtre et dans cette partie descriptive qu’il convient avant tout d'enseigner aux élèves. Le temps lui manquait d’ailleurs pour refaire de sa propre main l’apprentissage négligé. Heureusement il avait rendu quelques services à Robert, qui connaissait à fond la matière et s’offrit pour combler la lacune. Les rôles furent intervertis. L'élève devint précepteur : le jour à, l’'amphithéâtre, 1l pratiquait et démontrait les dissections ; le soir, dans le cabinet, il faisait répéter la leçon. Cela dura longtemps, ce fut une année fruste pour le jeune maitre qui n’épargna ni son temps, ni sa peine pour acquitter les avances de son illustre élève.

Robert, dès longtemps, préparait à l’École des beauxarts le cours d’anatomie appliquée, professé par Émervy. Un concours du bureau central s'ouvre. A titre de chirurgien des hôpitaux le préparateur est juge. Émery veut lui imposer un candidat : Robert n’était pas opulent, pourtant il résiste et préfère quitter sa place.

Je me souviendrai toujours que Robert souffrant cruellement d’un lumbago aigu, quitta son lit tout fébricitant pour assister aux dernières épreuves du concours qui me rendit votre collègue dans les hôpitaux : je ne puis dire sie méritais ce dévouement, mais je puis bien affirmer que sans lui J'étais perdu. MM. Denonvilliers et Hillairet s’associèrent pour me sauver. À mon tour j'associerai sans cesse ces trois noms dans ma reconnaissance.

En fait de concours, Robert réservait son indépendance. Lui aussi avait rencontré des juges bienveillants; mais si l’un deux lui avait demandé une injustice comme rétribution d’un vote antérieur, 1l aurait répondu qu'il faut

ET payer ses dettes sur son propre fonds et non point avec la fortune des autres.

Une fois, à ma connaissance, 1l se départit de cette règle de conduite. Dans un concours du bureau central, deux candidats se partageaient les voix d’un jury réduit à six membres. Trois scrutins restèrent sans résultat. Au quatrième tour Robert abandonna celui vis-à-vis duquel il s'était engagé : il fallait bien, dira-t-on, sortir de l’impasse ; cela est possible, mais le transfuge, quel qu'il fût, s’exposait à un dilemme inévitable : si le compétiteur sacrifié méritait la place, on ne devait l’abandonner à aucun prix ; s’il ne la méritait pas, il n’eût pas fallu voter une seule fois pour lui.

Dans cette occasion, Robert avait cédé aux obsessions d’un homme alors très-puissant et qui pesait lourdement sur l'issue des concours.

Par un singulier retour, bien des années plus tard, Robert, candidat à son tour, dut compter parmi ses ennemis ce même homme qui l'avait entraîné hors des sentiers du devoir, et qui parvint, à force d’intrigues, à lui faire perdre une voix précieuse dans une circonstance décisive.

Un tel fait s'est présenté si souvent qu'il paraîtra bien inutile d’y insister ; à mes yeux cependant il renferme un grand enseignement. On répète aux enfants pour les convertir, qu'un bienfait n’est jamais perdu. On devrait tout aussi souvent répéter aux adultes qu’une injustice trouve toujours sa punition. Geux qui vous la font commettre ne vous en savent aucun gré : plus tard 1ls vous rencontrent

sur leur chemin, vous gênez leurs projets; 1ls vous appli-

quent la peine du talion, et personne ne vous plaint.

= ÉOEeS Un des points dominants du caractère de Robert fut une persévérance à toute épreuve, très-éloignée toutefois de l’importunité qui utilise tour à tour les lamentations et les menaces. Tous ses actes étaient marqués au sceau de la réflexion et de la maturité. En revanche il n’était pas l’homme des expédients et des ressources, 1} manquait même de cet élan spontané, de cette résolution soudaine et énergique si précieuse dans la stratégie de la vie. Il est présumable que de bonne heure il avait tracé son programme tout entier, car chaque fois qu’il recherchait une position ses préparatifs étaient dès longtemps achevés. Remarquez en effet avec quelle patiente ténacité 1l a conquis ses grades. Pendant dix ans il prépare son premier concours de professeur. Pendant les dix années suivantes 1l poursuit le fantôme du professorat. Il arrive à l’Académie en 1849, mais il avait fait en 1835 son premier acte de candidature. Il quitte l'Hôtel-Dieu en 1828, en finissant son internat, se promettant d'y revenir, I y reparait trente ans plus tard pour y terminer sa carrière chirurgicale. Il avait toujours été désireux d’enseigner aux artistes l’anatomie qui leur convient. En 1830 il est préparateur du cours; il en devient titulaire en 1856 : ilne se rebutait point des obstacles, il avait la foi et l'espoir : à une telle persistance le succés fait rarement défaut ; une seule palme lui a manqué, celle à laquelle il aitachait le plus de prix. J’examinerai plus tard s’il l'avait méritée, Chose remarquable, toutes les positions lui ont été disputées par des candidats improvisés au dernier moment, et alors qu'il eût été souverainement injuste de les lui refuser ; au reste, ses droits élaient si légitimes, que jamais

ER 7 la prise de possession n’a soulevé de protestation raisonnable. |

Il est une dernière facette du prisme que je veux éclairer. Il y avait chez Robert deux individualités distinctes, un artiste et un savant; vous n’avez guère connu que le dernier, mais sachez bien que l’ensemble de son caractère ne fut qu'une résultante de cette association.

Émanant à coup sùr des plus nobles circonvolutions cérébrales, le culte de la vraie science et l'amour pur de l'art ne sont point en antagonisme comme on le croit. Heureux celui qui les réunit avec mesure, car il corrige avec l’aide de l’un les écarts de l’autre. Que l'artiste rêveur connaisse la science, il ne sera ni mystique, ni superstitieux, ni dévergondé, ni fantasque; que le savant profond s’initie aux splendeurs de l'art, il y puisera l'énergie, l'inspiration, la grandeur d'âme, le désintéressement; il dépouillera même la rudesse qui signale trop souvent l'homme isolé par l’étude du concert du monde.

Chez Robert, les goûts esthétiques étaient innés. Son

séjour en Italie où la passion de l’art est endémique, sa liaison avec Hector Berlioz, musicien inspiré, n'élaient pas

de nature à étouffer ces instincts; aussi le violon, inter-

prète sublime de l’art des sons, prit-il place dans le modeste bagage qu’en 1819 il apporta de Grenoble à Paris ; il en jouait fort agréablement et le cultiva pendant les rares loisirs des premières années. Bien souvent, dans la suite, l'instrument fut délaissé, mais toujours 1l était repris après les grandes luttes; Robert y revint surtout lors du dernier concours si malheureusement terminé, et lartiste sut consoler le savant vaincu.

SU) de

La plastique ne l’intéressait pas moins. Ses distractions favorites étaient une longue visite dans nos musées, une soirée passée dans un théâtre lyrique. En musique, en peinture, enstatuaire, comme en science, Robert inclinait visiblement vers le classique; il préférait Beethoven à Verdi, Ingres à Delacroix. La grande école académique, si savante el si forte des Gros et des David, avait toutes ses sympathies; mais comme il n’outrait rien, il ne démiait pas le talent aux artistes modernes, dontil faisait pourtant une critique aussi juste que sensée.

Peut-être trouverez-vous, messieurs, que J’aidonné trop d’étendue à ces préliminaires; vous attendiez la biographie, et, jusqu'ici, Je ne vous ai présenté que le portrait. Les nombreux amis qu’a laissés mon maitre ne se plaindront pas de ma prolixité, et cependant je veux l’expliquer.

Lorsque disparait de la scène du monde un génie transcendant qui, par ses paroles ou par ses écrits, laisse une traînée lumineuse après lui, la tâche de l'historien est toute tracée : 1l doit approfondir et analyser l’œuvre du météore, inventorier la science à l’époque de son apparition, et montrer l'impulsion qu’il lui a donnée. Cest ainsi qu'on loue les John Hunter, les Bichat, les Geoffroy Saint-Hilaire ; de ces génies, on peut ne peindre que la tête, si l’âme est aussi grande, tant mieux. Mais Robert ne fut ni réformateur fougueux, ni chef d’école entraînant; son œuvre est modeste, sage et restreinte. De ses contemporains, les uns ont fait moins que lui, peu ont produit davantage ; nul n’a écrit avec plus de soin et de conscience : 1l a fourni son contingent de vérités utiles ; mais évidemment ce fut un petit prophète,

ER. en

C’est surtout par l'élévation de son caractère et par ses attributs moraux que Robert à brillé : c’était un homme, le ver des anciens, et si Diogène avait rencontré son pareil, peut-être eût-1l songé à éteindre sa lanterne. J’avais le droit de le montrer sous cet aspect. A la vérité, je semble payer simplement un tribut à la reconnaissance ; mais, à tout prendre, je crois faire une chose non moins utile que juste. Vous avez connu l’homme, vous avez lu ses productions, c’est donc à peine pour vous qué j'écris. S'il est vrai que ces lignes soient destinées surtout à l'édification de la jeunesse, ne vaut-il pas mieux lui présenter l’évolution et les destinées d’une âme pure, que de lui montrer solennellement lécrivain s’occupant des fractures du col du fémur, des varices artérielles et de la diphthérite des plaies. Un index bibliographique et quelques soirées de lecture en feront tout autant; mais, au point de vue de l'exemple et des conclusions à tirer, l’esquisse d’une carrière noblement parcourue est plus efficace que la biographie scientifique d’un génie puissant. Le commun des martyrs peut admirer ce dernier, mais non l’égaler, car 1l faut pour cela posséder une certaine organisation cérébrale que la volonté seule est impuissante à créer ; tandis qu'avec un bon guide et des efforts persévérants, on peut toujours alteindre les cimes du bien, du beau et du vrai.

Si l'éducation d’un fils m'était dévolue, je lui dirais : mon enfant, vous n'avez pas la beauté de Gæœthe ni la vigueur du maréchal de Saxe; vous deviendrez difficilement érudit comme Littré, éloquent comme Berryer, riche comme Pereire, mais rien ne vous empêche d’être

me Gh — honnête comme le fut Robert : voilà sa vie, étudiez-la, imitez-la et vous y parviendrez. C’est sur ce terrain seul qu’existe pour tous les hommes la véritable égalité. Aussitôt installé, notre étudiant pratique l'anatomie et s'inscrit pour les concours élémentaires, premières étapes de la carriére. Ses débuts sont heureux. En 1822, il arrive le premier à l’externat; l’année suivante, il est nommé premier interne provisoire; l’année suivante encore, il conquiert linternat dans un rang très-honorable. Le tout à la force du poignet, car 1l était seul à Paris, sans protecteur : il n’était fils, neveu, ni cousin, à quelque degré que ce soit, d’un professeur quelconque, et ne tenait par aucun lien à l’oligarchie médicale. Comme interne provisoire, il avait passé la majeure partie de l’année à l’'Hôtel-Dieu, dans un service de médecine; mais il était bien décidé à suivre la carrière chirurgicale. Il alla donc visiter l’illustre autocrate de la chirurgie d'alors, pour lui demander une place dans son service, place vacante, et qu’en raison de son rang de nomination, le jeune interne avait le droit de prendre. Dupuytren l’accueillit fort mal et refusa, alléguant je ne sais quel prétexte. Piqué au vif, et blessé surtout de la forme impertinente du refus, Robert ne se tint pas pour battu, et déclara tout net au grand maître qu’il avait le droit de prendre la place et qu'il la prendrait. Il la prit en effet. Il est vrai que cette juste revendication du droit déplut fort à Dupuytren, qui ne paraît jamais avoir eu beaucoup de sympathie pour l'indépendance de caractère. Les rapports furent toujours très-tendus entre le chef et linterne : le premier se vengea par une série de taqui-

neries et de mauvais procédés; représailles puériles, indignes tout à la fois de leur auteur et de leur victime.

Robert en conserva toujours le souvenir; il parlait rarement de Dupuvytren et nele dénigrait point en public; mais, tout en rendant justice à son grand mérite chiruroical, il ne cachait point devant ses intimes l'impression fâcheuse et durable que lui avait laissée le caractère acariâtre et despotique du chirurgien en chef de l'Hôtel- Dieu.

Pour être conséquent dans sa conduite, Robert eût dû, après avoir fait valoir son privilège, se séparer d’une manière éclatante de Dupuytren. Ces tyrans chirurgicaux, dont la race, Dieu merci, se perd de jour en jour, sont assez accessibles à la menace, et capitulent sans trop se faire prier quand on leur fait voir que derrière l'élève se trouve l’homme. Mais l'Hôtel-Dieu, à cette époque, renfermait tant d'éléments d'instruction, c'était un si vasté théâtre, qu'on ne Pabandonnait pas sans regrets. Robert supporta donc la bourrasque et resta, remplissant d’ailleurs ses fonctions d’une manière exemplaire.

Cette lutte dura trois ans; en 1828, Robert devint l'interne et bientôt l’ami de Sanson aïîné, chirurgien en second de l'Hôtel-Dieu. Cette liaison, fondée sur l'estime réciproque, devint de jour en jour plus intime; elle ne fut rompue que par la mort prématurée de Sanson. Ce jour-là, Robert perdit un protecteur sincère et dévoué, dont l'intervention aurait, sans aucun doute, changé la marche ultérieure des choses. C’est de la même époque que datent les premières relations entre Robert et Breschet: celui-là devait aussi chérir tendrement son élève:

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