‹ Éloge de M. MagendieChapitre 3 sur 10 · XV1I · texte numérisé non relu

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Mais, si le nerf facial préside aux mouvements de la face, c’est lui qui doit donner à la physionomie ses différentes expressions; y réfléchir en quelque sorte toutes les agitations de l’âme. Pour en donner la preuve expérimentale, Ch. Bell pensa qu’il devait choisir un autre sujet : 1 âne peut avoir des passions très vives; mais il parut à l’expérimentateur que sa physionomie n’est pas très propre à en exprimer toutes les nuances ; il préféra donc prendre dans la ménagerie d’ Exeter -Change le singe le plus vif et le plus impressionnable qu’il pût trouver. Sans plus de préparation, il lui coupa le nerf facial; excité par la douleur, le pauvre singe se mit à grimacer avec un redoublement d’énergie, mais très exactement d’un seul côté de la figure, l’autre demeurant dans une complète immobilité.

Personne assurément n’aurait eu l’idée de répéter cette expérience

sur l'homme; mais la nature devait s’en charger. Toutes les personnes qui avaient été admises à voir le singe opéré par Ch. Bell avaient été frappées de l’étrange analogie que sa physionomie présentait avec celle d’un acteur alors fort en vogue à Londres et qui se donnait comme pouvant à volonté exprimer toutes sortes de passions d’un côté de sa figure, tout en maintenant l’autre moitié dans une parfaite immobilité. L’expé¬

rience de Ch. Bell donna le mot de l'énigme : on reconnut que cet homme, atteint d’une hémiplégie faciale par suite d’une lésion accidentelle du nerf moteur, tirait tout simplement parti d’une infirmité

naturelle.

Telles furent, messieurs, les mémorables expériences auxquelles M. Magendie devait aussi attacher son nom. Nous venons de dire que c’est en 1811 que Ch. Bell avait institué ses premières expériences, celles qui avaient pour objet les propriétés des nerfs spinaux, et que celles relatives aux nerfs encéphaliques remontaient à 1821. Dans 1 intervalle, un élève de Ch. Bell, John Schaw, était venu en France et avait

répété les expériences de son maître à l’École vétérinaire d’Alfort en présence de plusieurs physiologistes. C’est alors que M. Magendie en eut connaissance et qu’il leur donna de la publicité dans son Journal de

physiologie .

M. Magendie disait dans une première note qu’il ne connaissait pas encore dans son entier le travail de M. Ch. Bell, mais qu il avait constaté

par lui-même les résultats principaux.

Ch. Bell avait pratiqué ces expériences sur des animaux récemment

tués ; M. Magendie, pour vérifier les faits, alla plus loin : il fit ce que Ch. Bell n’avait pas osé ou n’avait pas voulu faire, il répéta les expériences sur des animaux vivants, et il annonça, d’abord dans son journal, qu’ayant opéré sur les racines postérieures, il devait regarder comme probable quelles sont en effet plus particulièrement destinées à la sensibilité .

S’étant ensuite décidé à couper les racines antérieures, les effets ne lui parurent pas moins concluants en faveur de l’opinion de Ch. Bell. Les membres, dil-il , demeurèrent immobiles et flasques , tandis qu'ils conservaient une sensibilité non équivoque (Journal de physiologie, 1821, loc. cit .).

M. Magendie, cependant, n’était pas encore parfaitement convaincu pour rendre l’expérience plus décisive : Pour ne rien négliger , dit-il, Je coupai à la fois les racines antérieures et les racines postérieures , et il y eut alors perte absolue du sentiment et du mouvement .

Nous pourrions ajouter que, dans une note publiée en 1823, M. Magendie fit connaître comment il était parvenu à provoquer de vives contractions musculaires en agissant sur les racines antérieures à l aide du galvanisme; mais chacun sait que c’est à un autre de nos collègues, à M. Longet, qu’était réservé l’honneur de donner en ce sens une nouvelle démonstration de la théorie de Ch. Bell.

Quant à ce genre particulier de sensibilité désigné sous le nom de sensibilité récurrente, qu’on avait cru reconnaître dans les racines antérieures, et dont on avait voulu attribuer la découverte à M. Magendie, il n’y a plus aujourd’hui à en parler ; des recherches faites depuis et avec beaucoup de soin ont prouvé qu’on s’était laissé aller sous ce rapport à une véritable illusion.

Voyons plutôt ce que M. Magendie a ajouté aux expériences de Ch. Bell sur les nerfs encéphaliques. Ch. Bell, pour s’assurer des sources delà sensibilité en ce qui concerne la face, s’était borné, avons-nous dit, à couper les branches du trijumeau, et seulement à leur point d’émergence. Pour rendre l’expérience plus probante, il aurait fallu remonter plus haut, et, par une section intra-crânienne, couper le tronc du nerf lui-même. C’est ce que fit M. Magendie en 1824, à l’exemple toutefois de Fodéra, qui, dès 1822, avait pratiqué celle même opération.

Les résultats obtenus ne laissèrent plus aucun doute; non-seulement les téguments de la face furent frappés d’insensibilité, mais cette

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insensibilité atteignit la surface du palais, de la langue, et l’intérieur

des narines.

Seulement M. Magendie, dans ses conclusions, alla un peu trop loin; il prétendit que cette section intra-crânienne du trijumeau entraînait aussi la perle de la vue, de l’odorat et de l’ouïe. C était aller au delà des faits, il fallait se borner à dire que la section complète du trijumeau, en abolissant dans ces organes la sensibilité générale, apporte par cela

même des troubles notables dans leur sensibilité spéciale.

Mais laissons là les faits de détail et revenons à la part distincte qui est due à M. Magendie dans cette grande et belle découverte des nerfs

moteurs et sensitifs.

Nous venons de voir que lors de ses premières publications à ce sujet, M. Magendie n’avait élevé que des prétentions très justes, très légitimes, et qui ne pouvaient être contestées. Il déclarait hautement dans son journal que treize ans avant lui, Cli. Bell, conduit par ses ingénieuses idées sur le système nerveux (aveu bien remarquable dans la bouche de M. Magendie), avait institué les premières expériences; seulement, il lui semblait que Ch. Bell n’avait pas tout à fait établi ce fait,

que les racines antérieures des nerfs spinaux sont destinées au mouvement, et les racines postérieures au sentiment; et il ajoutait que c’était à avoir établi ce fait d’une manière plus positive qu’il devait borner ses prétentions (/oc. cit.).

Mais quelques années s’étaient à peine écoulées que M. Magendie revendiqua une bien autre part dans la solution du problème. Si nous ouvrons le compte rendu de ses leçons au Collège de France, nous verrons qu’il envisageait les choses sous un tout autre aspect : « Ou a coutume, disait-il, d’associer mon nom à celui de M. Ch. Bell lorsqu’il est question de celte découverte ; je crois que j’aurais beaucoup plus à gagner si l’on me faisait ma part distincte. »

Cette part, messieurs, est maintenant facile à faire; la découverte telle que l’avait énoncée Ch. Bell en 1811 était déjà positive et complète; seulement, une dernière et surabondante démonstration était encore à faire, la démonstration sur le vivant. Or, cette démonstration, c’est M. Magendie qui l’a faite.

Sans doute on savait avant Ch. Bell que le mouvement doit être communiqué aux organes par des cordons nerveux distincts, et que le sen-

timent doit remonter par des conducteurs également distincts; mais la solution de ce difficile problème était si peu avancée, que Boerhaave le proposait encore tout entier aux physiologistes de son temps. « Deux ordres de nerfs, disait-il , naissent de la moelle épinière; les uns destinés au mouvement, les autres destinés au sentiment : Ex hac medullà exit duplex gémis nervosum , unum molui alterum sensui insèrviunU Mais quel est celui de vous qui me dira : Celui-ci. sent, celui-là meut? Quis rnihi dicèt hoc sentit , hoc movet ?» Eli bien ! messieurs, Ch. Bell né un peu plus tôt, aurait pu s’écrier : Mc me adsum qui feci ; c’est moi qui vais vous le dire ! Les filets qui meuvent sont ceux qui se trouvent placés en avant de la moelle; c’est là ce que j’ai vu, l’expérience directe me l’a démontré; les filets qui sentent sont ceux qui se trouvent placés en arrière de la moelle : c’est là ce que j’ai vu par les yeux de l’esprit, le raisonnement me l’a démontré, et si un physiologiste pi us osé que moi touche ces nerfs sur un animal vivant, il produira de la douleur.

Ai-je besoin de le redire , messieurs? ce physiologiste plus osé a été M. Magendie ; c’est lui qui, treize ans après, reprenant les expériences de Ch. Bell sur des animaux vivants, est venu donner à sa découverte cette dernière et éclatante sanction.

Ainsi, ce que l’un avait découvert, l’autre l’a démontré; ce que l’un avait annoncé, l’autre l’a vérifié; ce que l’un avait vu avec les yeux de l’esprit, l’autre l’a vu avec les yeux du corps.

C’est ainsi, messieurs, c’est à ce prix que les sciences se développent et se constituent; ouvrez leur histoire, et vous verrez que dans chaque siècle il s’est trouvé des hommes qui ont accompli différentes missions, et qui, bien qu’à des titres inégaux, n’en ont pas moins mérité les applaudissements de la postérité.

Jusqu’ici, messieurs, nous avons dû nous borner à faire connaître les résultats les plus importants auxquels était arrivé M. Magendie dans le cours de ses recherches pour les porter à la connaissance des savants; il avait eu pendant plusieurs années son Journal de physiologie; pendant de longues années aussi il put en entretenir l’Académie des sciences ; mais à partir de 1830, il en fit l’objet d’un enseignement officiel et permanent.

M. Magendie, dans sa jeunesse, avait fait à l’École pratique des cours

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de physiologie dans l’intérêt des étudiants; c’étaient des cours professés sous une forme élémentaire et tout à fait didactique; mais la mort de Laënnec ayant laissé vacante, en 1827, la chaire de médecine au Collège de France, M. Magendie avait été présenté en première ligne. On sait que cette présentation ne fut pas agréée par le gouvernement de la Restauration, et que M. Magendie ne fut institué professeur qu’en 1830, après présentation nouvelle.

Tout semblait avoir été enseigné dans cette chaire de médecine au Collège de France : anatomie, chirurgie, histoire de Fart, médecine antique, et cependant il était réservé à M. Magendie d’y instituer des

leçons qui n’avaient point de précédents.

Il entrait, il est vrai, dans un établissement d’un ordre a part, un établissement où l’enseignement, libre de toute espèce de joug, soustrait de tout temps aux traditions et aux règles de 1 université , peut s’engager dans les voies les plus imprévues et les plus hardies; un établissement qui même semble avoir été créé pour laisser aux sciences et aux lettres la liberté la plus large et l’indépendance la plus absolue. M. Magendie était donc dans son droit en substituant à l’enseignement médical de Laënnec et de Récamier l’enseignement d’une physiologie

à lui, dite physiologie expérimentale.

Posant en principe qu’il fallait rompre avec un passé que d’ailleurs il ne connaissait pas, et faire, comme on le dit, table rase, M. Magendie avait prévenu ses auditeurs que tout était à reprendre en physiologie, ou plutôt à chercher et à trouver. Au lieu donc de leçons, il se mita faire des recherches au jour le jour, un peu au hasard et de concert avec les assistants.

Maintenant que se proposait-il de rechercher ainsi avec ses élèves, et comment procédait-il a ses recherches? il est à peine besoin de le dire. Ses travaux ne pouvaient porter que sur ce qu’il appelait les phénomènes physiques de la vie ; « Je ne comprends pas, disait-il au début de son cours, qu’on puisse prétendre que les phénomènes de la vie sont distincts des phénomènes généraux de la natuie;c est piolessci une erieui grave, ajoutait-il, c’est s’opposer aux progrès ultérieurs de la science. » Aussi, et après avoir posé ces principes, M. Magendie prit-il pour sujet de ses leçons : la Porosité et l’imbibilion (. Leçons sur les phénomènes

physiques de la vie , t. 1er, page 28).

Mais si en celaM. Magendie suivait des errements tout à fait à lui, sa manière de procéder à cet enseignement était une bien autre innovation.

Ce n’était point chose nouvelle assurément en physiologie que de pratiquer des expériences sur des animaux vivants ; Depuis Hérophile et Galien, tous avaient cherché à pénétrer ainsi les mystères de l’organisme ; Vésale, Harvey, Spallanzani, Haller, Bichat, Nysten , Legallois et bien d’autres, s’étaient livrés à ces sortes d’investigations ; mais c’était en dehors de leur chaire, loin de leur auditoire, assistés d’un ou deux aides, et ce n est que quand des faits ainsi obtenus leur paraissaient acquis à la science, qu ils les introduisaient dans leur enseignement.

Mais M. Magendie s’était imaginé que, pour faire rentrer la physiologie dans 1 ordre des sciences physiques, il devait procéder à son enseignement absolument comme on le fait dans les cours de phvsique et de chimie, c est-à-dire marcher d’expériences en expériences faites sous les yeux des assistants. Or, comme les phénomènes que M. Magendie se proposait de faire connaître, tout physiques qu’il les prétendait, ne pouvaient se produire que sous l’influence de la vie, c’était sur des animaux vivants qu’il pratiquait toutes ses expériences. Les habitudes et le langage étaient, du reste, dans son amphithéâtre , ceux qu’on retrouve dans les laboratoires de physique et de chimie. Le professeur avait ses préparateurs, ses appareils et ses réactifs ; il y avait des animaux qu’on disait en expérience, et quand on s’était contenté de leur enlever une moitié du cerveau, on les réservait pour une séance suivante. Il n’y avait de différences que dans les corps soumis aux expérimentations : pour les uns, c’était des corps inertes et inorganiques, pour les autres des corps organisés et vivants; ici on produisait des effervescences et

des précipités; là on produisait des mouvements, de la douleur et des cris !

C est là ce que M. Magendie appelait faire de la physiologie expérimentale, et on l'a félicité d’avoir le premier établi parmi nous ces cours qu on appelle des cours de vivisections. Aurait-il trouvé ailleurs, je ne dis pas la meme approbation, mais la même tolérance? Ce qui lui arriva à lui-même a peu de temps de là ne le fait pas présumer. Il avait passé le détroit pour aller visiter les savants de la Grande-Bretagne ; bien accueilli partout, il s’était mis à répéter dans un amphithéâtre public, à Londres, quelques-unes des scènes du Collège de France ; mais tout aussitôt

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