XX ÉLOGE
de partout, et à chaque moment, de même que notre armée, Larrey change de situation : du 22 février au 3o avril, il passe de Francfort à Berlin, à Wittemberg, à Leipsick, ville de science, que ravage le typhus; à Halle, où il rend visite au fils de Meckel, et d’où il fait enlever nos malades; à Magdebourg, où le service de la chirurgie devait être assuré, ainsi qu’à Halberstadt et Mersbourg; rencontrant, deloin en loin, quelque nouveau combat, et recueillant dans ses hôpitaux quelques centaines de nouveaux blessés. Car le terrible jeu de la guerre ressemble à la toile de Pénélope; on y fait des contraires: on détruit d’un côté, on conserve de l’autre.
La campagne est terminée, mais la guerre ne l’est pas. Deux autres campagnes vont succéder, les dernières de l’Empire, celle de Saxe, celle de France, où l’on ne combat plus pour étendre nos conquêtes, mais pour défendre notre propre territoire contre toute l’Europe, et retenir sur la pente qui l’entraîne le colosse qu’avait élevé notre courage, et qui, dans quelques mois, malgré tant d’efforts héroïques et de sang répandu, sera couché dans la poussière; toutes deux marquées, du reste, par la même bravoure et les mêmes calamités; des combats, des batailles, des victoires, des trahisons, des défaites, des maladies, et des blessures eu nombre effrayant. Le premier mois de la campagne de Saxe en donna 22,000. Toutes deux enfin, expirant, la première par le désastre de Leipzick; la seconde, par le moins prévu de tous nos malheurs, la prise de notre capitale.
Je dois rappeler toutefois que, coupée pour ainsi dire en deux actes par le congrès de Prague, la campagne de Saxe, malheureuse pour nous dans sa première moitié, le fut encore beaucoup plus dans la seconde, puisque notre armée fut rejetée du cœur même de la Silésie jusque sur le Rhin. Aux 22,000 blessés dont j’ai parlé tout-à-l’heure, et dont les batailles de Lutzen, de Wurchen, de Bautzen, et six combats meurtriers, avaient peuplé les hôpitaux de Lutzen même et de Dresde, il faut joindre les i3,ooo que donnèrent les sanglantes batailles de Dresde et de Warchau, et ceux qu’une funeste méprise fit abandonner en grand nombre à Leipzick, avec une partie de l’armée, des bagages, de l’artillerie, et tout le matériel des ambulances. Nous perdîmes ce jour-là 3o,ooo hommes. Le pont de cette ville fut, pour Larrey, comme le pont de la Bérézina. Il venait de le traverser, avec la majeure partie de ses collaborateurs, lorsqu’un ordre mal compris le fit sauter. Outre le soin que prenait
Larrey de préparer à l’avance et de tenir en bon état les hôpitaux, outre le soin d’en assurer le service par le nombre et le choix des chirurgiens, le plus souvent, la veille de ces journées malheureuses, il passait la nuit à préparer les appareils, et le jour, après avoir distribué ses ambulances, à faire panser, à panser lui-même sur place tous les blessés, se réservant toujours les cas les plus difficiles, et faisant transporter sur-le champ les malades dans les villes les plus voisines; en dernier lieu à Francfort et à Mayence, comme il le fit après la vive bataille de Hanau contre les infidèles Bavarois.
Mais à l’histoire de cette campagne se rattache un épisode qui, dans la personne de Larrey, fait encore plus d’honneur à l’homme qu’au grand chirurgien. Dans l’intermède des deux moitiés de la campagne, on remarqua que y, 632 militaires de toutes armes avaient les doigts tronqués, et les mains percées par des balles. On disait que, pour se soustraire au service, ils s’étalent blessés volontairement. L’Empereur indigné veut un exemple. Autorisé par ce qu’il a vu en Pologne, et surtout en Espagne, sur des soldats irréprochables, Larrey ose soutenir qu’il n’est pas un oeil capable de distinguer une blessure volontaire d’avec toute autre blessure, et que l’imputation est une calomnie. C’était s’élever contre le sentiment du maître. Il est seul de cet avis. Une enquête est ordonnée et un jury formé sous sa présidence. 11 a pour collègues un chirurgien principal, trois chirurgiens-majors, et pour témoins deux officiers supérieurs délégués par Je grand prévôt de l’armée. Après le plus sévère examen sur chaque mutilé, le jury déclare qu’il est impossible de prouver qu’une seule des blessures inculpées ait été volontaire, et l’honneur des accusés est proclamé avec leur iunocence: jugement d'autant plus inattaquable que les blessures de l’apparence la plus suspecte avaient été reçues par des soldats d’une bravoure et d’un dévouement éprouvés. En présentant ces conclusions à 1 Empereur encore tout ému, Larrey en appelle à sa justice, et il obtient deux choses: le renvoi des militaires encore valides à leurs différents corps, et une destination honorable pour ceux qui ne pouvaient plus servir; deux mesures que l’Empereur adopte et qu’il étend à tous les blesses de 1 armée. Ici, 1 équité, toujours si nécessaire, était d accord avec la politique. Les ennemis apprirent que notre armée n’avait pas de courages équivoques. L’armée elle-même le sentit avec joie, et la foi qu’elle avait dans ses propres forces n’en fut que plus vive.
En Égypte, Larrey rencontrait partout ce typhus appelé peste, cette