XXII ÉLOGE
triste fille de l’humidité, de la chaleur et des cadavres ; à son retour en France, il rencontre à chaque pas, au milieu des populations effrayées, cette autre peste appelée typhus, que la guerre traîne presque toujours après elle; fruit meurtrier du froid, de la faim, de la fatigue, et des peines de l’âme. En décembre, il s’arrête à Metz, où il songe aux moyens d’améliorer les ambulances. Il fait, dans douze villes de l’est et du nord, l’inspection des hôpitaux et des malades; il rend compte au ministre de la guerre des maux qu’il a sous les yeux. A peine arrivé à Paris, il reçoit l’ordre de rejoindre l’armée pour la campagne de France; campagne d’une durée si courte, d’une fin si funeste, et qui, semblable à un orage violent et sombre, laissa percer mille et mille éclairs de ce génie guerrier, qui, vaincu en Russie par les éléments, en Saxe par la trahison , ne pouvait l’être à nos portes que parle nombre; car cette fois l’Europe fut, à la lettre, arrachée de ses fondements, pour être précipitée sur nous. Cette campagne était la vingt-quatrième de Larrey. Comment le suivre dans les mouvements rapides et tumultueux des armées, je dirais presque dans ce lacis entrecroisé de combats et de batailles qui se livrent d’un jour à l’autre, dans des lieux et avec des fortunes si diverses, et qui, multipliant à l’infini les blessures, lui laissaient à peine le temps de les voir et d’y porter remède? Cependant jamais Larrey, jamais ses collègues, ne soutinrent mieux l’honneur de la chirurgie militaire ; jamais Larrey n’eut à donner ses soins à de plus illustres victimes. Enfin, le licenciement de la Grande-Armée mit un terme à ses longues fatigues, et lui permit de reprendre les fonctions élevées, mais paisibles, qui en avaient été la récompense.
Mais à l’empire détruit survivait l’esprit de l’empire. Larrey l’avait dans le coeur. Ce coeur rempli de gratitude ne pouvait abjurer ses sentiments. Des regrets, des intérêts , des passions ourdirent l’entreprise des Cent-Jours : fatale entreprise qui se termina brusquement par une seconde abdication ; avec cette différence que la première avait été glorieusement disputée , pendant soixante-dix jours , par quatorze combats et cinq batailles ; et qu’eu dix jours , la seconde ne fut qu’une déchéance éclatante, terrible, et comme un coup de foudre mortel. Charles XII, après tant de triomphes, n’était plus qu’un artisan de malheurs. Enveloppé dans cette dernière infortune, Larrey, pris, blessé, dépouillé, chargé de liens , traîné d’un poste à l’autre par les ennemis , près d’être fusillé , reconnu par le chirurgien-major prussien qui lui met sur les yeux
le bandeau fatal; Larrey, conduit devant le général Bulow, devant le maréchal Blücher, dont il avait autrefois sauvé le fils d’une mort presque inévitable, Larrey fut enfin mis en liberté; et, protégé par une escorte , il fut envoyé, malgré sa faiblesse, à Louvain, d’où il se rendit à Bruxelles, où, ses forces se rétablissant par degrés , il les employait à visiter les hôpitaux et les malades; assistant au pansement des blessés de toutes les nations, et retrouvant dans le nombre quelques uns dé ceux dont il avait pris soin sur le champ de bataille de Waterloo. Bappelé à Paris par les chefs des trois puissances alliées, il eut hâte de s’y rendre, et le i5 septembre 1 8 1 5 il eut le bonheur de se trouver au sein de sa famille : de sa famille , qui, pendant plusieurs jours, avait pleuré sa mort.
Lorsque les Guelfes et les Gibelins remplissaient toute l’Italie de leurs sanglantes animosités, Grégoire X vint de Rome à Florence , et ses partisans triomphaient. Il les réunit avec leurs adversaires, et leur tint ce discours : « Avant d’être Guelfes , avant d’être Gibelins , n etes-vous pas des » hommes ? et en qualité d’hommes , n etes-vous pas des frères ? ne devez- » vous pas vous secourir et vous aimer? » Le langage de ce divin pape est celui de la médecine. Un médecin digne de ce nom , un chirurgienne voit dans les hommes que des êtres souffrants qu’il doit soulager. Il peut avoir dans le cœur des affections, mais il n’a pas de préférences; et quels que soient la couleur ou les sentiments de ses malades, ses devoirs sont les mêmes, et il les remplit avec la même tendresse et la même chaleur. Ne vous étonnez donc pas de voir Larrey ne refuser ses services à aucun des gouvernements qui se sont succédé. Son art le fait citoyen du monde et serviteur de tous les hommes. Honoré de toute l’Europe, il finit par l’être de la Restauration. Il perdit,, à la vérité, des fonctions dont un nouvel ordre dans le service rendit la suppression nécessaire; il perdit également la dotation de la Légion-d’Honneur. Une pension qu’il tenait de la juste libéralité de Napoléon fut suspendue. Ces pertes, après toutes celles que la guerre avait coûtées à sa famille, Larrey les ressentait, avec raison peut-être, comme autant d’injustices. Il en était navré. Il songeait à quitter la France. Des patries lui étaient offertes, en Russie, aux États- Unis, au Brésil. Mais il fit diversion à ses chagrins par le travail. Protégé d’ailleurs par sa renommée de savoir et d’humanité, aussi bien que par l’attachement que lui portait la garde royale , il conserva la place de chirurgien en chef du Gros-Caillou.
Bientôt une loi lui rendit la pension que lui avait méritée, après quatre