‹ Éloge de J.-D. LarreyChapitre 3 sur 8 · XVI ÉLOGE · texte numérisé non relu

XVI ÉLOGE

ses mains sacrilèges, que l’homme est petit et misérable ! Toutefois Larrey avait suivi ses études favorites. A peine arrivé, il parcourt la superbe Moscou; il en visite les magnifiques hôpitaux; il en admire la splendeur et l’opulence; il y voit pour ses blessés des ressources inépuisables : Moscou, qui nage maintenant dans un océan de flammes; Moscou, qui ne sera tout-à-l’heüre qu’un amas de cendres. Tout est perdu. La retraite est ordonnée. On veut prendre le chemin de l’Ukraine , où l’armée trouvera des vêtements et des vivres. Les passages sont fermés. On est rejeté sur la route qu'on a suivie; route peuplée de ruines, où on n’aura pour nourriture que des cadavres de chevaux. On allait rejoindre du moins les malades et les blessés français et russes que l’on avait réunis en grand nombre à Mozaisk , à Kolloskoï, à Giat , à Wiasma , à Smolensk, et que venait d’augmenter encore la brillante journée où Je prince Eugène fut victorieux. Que ne puis-je, messieurs, vous arrêter à chacune de ces stations diverses! Vous verriez Larrey visiter ici les blessés des deux nations, choisir parmi les nôtres ceux qui peuvent rejoindre ou qu’on peut transporter, et. en assurer le transport; réunir les autres aux blessés russes, leur fournir à tous quelques vivres, et attacher à leur service des officiers de santé français ; là , recevoir les remerciements des officiers russes qu’il a opérés et qui sont guéris, les secourir de quelques dons, et recommander à leur gratitude ceux de nos compatriotes queleur triste état retient encore dans les hôpitaux; plus loin, passer desnuits, soit à parcourir des ambulances, soit à panser d’anciens blessés ou des blessés échappés à un combat de la veille ou du matin, soit à opérer des malheureux dont les membres fracturés n’ont pu être conduits à la guérison; soit enfin à arracher aux flammes des malades affaiblis qu’il faut ensuite abandonner. Telles sont, messieurs , les fatigues et les douleurs que Larrey eut à souffrir; tels sont les tristes soins dont il fut occupé , tantôt seul et réduit à lui-même, tantôt avec le secours de quelques femmes généreuses, et surtout de quelques hommes excellents que nous avons perdus, F. Ribes, Lerminier, Mestivier; en un mot, voilà ce qu’il a fait, depuis la sortie de Moscou jusqu’à la catastrophe de la Bérézina.

Ce qu’il a fait, ai-je dit? je n’en rapporte qu’une faible partie; et, qui le croirait? les maux qu’il a soufferts, les maux qu’a soufferts l’armée , ne sont que l’affreux prélude de maux encore plus affreux, .le me trompe. A Wilna , ceux de l’armée sont au comble, et pour en peindre tout l’excès, l’histoire n’a point eu d’assez fortes couleurs. A Wilna, où il

arrive exténué, Larrey va chercher un asile à l’hôpital de la Charité. Il y est admis. Les vénérables sœurs qui en font le service l’environnent de soins bienveillants. Il sort de son abattement, il respire, et, i anime par un repos de quelques heures , il court aux hôpitaux. Il réunit dans celui qui l’a reçu, il remet à la charité des sœurs, et les chirurgiens malades, et les officiers supérieurs blessés; il pourvoit aux besoins de tous les autres, et leur laisse des lettres qui les recommandent aux médecins de l’armée russe. Mais 'ils eurent bientôt dans l humanité d Alexandre une protection toute-puissante. Cependant l’armée reprend sa marche; l’armée, si l’on peut appeler de ce nom quelques milliers de fantômes des mains de qui le froid fait tomber le fer qui aurait pu les défendre; défigurés par les glaçons qui pendent à leur chevelure, à leur barbe, à leurs sourcils, à leurs cils; qui se pressent, qui s’appuient les uns contre les autres pour se soutenir et se réchauffer; si pauvres d’ailleurs, et si grotesquement équipés, qu’ils seraient un objet de risée, s’ils ne l’étaient de pitié, et si leur extrême misère n’arrachait des larmes. Malheur à qui, tenté du doux sommeil que le froid insinue , cède un moment à ce charme mortel. S’il fléchit, s'il se laisse couler à terre, il ne se relèvera plus. C’est ainsi qu’à mesure qu’elle avance , la colonne de ces infortunés voit tomber à chaque pas quelques uns des siens , et qu’en semant sa route de cadavres, elle arrive à Kowno : Kowno , où Larrey trouve les hôpitaux remplis de malades. Il met à les séparer, à les choisir, à les expédier, à les protéger, la même vigilance et la même activité. Mais l’état même des fleuves nous livrait aux ennemis. Le Niémen était gelé à plusieurs pieds de profondeur. Les Cosaques le passèrent à pied sec, et nous prévinrent. Il fallut, au sortir de Kowno, leur abandonner le trésor, le reste des équipages , le reste de l’artillerie , tout ce qui pouvait nous assurer une ombre de défense. Contents de cette proie, ils cessèrent enfin leur poursuite. Qu’avaient-ils désormais à combattre ? C’est alors , c’est après quelques jours d’une marche tranquille, que les soldats étrangers, nos compagnons d’armes, restés jusque là fidèles, rompirent une alliance qui leur avait été si funeste, et prirent chacun le chemin de leur patrie. Les Français suivirent seuls la route de Gumbineu. Là, sécurité, repos, vivres, habillements; la parurent, dans toute la sévérité de leur attitude militaire, avec leurs chevaux et leurs armes, ces 3,ooo hommes de la garde, les meilleurs soldats de toute l’armée, les seuls qui eussent bravé toutes les calamités de la retraite, et les seuls qui survécussent à une armée de T. xti.

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4oo,ooo hommes, la plus brillante du monde. Ils avaient à leur tête les maréchaux ducs de Dantzick et d’Istrie. Eugène et Murat en occupaient le centre : ce centre où s’étaient retranchés, dit Larrey, l’hounelir et la gloire de nos armes. Or, ces hommes invulnérables étaient presque tous du midi de la France , remarque sur laquelle Larrey reviendra dans un moment.

Mais Koenigsberg l’appelle. Nous avions dans cette ville 10,000 malades et blessés. Faute de place dans les hôpitaux, on en avait mis dans des maisons particulières: c’était un service à surveiller. Larrey part; il arrive dans la nuit du 21 au 22 décembre, par un froid de 20 degrés. Il est reçu chez son excellent ami, le docteur Jacobi. Le jour venu, après une visite générale, et de concert avec le médecin en chef, M. Gilbert, toutes les mesures sont prises, tout est réglé. Les malades que l’on peut transporter sont expédiés en traîneaux, ou sur la glace, pour Elbing, ou pour Dantzick. Il rend compte aux chefs de l’armée de tous les incidents de la retraite. Il rédige pour les chirurgiens une instruction sur le traitement des plaies de congélation, qu’il assimile aux brûlures. Le 23 , il est pris tout-à-coup de cette sorte de typhus que produit l’impression du froid, lorsqu’elle a été vive et prolongée , et quelle a profondément détérioré toute l’économie. L’habileté de son hôte vénérable le mit en état de partir le rr janvier suivant pour Elbing, d’où il se rendit à Posen et à Francfort; toujours soigneux, malgré sa faiblesse, d’améliorer, chemin faisant, le service des hôpitaux. A Francfort, il eut un repos de quelques jours; il en profita pour coordonner ses notes sur l’action du froid et sur le singulier typhus dont je viens de parler. Souffrez qu’avec lui je vous arrête un moment sur ces tristes objets.

De l’aveu des Lusses, jamais l’hiver n’avait été plus rigoureux. Le thermomètre de Réaumur était descendu jusqu’à 28 degrés. L’armée était constamment au bivouac. Les détachements n’osaient se tenir la nuit dans des granges pleines de fourrages, de peur d’y être brûlés. Les chevaux, pi-ivés de couvertures, succombèrent les premiers. Ils périssaient à chaque pas , en foule , partout , et particulièrement la nuit. Les hommes, dépourvus de fourrures, de manteaux, de capotes, pour peu qu’ils fissent halte . s’engourdissaient, tombaient, mouraient; surtout les jeunes soldats , plus enclins au sommeil. Une division de 12,000 soldats, tous jeunes, n’en a ramené que 36o. Les sujets blonds, phlegmatiques , les hommes du Nord, bien que façonnés par le climat, étaient moins

épargnés que les sujets bruns, sanguins, bilieux, nés dans le midi de la France ou de l’Europe. Cependant, il y eut des nuits, en décembre, où chaque bivouac laissait des quantités d’hommes entièrement gelés. Il en mourut jusqu’à r 0,000 dans une seule nuit. Une pâleur extrême, une sorte d’idiotisme, la marche chancelante de l’ivresse, comme dans la peste, une parole embarrassée, l’affaiblissement ou la perte de la vue, étaient les avant-coureurs de la mort, que consommait une chute presque toujours sur la face, quelquefois avec émission de l’urine, ou avec hémorrhagie nasale, ainsique Larrey l’a vu sur les hauteurs de Miéneski. Le seul moyen de prévenir ou de retarder une fin si malheureuse était la marche; mais la marche suppose des forces, les forces supposent de la nourriture , et on n’en avait pas. Heureux les possesseurs d’un peu de vin, d’un peu de café! Passer brusquement de la famine à la satiété, d’un congélation à une vive chaleur, quoi de plus mortel !’ En s’approchant du feu des bivouacs , les uns y tombaient roides morts ; les autres avaient sur-le-champ les pieds, les mains, les parties saillantes frappées de gangrène, et devenaient la proie de l’ennemi. Reçus dans des appartements trop chauds, d’autres se tuméfiaient, se boursouflaient, expiraient sans proférer une parole. D’autres enfin, cédant à l’avidité de leur appétit, étaient bientôt saisis de cett & ataxie catarrhale de congélation qu’essuya Larrey, et qui ne diffère pas du typhus des armées, contagion redoutable qui concourut avec tant d’autres fléaux à la destruction de nos phalanges, et qui se répandit dans tout le Nord , avec les soldats que l’on transportait d’une ville dans une autre. Jugé favorablement par une diarrhée passagère, par des sueurs brunâtres , par des hémorrhagies nasales, le plus souvent, au contraire, ce typhus emportait les malades, laissant après lui un cerveau affaissé , dense, et coiffé d’une couche d’albumine concrète, des intestins rétrécis , des vestiges d’épiploons, des taches noires dans le larynx, et des escarres gangréneuses à l’abdomen et aux extrémités inférieures. Ajouterai-je , avec Larrey, que. le froid prolongé fait quelquefois pénétrer dans le tissu cellulaire une impression durable, qui, plus tard, se manifestera sur toute l’habitude extérieure par une induration analogue à celles des enfants nouveau-nés ? Voilà ce que Larrey, de retour en France, a vu sur quantité de jeunes soldats de la nouvelle garde qui avaient fait la campagne de Russie.

Achevons cette triste campagne. Tout a changé de face. Les amitiés ne sont plus les mêmes. Fortifié par nos alliés d’hier, l’ennemi s’avance

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