LOGE
et de Monli. Ils ont arboré pour étendard l'eP figie de la mère de Dieu , et , faisant reteatir l'air des cris de vive Marie! vive la religion! rive le saint pire ! ils marchent contre les (■"rançais. Les consuls provisoires se voient an moment de perdre Icnr autorité : ils se tiennent à l'abri du péril ; mais leurs agens
battît la géncralc s'étaient trouvés dans le» rues, furent assassinés par eux. Des patrouilles françaises, révinies i la garde bourgeoise, parvinrent enfin, par leur feu de mousquetcric, ù disperser les séditieux, dont un grand nombre resta sur la place.
II Si le plan du général Masséna eût été mis & exécution, la France aurait maintenant À regrettais perte de trois mille de sea défenseurs.
» Rome est parfaitement tranquille. Le général Berihicr est parti celte nuit pour Milan, et il a remis le commandement en chefau br.ire général d'Mlcmagne. qui possède la confiance des troupes. Il nous a justifiés par une adresse au peuple romain, dans laquelle il désapprouve, au nom de la république française el de l'armée , tous les vols et les injustices qui ont éti: commis, en inviuint le peuple romain à lut dénoncer les coupables, afin qu'il puisse les faire arrêter et les punir d'après toute la rigueur des lois.
■ Nous TOUS prions, citoyens directeurs, d'être as*^ sures de notre entier dévouement envers la répnbliqtM
- Rome , le 9 vcntôpe. " ( EzlraH du MonUear.^fÈ
UE PIE VI, 3ji
rendent ^ii lieu où sont asscmbiés les o£Qciers français, et Les conjurent de s'armer contre le peuple. Ainsi des Komains invitent les étrangers au massacre des Romaine. « Ci- «toyens, disent-ils aux militaires, te sang » français coule déjà dans les rues ; vous êtes n perdus si vous tardez encore. » Bientôt les Français sont prêts â repousser l'ennemi comraun. S'ils refusent toujours d'obéir à Masséna, s'ils l'accusent de les avoir , en faisant battre mal à propos la générale , exposés à une mort certaine (i) . ils se rallient sous les ordres du
{i)Voyezcefait,arliculiidans l'adresse des ofGciers, cilée dans la Dote précédente . pag. 36g.
La proclamai ion que Masséna fit alTichcr en réponse auK inculpations des oftioiera se trouve dans le Moniteur sous la date : Venise , g germinal un 6. Cette apologie se terminait ainsi :
«Non, je n'ai point donné ma dètnission du Gommandement que le gouvernement m'a confié. Ce n'est qu'en vertu de l'ordre que je lui aï donné dans la soirée du 7 veotâae , que le général d'Allemagne a pris , dans et pour le temps de mon absence , le commandement des troupes à Rome , et a fait exécuter )e!( dispositions que je lui avais prescrites.
» Est-ce donc k des Français qu'on ose représenter Masséna comme altéré du sang de ses concitoyens?.. ■
général Vial , commandant de la place , et résistent aux Romains avec autant de sang-froid que s'ils n'eussent pas été surpris. Après quelques heures d'un combat acharné, la discipline française l'emporte enfin sur le courage
Hommes abusés l on a voulu me faire un crime de cette même générale que j'ai fait battre , le 7 ventôse, à laquelle vous avez dû votre salut; et sans cette mesure vous seriez tombés en détail sous le poignard des fanatiques excités et soudoyés par vos^ ennemis. Sachez que j'avais la double intention de dissoudre une assemblée illégale et de réunir mes forces , pour exterminer les satellites du despotisme qui commençaient à s'agiter et à profiter d'une insurrection qu'ils avaient fomentée. J'ai en main les fils de cette coupable trame; oui, mes camarades , quelques-uns d'entre vous étalent les victimes et les instrumens aveugles de nos ennemis extérieurs.
£t vous 9 qui avez terni la gloire de cette brave armée d'Italie , vous qui , n'ayant rien à me reprocher sur un commandement qu'à peine je prenais > à moi qui étais étranger aux plaintes 9 justes au fohd^ à l'aide desquelles on est parvenu à égarer de braves officiers et à leur faire oublier leurs devoirs, qu'attendezvous de la perfidie avec laquelle vous avez cherché à inculper ma conduite passée? Est-ce donc ea Italie que celui qui eut le bonheur de conduire plus d'une
désespéré d'une multitude peu aguerrie. Les Transte vérins ne peuvent opérer avec leurs concitoyens du quartier Monti une jonction qui leur eût assuré la victoire : ils sont dispersés. Cependant leur défaite n'est pas sans gloire :
fois à la victoire une partie de ses frères d'armes 9 et qui ne peut faire un pas sur sa carrière militaire sans mettre le pied sur le cadavre d'un ennemi vaincu , devait s'attendre à un pareil attentat ? Dans ces mêmes lieux et dans des circonstances à peu près semblables 9 Scipion, auquel je suis loin de vouloir me comparer, se contenta de répondre à ses accusateurs : « Allons au » Capitole, rendre grâces aux dieux des victoires que » j'ai remportées. »
« Vous le savez, mes camarades 5 il n'y a aucune ac-* tion de ma vie sur laquelle je ne puisse provoquer l'examen le plus scrupuleux : mais quand même , au 14eu de choses vagues et insignifiantes , mes ennemis croiraient pouvoir préciser des faits, c'est au Directoire seul qu'ils devraient adresser individuellement leurs plaintes. »
Cette proclamation , que Masséna avait fait afficher, fut arrachée et foulée aux pieds par les officiers et les soldats.
« On le dit en ce moment atteint d'une fièvre bilieuse dont la cause tient aux mortifications qu'il a éprouvées depuis quelque temps. » [Moniteur dt{S ventôse. Rome.)
une foule de Français restent sur la place, dignes sans doute de périr sur un plus .glo* xieux champ de bataille. Plu3ieurs révolutionnaires italiens , entre autres le chirurgien Giusti 9 oQt reçu le prix de leurs forfaits ; mais c'est comme ils fuyaient que la mort les a ; presque tous atteints.
Ce mouyement d'insurrection avait été si bien concerté, qull se propagea spontanément dans les environs de Rome. Cinq à six nulle habitant de la campagne s'étaient assemblés en armes à Velletri , où le cardinal Albani conservait la plus' grande influence, i^rès s'être emparé de quelques pièces d'artillerie q^ui armaient encore quelq^ues manoirs seigneuriaux , ils se dirigèrent sur Rome. C'en était fait de l'armée d'occupation si, P94: une marche forcée de quatorze milles laite tu quatre heures, prodige de FimpétBiosité française, le général Murât n'était parvenu à joindre les insurgés près d'Albano et de Castel-Gandolfo. Là Tindépendance romaine trouva de nouvelles Fourches Qsiy,^ne^ Les fijs des Gauk^is, partout invincibles^^ mettent en déro«ite, apcèsi un combat acbaina, les enfans des Latins, qui eurent
DE PIE VF. 3^5
à déplorer la perte de plus de trois cents des .leurs.
En vain les proclamations et les gazettes révolutionnaires , calomniant cette généreuse insurrection d'un peuple fidèle à sa religion et à son souverain , essayèrent de la présenter comme une conspiration sacerdotale, une lâche tentative d'assassinat (i) : l'opinion publique ne s'y laissa point tromper ; le directoire fut enfin obligé d'avouer l'importance du danger qu'il avait d'abord voulu dissimuler (a), et de
(i) Voici comme (sous ladate de Paris, igmars 1798) on s'efforçait de donner le change sur ces éujénemens :
i< Plusieurs français ont été lâchement assassinés par les salariés de la cour de Rome , mais des diesures militaires > prises par le général Berthîer et le commandant de la place Vial « ont ramené la tranquillité ; grand nombre d'assassins , pris les armes à la main , ont été jugés dans les vingts-quatre heures. » {Moniteur. )
(a) Ces aveux se trouvent consignés à la fin d'une relation des événemens qui s'étaient passés à Rome depuis le i3 février. Apres avoir décrit le prétendu enthousiasme qu'avait fait éclater la population romaine lors de l'entrée dès Français, le journal officiel ajoutait :
« Mais combien de cdburs atroces étaient caché»
5^6 ËLOGE
convenir , à la face de TEurope, que quelques gouttes de sang romain coulaient en effet dans
sous ces masques trompeurs! combien une partie de ce peuple si franc, si exalté dans Texpression de sa joie, a été facile à séduire! Toute l'Europe est informée des complots auxquels de perfides instigateurs l'ont fait servir d'instrument; elle connaît l'égarement passager des troupes françaises , les espérances coupables auxquelles il a donné lieu, les crimes des Ro-* mains, et la \engeance éclatante qu'on en a tirée.
» On n'avait cependant rien épargné pour ménager leurs préjugés et caresser leurs faiblesses. Le 16, on avait annoncé, par une proclamation, qu'il y aurait le lendemain une messe solennelle célébrée par des cardinaux^ mais que, pour cette cérémonie, on avait besoin d'un bref du pape; qu'ensuite on chanterait un TeDeum solennel en actions de grâces de la régénération du peuple romain ; et cette proclamation contenait ces expressions si propres à réconcilier l'orthodoxie avec la liberté : Que le fondement de toute association politique était la religion j et que Dieu était l'auteur de la religion et de la liberté. » ( Rome le 1 1 ventôse an 6 , 1" mars 1798. )
Des documens non moins. précieux se trouvent dans IdL pièce suivante, tirée du Moniteur :
Romc^ to mars 1798.
« Quelques personnes ont prétendu que l'émeute qui a troublé la plus paisible des révolutions a ét6
DE PIE Vï. 3|77
les veines des Transtéverins et des braves habitans de la campagne latine.
causée par le refus de permettre &u peuple d'ajouter une croix aux trois couleurs, pour se distinguer des juifs, et par les insultes que des soldats français ont faites à quelques femmes dans les rues; mais personne de bonne foi ne croit que la révolte ait eu des motifs de cette nature.
» Le plan de la conjuration avait été concerté dès la veille , et quelques patriote en avaient été prévenus. Il n'est pas douteux qu'il faut chercher les auteurs et les instigateurs de ce mouvement parmi les ex-nobles et les ecclésiastiques. Mais une classe nombreuse du peuple est dans un tel état de misère et de souffrance 9 qu'il est facile de la séduire et de la porter à toutes sortes d'excès.
» Dès que les consuls apprirent que plusieurs quartiers de Rome étaient soulevés, ils envoyèrent les citoyens Bouchard et Giusti pour observer l'état des choses, et le citoyen Maggiosti au Panthéon, où étaient rassemblés les officiers français.
» Ce qui contribua à étendre rapidement la révolte , ce sont les bruits répandus avec art dans les différens quartiers, que les insurgens étaient déjà maîtres du château Saint-AiPge. Si les révoltés de Transtevère avaient pu se joindre à ceux de Monti, il aurait été beaucoup plus difficile de les soumettre.
» Les environs de Rome furent soulevés en répan-
Une tentative aussi malheureuse ne fit qu'appesantir les fers des Romains. Ce fut
<dant que presque tous les Français qui étaient à Rome avaient été massacrés , etc. »
» On assure qu'au nombre des prétextes qui ont occasioné révénement qui a dermèrement eu Heu à Rome , et dont nous ayons parlé hier , on doit mettre cfuelques mécontentemens causés par les retards de paiement et par l'arrivée d'un nouveau général auquel Alexandre Berthier devait céder son commandement. Il est cependant bien difficile de croire que des prêtres aient pu parvenir à égarer des soldats franfç^is. Au surplus la tranquillité est rétablie ; nos troupes n'ont €u le temps que de se montrer pour faire fuir les assassins. On trouvera les détails de cette affaire dans . les deux proclamations suivantes {Monitei^r sous la rubrique de Paris » 11 mars 179B). »
Proclamation au peuple de la république romaine par Alexandre Berthier, général en chef de l'armée française.
Le 8 ventèse an 6.
«Les ennemie de votre bonheur, ceux de la liberté, ont cherché à vous égarer : quelques rassemblemeos •ont eu lieu hier dans le quartier de Transtevère, et ils ont été dissipés par la force : plusieurs Français ont été lâchement assassinés; quelques coupables ont été arrêtés et seront punis.
«On a cru l'armée française désunie; on s'est trompé.
DE PIE yi. 579
sous de tels auspices , au milieu du désarmement des habîtans , des arrestations des per-
vj'inyîte tout citoyen romain à me faire connaître directement toutes les plaintes qu'il pourrait personnellement porter contre les vexations et les dilapidations : tout coupable sera sévèrement puni. »
Le général de brigade Fiai, commandant de la place, aux paisibles habitons de Rome et à la garde civique.
« Le bruit s'étant répandu hier que la division était dans l'armée française ^ des factieux^ des fanatiques 9 des assassins et des voleurs ont de suite formé le dessein de profiter du moment, et ont commencé par organiser l'assassinat dans tous les quartiers de la ville ; des soldats français isolés sont toinbés sous les poignards; mais, rassemblés dans le quartier de Transtevère, les fanatiques à leur tête portant l'effigie de la vierge , ils se sont montrés en criant : Vive Marie ! vive l* église de Saint^Pierre! où pour premier acte de religion, ils ont égorgé toute une garde. Us se sont emparés du Pont-Sixte et de toutes les rues qui y aboutissent. Le piDàge devait commencer par le quartier des Juifs , et puis continuer dans toute la ville si le coup d'essai leur réussissait : mais ils ignoraient, les lâches ! quel est l'esprit qui anime les militaires français; ils ignoraient qu'au premier coup de baguette tout le monde est à son poste, surtout quand il s'agit de protéger un peuple dont les principes et la raison nous ont fait épouser les intérêts. J'ai été prévenu h
:!8o ÉLOGE
sonnages les plus recommandables (i), et pour ainsi dire sur les cadavres sanglans des citoyens tués la veille en combattant pour la patrie, que (2) Berthier, qui conservait encore le commandement, promulgua provi-
temps; des corps de troupes, envoyés dans les divers quartiers de la ville , m'ont assuré de leur tranquillité ; mais à Transtevère les scélérats étaient en grand nombre; il fallait marcher sur eux, et sans perdre un moment; je me suis porté moi-même à la tête de quelques troupes : l'on nous a accueillis à coups de fusil; mais les baïonnettes républicaines ont Taincu ton^ les obstacles. La porte près de laquelle fut assassiné Duphot a été forcée au pas de charge; le Pont- Sixte a été enlevé, la tranquillité et la sûreté de la ville ont été assurées.» (Ibîd.)
(1) « Les transtéverîns et autres récalcitrans fanatiques des sections de la ville ont enfin consigné leurs armes. De nouveaux corps-de-garde , munis de pièces d'artillerie, ont été placés dans plusieurs quartiers de la ville.
» Les arrestations salutaires se continuent, et on a saisi hier matin les cardinaux Doria, Antonelli, surnommé le Fourbe; Somaglia L' Ambitieux; Borgia/^AÎaperbe; Roverella le Sombre; Carandini l'Assassin^ etc. » (Rome, 12 mars 1798. — Moniteur,)
(a) 8 ventôse an 6 (26 février 1798). •
DE PIE Vl. 38 1
soirement les premières bases de la constitution romaine, bien qu'elle ne fût pas encore entièrement achevée par les commissaires français. Il installa en même temps sept consuls provisoires , divisa le territoire romain en départemens4)rovisoires (i) , et désigna dans chaque localité des autorités démocratiques également temporaires (2). Ainsi, pour vou-
(1) Voici le nom et le chef-lieu de ces départemens : 1° Département du Tibre, chef-lieu Rome; 2' département du Circeo, chef-lieu Anagnî; 3° département du Cimino, chef-lieu Viterbe; 4° département du Glitumne, chef-lieu Spolète; 5° département du Trasimeno, chef-lieu Perugia; G° département du Tronto, chef-lieu Fermo; 7" département de Racîna, chef-lieu Macerata; 8* département. du Metauro, cheflieu Ancône.
(a) Le Moniteur offre les principales dispositions dictées par Berthier.
Rome, le lo ventôse an 6 ( 28 février 1798).
*Le général Berthier, après avoir divisé le territoire ci-devant ecclésiastique en sept départemens provisoires ^quelques jours après en huit départemens), a ordonné qu'il y aurait dans chacun des chefs-lieux une municipalité centrale , qui correspondra avec les consuls de la république romaine.
» Le général en chef a décrété en outre qu'il j aura
38s ÉLOGE
loir trop hâter Texécution de leurs mesures, les révolutionnaires français frappaient toutes
ûo gouTememént proYisoire composé (te sept ccmsnis chargés de l'exécutioti de toutes les lots, et autorisés, dans les <>as d'urgence , à en proposer de ffourelles. Ils auront un commissaire auprès de la municipalité de chacun des chefs-lieux., une garde soldée et un secrétaire-général, et seront logés au Vatican; on procédera à la formation d'une magistrature suprême qui devra s'occuper uniquement de la confection des lois d'urgence, et de la correction des lois anciennes ; les nouvelles ne pourront être exécutées qu'après avoir été sanctionnées par lé général en chef. Il y aura six ministres sous les ordres et à la nomination des consuls; leurs départemens seront les finances , la justice, la police, lès affaires de l'intérieur, la guerre et les -affaires étrangères , dans lesquelles sera comprise la marine. Il y aura une trésorerie nationale préssidée par deux commissaires; toutes les caisses seront réunies dans la sienne , et elle sera chargée de toutes les dépenses et de toutes les recettes. Les consuls potknromnt le plus tôt possible à la réforme des tribunaux «de justice.
» Nulle afiBsiire criminelle ne pourra se décider sans le concours des furés. Tootes les procédures seront publiques , tant en matière civile qu'en matière criminelle. Il y aura des juges^de-paix. La municipalité de Rome sera composée de vingt-quatre
leurs institutions du sceau de Tinstabilité. Or de tout ce qu'ils ont pu concevoir même de grand que reste-t-il aujourd'hui? Un vain souvenir , et l'influence encore présente dé leurs crimes : car , sïl est permis de s'exprimer ainsi , ils n'ont su bien faire que le mal.
Cependant les révolutionnaires italiens, vainqueurs de leurs concitoyens , grâce à la bravoure des Français ^ se montraient aussi audacieux après la victoire qu'on les avait, pour la plupart, vu timides et indécis au moment du combat. Dès le jour même qui suivit leur funeste triomphe , ils se formèrent en société patriotique sous le nom d'Émulés de Brutus , dont l'image figurait dans les armes de la nouvelle république (i). Leurs discours atroces et sacrilèges appelaient la jJrofanation
membres qui seront chargés de la police subalterne , des subsistances 9 réquisitions, fabriques, spectacles, hôpitaux, monts-^e-piété , etc. Toutes les nominations, toutes les lois, tous les actes du gouvernement, seront soumis à la sanction du général en chef de Tarmée française. »^
(i) Ces armes représentaient Brutus sortant du tombeau.
!Sfi4 s LOGE
du culte et la proscription des honnêtes gens; mais la présence de l'armée française empêchait presque toujours les actes sanguinaires de suivre les paroles. Les clubistes romains, ainsi réduits au rôle de misérables saltimbanques, ne faisaient que ressasser, pour ainsi dire, à îide (quels termes pourraient être trop bas à exprimer de pareilles choses? ) les déclamations furibondes des terroristes de France. Pour que rien ne manquât à l'imitation , les femmes même, et quelles femmes! assistaient à ce club et y portaient la parole (i). Quand les délibérations prises dans cet antre de démagogie et de prostitution étaient suivies de quelque effet, on pouvait croire que les prétendus émules de Brul yvaient suivi les instructions secrètes des français. C'est dans ce but que leur prenii décret portait une fête funèbre en l'honneur des patriotes français et romains qui avaient péri dans la journée du a5 février; que si
:vait
(i) Une Je ces citoyennes purlu sur la néceasîté fiiire cesser l'enfance perpétuelle des femmes , Je leur donner une éducation plus raisonnable, en d'uutrus termes, de les affranchir de la réserve qui convient leur sexe , etc.
cesse ils se livraient aux invectives les plus indécentes contre le roi de Kaples ; et qu'enfin ils s'empressèrent de demander aux consuls de faire disparaître tout ce qui pouvait rappeler V exécrable tribunal de l'inquisition, dont on sait que les formes ont toujours été indulgentes dans l'état de saint Pierre. Le but caché de cette demande était de fournir aux commissaires français un prétexte pour enlever sans danger ni sans trop de scandale les mérnoîres et documens précieux qui enrichissaient les archives du saint office (i j.
Toutes les institutions civiles du gouvernement pontifical , dont les avantages et même les abus étaient si bien en harmonie avec le génie du peuple romain, furent supprimées pour faire place à des administrations nouvelles, sans action. pour le bien malgré leur nombre et leurs proportions exagérées. Six
^^a^t^^^,.^^ I ■ ■■■ ■ ■ I I ^.^ I ■■! I I »i^— ■ f ■ Ml ■ ■■■1^^ ■■■■ I ■ I I ■ ■ , ,
(i) « On a déjà mis les scellés sur les archives de ce «tribunal, est-il dit dans \^ Moniteur d'alors, dont on »ne- conserrera que les mémoires nécessaires pour » servir à l'histoire de l'intolérance. »
On sait qu'un des commissaires français s'est servi de ces documens pour composer un livre tout entier dirigé contre l'autorité pontificale.
ministères furent créés à la fois. A la surveillance douce et inaperçue que les délégués du pontife exerçaient sur les citoyens, on substitua une police organisée suivant les formes acerbes de la révolution : on s'empressa d'abolir presque tpus les établissemens de bienfaisance et de charité ; mais partout les attributions fiscales furent étendues. Sous prétexte d'imposer aux citoyens l'obligation de se former en garde nationale, on donna des armes aux hommes les plus dangereux (i). Les habitans de Rome apprirent en même temps à gémûr sons le fardeau de contribirtious onéreuses. Les cédules du gouvernement pontifical furent retirées de la circulation* Dans l'état des affaires publiques c'eût été sans doute un bienfait , si ce papier-monnaie n'eût été surle-champ remplacé par des assignats républicains qui inspfraient encore bien moins de confiance. La pénurie du nouveau gouvernement était égale à la misère des citoyens. Pour
(t) Le prince de la Spada en accepta le commandement. Pour faciliter l'organisation de la gard« nationale , Rome fut à l'instar de Paris divisée en sections : chaque section devait former un ou deux bataillon^' qui en prirent le nom.
créer des ressources , il eut recours à la veûte des biens du pontife et du clergé proscrit ; et , comme des agioteurs français se présentaient seuls aux enchères , cette mesure odieuse ne fut en résultat qu'un tribut nouveau.
Depuis long-temps à Rome le commerce était presque anéanti ; la prohibition des mar* chandises anglaises , ordonnée par la république française dans tous les pays soumis à ' son oppression , en tarissant la source des transactions qui se faisaient encore, vint mettre le comble à la détresse des infortunés Romains. Oh ! combien tant de pères de familles, qui se voyaient hors d'état de nourrir leur femme et leurs enfans , ne devaient-ils pas chaque jour regretter plus amèrement la présence du pasteur vénérable qui , représentant sur terre de la puissance et de la bonté divines ) donnait du pain à ceux qui avaient faim , et des vêtemens à ceux qui étaient nus ! Pouvaient-ils songer à en demander à ces consuls qui , jouissant avec toute Tinsolence de parvenus de leur fortune éphémère , dissipaient avec de viles prostituées le prix des domaines de leur souverain et le patrimoine du pauvre ?
De tous les établissemens anciens, la daterie seule était maintenue. Accoutumés à faire fléchir leurs principes devant le sordide intérêt, les révolutionnaires, en respectant cette administration , espéraient se ménager quelques ressources financières. Leur attente ne fut pas entièrement trompée. Le ministre de la cour de Madrid , Azara , avant de quitter Rome , avait , de concert avec le nouveau gouvernement , réglé que les bulles pour les bénéfices seraient expédiées aux sujets espagnols au nom du pontife absent , et en payapt les droits accoutumés. Ainsi l'Espagne , qui seule pourvoyait noblement aux besoins du souverain de Rome prisonnier, contribuait aussi à enrichir la daterie du gouvernement intrus qui avait usurpé les pouvoirs du successeur de saint Pierre. Quelques puissances de l'Italie, livrées à l'influence fra«içaise, firent à cet égard des arrangemens analogues ( 1 ) ; et , par cette étrange simonie , on vit des démagogues impies vivre aux dépens de l'épargne sacrée.
(i) Mémoires histor. et philosoph, sur Pie FI9 p. S^i et 5^2, t. a.
Jusqu'alors c'avait été pour les révolutionnaires un sujet favori de déclamations et d'invectives que les droits de suzeraineté revendiqués par la cour de Rome sur le royaume de Naples. Devenus lés maîtres à leur tour, les émules de Brutus trouvèrent commode de faire revivre cette prétention; et si cette république d'un jour avait pu se consolider , on aurait vu le peuple souverain trancher aussi du seigneur féodal (i).
Je l'ai déjà dit : tout ce qui avait été fait dans la nouvelle république n'était encore que provisoire. Le 1 8 mars 1 798 amena pour Rome, avec la promulgation définitive de sa constitution , la fête de la fédération , triste et pâle copie de la journée du 14 juillet en France (a).
(1) La note suivante se trouve dans le Mûniteur :
Naples , '^9 février 1 796.
» Oi^dit déjà que la république romaine, rentrant dans tous les droits qu'avaient usurpés les papes, fera valoir ceux que la cour de Rome avait sur le royaume de Naples. »
(2) Voici en quels termes pompeux les gazettes officielles annonçaient cette fête :
• Le 1 8 mars aura lieu la fédération de Rome ; cette fête civique , qui est l'acte le plus grand et le plus im-
Sgo ÉLOGE
Les députés des huit départemens romains se rendirent du Forum à la place Vaticane , toujours sous la protection du canon et des baïonnettes françaises. Là le général d'Allemagne,
portant que puisse faire un peuple libre et souyeraio ^
fut célébrée par nos aîéux sous la direction du premier
Brutus, après l'expulsion des Tarquins. Nous ; allons
la renouveler après un intervalle de Yingt-deux
siècles. »
Et ailleurs :
De Rome, te 27 ventôse an 6.
' » La fête de la souveraineté du peuple se célèbre ici demain, si le temps le permet. Déjà les députés de toutes les parties de Tétat sont arrivés pour y assister. On fait pour cette fête les plus brillans préparatifs, et les localités se prêtent au déploiement d'une grande magnificence. On construit des machines sur la place du Vatican. On a érigé un arc triomphal sur celle du Pont-Saînt-Ange.. Parmi plusieurs emblèmes ^ parmi les tableaux, les bouquets d'arbres , etc. , on voit trois femmes d'une stature colossale , qui se tiennent étiroitement embrassées. Celle du milieu est la r^ablîque française, qui porte un cimier et un coq: sur la tête; elle surpasse en hauteur les deux autres statues, et a sous ses pieds la couronne royale. A la droite est la cisalpine, qui l'aide à fouler cette couronne; à sa gauche, la république romaine, qui, de cèncert avec la France, foule aux pieds la tiare: % (Moniiear,)^
â la tête d*un détachement de cavalerie ^ commença par invoquer les mânes d«s vieux Romains : « Ombres des Emiles et des Scipions, » dit-îl, apaisez-vous : la liberté sort de vos » tombeaux pour vivre éternellement dans les » lieux où vous avez reçu le jour! » Ensuite il proclama successivement la constitution, les consuls , enfin les nouveaux sénateurs et les tribuns de Rome.
Quel Romain, jaloux de la gloire de cet antique nom , ne dut point rougir en voyan[t profaner ainsi des magistratures investies de la vénération des siècles? Qu'était-ce donc qu'une constitution élaborée par deux ou trois beaux-e^pnts français (1) ', et des consuls , des
(1) On lit sous la rubrique Rome, Qip ventôsean 6 (17 mars 1798) :
«:La coDstîtutioD.de la république romaioe est sortie aujourd'hui dé dessous presse. £lle porte en tête ta proolamation suiTante : . ''•
u Liberté ! Égalité !
» Le général en chsfde l* armée française à Rome.
» La république française renoncé au droit de conquête qui lui appartient sur les états de Rome. Elle
Sga ÉLOGE
tribuns, des sénateurs installés sur leurs chaires curules par un piquet de cavalerie étrangère ? Quel Français même pouvait^ sans une extrême préoccupation, avouer la part qu'il pouvait avoir eue à des actes si dérisoires , si profondément empreints d'un coupable mépris pour l'espèce humaine (i)?
Le fameux ^ngelucci , qu'on avait vu proscrit et fugitif peu de mois auparavant , fut
proclame le rétablissement et rindépendance de la répubfique romaine.
0 La France avait à se venger d'un outrage. Elle sera vengée d'une manière digne d'elle, si le peuple romain est libre et heureux.
» La liberté et la prospérité d'un peuple ne peuvent être garanties que par une constitution. Le directoire exécutif de la république française en offre une au peuple romain. »
(i) Cependant, si l'on pouvait s'étonner de quelque chose en révolution, on serait surpris en lisant la lettre suivante adressée au directoire , insérée dans le Moniteur, et qui eut d'ailleurs la plus grande publicité :
De Rome, le la mars 1798 (an 6).
» Le$ commissaires du directoire exécutif à Rome au di^ rectoire eaécutifde la république française. » Citoyens directeurs,
» Rome est libre et indépendante : elle a une con-
nommé président du consulat. Par une de ces vicissitudes dont les révolutions n'offrent que trop d'exemples , il alla en cette qualité se loger au palais quirinal , dans les appartemens qu'avait occupés son souverain légitime. Angelucci était accoucheur de son métier : trois médecins ou chirurgiens figuraient avec lui parmi les sept consuls. A Dieu ne plaise que j'aille en conclure que l'exercice de
stîtution, des lois, et un gouvernement républicain. C'est aujourd'hui qu'a été installée la république romaine y par ia proclamation de ses lois constitutionnelles et de ses représentans ; et que le peuple romain 9 acceptant la nouvelle constitution 9 a exercé le grand acte de sa souveraineté, le même jour que la république, sa libératrice, solennisait la fête de la souveraineté du peuple.
» Quant au choix des fonctionnaires qui ont été nommés jusqu'à présent, on les trouve généralement bons : nous ne pouvons encore garantir de n'être tombés dans aucune erreur; mais nous avons lieu de « croire que le pouvoir exécutif marchera bien avec les hommes que nous y aTons placés.
» Nous avons cherché à n'y appeler que ce qu'il y avait de plus prononcé en républicanisme , et en même temps de plus éclairé et de plus énergique.
0 Signés Fàtpovlt , Floabnt , IVIoncb , Daunov. »
cette profession puisse conduire parfois à un matériâlisnie corrupteur, et aux opinions démagogiques qui s'allient si bien avec Tincrédulité! Le nouveau Brutus, soit qu'il ne comptât guère sur la durée de son -autorité , soit qu'il crût donner un bel exemple de la «implicite républfcaîne , fit publier dans les gazettes que ses hautes fonctions politiques ne Tempêcheraient pas de continuer ses soins aux dames romaines qui auraient des enfans à donner à la patrie (i).
A ila tête du tribunat Ton avait mis un religieux apostat, le P. Faustîn Gagliuffi, professeur d'éloquence aux Ecoles-Pies , et qui , trois jours après l'enlèvement du pontife,
■ I I—— I Ill M I I I I I II I ■! " ■» I
(i) De tels faits paraîtraient de ridîeiiles assertions, si les rapports officiels n'étaient là >po«ir les attester. On lit dans le MomV^ar sous la>rubriqûe Rame, la gerttiinal^n 6:
« Le consul Ângelucci , célèbre chivungieD-accoueheur, jouit d'une gratade 'popularité. Il a < publié un avis par lequel il annonce à ses concitoyens que ses fonctions de' premier magistrat ne l'empâcberont pas d^assiffter l-huuaaaité soiil^âiïte , lorsque ilton croira avoir besoin de son ministère comme acpoochaur et chirurgien, etc. »
avait prononcé Toraîson funèbre du général Duphot. Vendu aux oppresseurs de sa patrie , ce forcené avait mêlé dans ce discours les outrages les plus sanglans contre le saint pontife aux éloges pompeux de Duphot, de Berthier et même de Masséna. Il donna enrsuite l'exemple de l'empressement à prêter le serment de haine à la royauté. Guerra, autre intrigant de même espèce, présidait le sénat. Les premiers actes des nouvelles autorités se ressentirent de Vinflu^nce de pareils hommes. Dès son ouverture , le tribunat décréta l'abolition du saint-office , et de la juridiction ecclésiastique : c'était en vérité s'acharner sur un cadavre ; les conjimis^ saires français n'avaient rien laissé à faire à cet égard aux révolutionnaires romains ; mais ces conquérans artificieux n'étaient pas fâchés qu'une ombre d^ loi vînt après coup sa^nctionner les excès de la victoire: Dès le 1 5 mars, Hallcr avait détruit la Propagan^ par un ordte conçu avec ce dédiaîgneux laconisme : Le commissaire Haller supprime la Pr<h pagande comme un étabUêsement fort inutile. Le sénat convertit encore en loi ce scandaleux abus du dh>it de l'épée. Le riche ittobi-
Zifi ÉLOGE
lier de cet établissement avait été livré an pillage. Plus tard une partie de ses presses destinées à répandre dans toutes les langues les lumières de la religion catholique chez les infidèles furent transportées dans Tile de Corfou, pour propager les principes révolutionnaires chez les Grecs et même chez les Musulmans.
A ces spoliations succédèrent des mesures fiscales , toujours prises au sérieux par Tétranger qui les commandait, et qui presque seul en profitait , laissant aux démocrates romains le faible avantage de glaner après lui. Des confiscations furent ordonnées au nom de la loi : on spolia jusqu'aux gages des m(5nts-de-piété pour faire face à la pénurie du trésor. Le sénat et le tribunat donnèrent enfin une forme légale à l'anéantissement déjà consommé des cédules pontificales , et à la circulation du nouveau papier-monnaie; mais quelle influence morale pouvaient avoir ces deux autorités qui n'étaient que les agens privilégiés ou plutôt les enfans perdus d'une armée d'avides conquérans? Le seul résultat de tous ces décrets fut l'accroissement de la misère du peuple. L'agiotage, fléau jus-
DE PIE Vl. 397
qu'alors inconnu dans Rome, vînt encore ajouter à tant de causes de ruine et de corruption. C'était un spectacle journalier sur la place publique d'y voir vendre à l'encan et au plus vil prix les meubles du pontife, les dépouilles des cardinaux et les monumens des arts. Ces ventes se faisaientla plupart du temps au profit de l'armée française (1). Les întrigans affluaient à Rome , sûrs d'y être bien accueillis par les agens français, qui, sous les moindres prétextés , en bannissaient chaque jour les religieux et les missionnaires^ Chaque
(1) La bibliothèque du pape, collection d'un prix inestimable^ fut vendue trente*-six mille piastres à un libraire romain. — 5 floréal an 6. Vente des biens du cardinal d'York , à Frascati , au profit de l'armée française. — Vente des fermes du comte Braschî Onesti , neveu du pontife , à la même époque. — Vente des biens du cardinal Busca. — i5 ventôse an 6. Vente des biens de la maison Albani , au profit de l'armée française. — Emballage des plus précieux monumens appartenant à cette maison pour enrichir le muséum de France. — 6 germinal. Plusieurs couvens déclarés biens nationaux; visite de tous les oratoires, congrégations , églises pour mettre les scellés sur les archives et sur l'argenterie, etc.
SgB ÉLOGE
jour aussi la suppression et la vente de quelque courent venait désoler les âmes chrétiennes , et jeter dans le monde un essaim de pieux cénobites et de vierges innocentes. Accoutumés à la paix du cloître , ces tristes victimes de l'impiété révolutionnaire regardaient comme un exil tout ce qui n'était point leur solitude, et trouvaient, dans la prétendue liberté d'une société désorganisée , des chaînes cent fois plus pesantes que celles de la règle monastique.
Pour ajouter un dernier trait à ce tables^u de Rome en proie à tous les maux de l'anarchie et de la conquête , il n'est pas besoin de rembrunir mes couleurs. Je n'ai d'autre peine à prendre que de copier ici sans aucune altération le pompeux récit que faisaient dans le temps les artisans de la révolution romaine. « Le procès des détenus,
• disaient-ils, se fait dans le plus grand se- 9 cret (i). Aujourd'hui tout est tranquille. Le
• repos public, le cours des affaires ne sont » nullement troublés par les divisions de l'ar-
(i) Rome, le 17 ventôse an 6 (^Moniteur),
» mée. Masséna , qui ne s'est pas retiré comme » on Favait dit à tort , continue à commander. » Il se forme des clubs et des sociétés d'in- » struction publique : on parle et on écrit » beaucoup. Le peuple souverain ne tardera pas 9 à se dégager de son abrutissement ; mais j » pour le présent, il est encore trop plongé » dans l'ignorance. Les prêtres redoublent » d'hypocrisie pour ne pas laisser échapper » tout-à-fait leur empire. Ils ont repris l'habit » long qu'ils dédaignaient de porter aupara- » vaut. Les fanatiques gémissent; les cou- » pables tremblent, et les riches paient. Voilà » en raccourci le tableau de Rome. »
La nouvelle république romaipe s'était empressée d'établir ses relations diplomatiques avec le gouvernement français. Le prince Justiniani, l'envoyé romain, fut présenté avec solennité au Directoire (1), qui le berça de ces beaux discours dont la diplomatie révolutionnaire ne fut jamais avare. IL ne faut pas oublier que l'introducteur de cet agent d'un gouvernement rebelle au souverain pontife fut l'ancien évêque d'Autun. Ine^licable I -.^— I I I I I I 1 .1
(1) Le 12 floréal an 6.
4oo ÉLOGE
destinée d'un homme d'état qu'on retrouve à toutes les époques de notre révolution ! La Providence ne semblerait-elle pas av^ir tenu en réserve, dans les trésors de sa colère, et dans ceux de sa miséricorde,ce puissant caméléon , pour s'en servir comme d'un instrument toujours actif au milieu des épreuves qu'elle a depuis trente ans fait subir à la France! Issu d'une des plus nobles familles du royaume, investi des plus hautes fonctions du sacerdoce , on l'a vu se ranger des premiers parmi les adversaires du trône et de l'autel. Révolutionnaire en 1789, il passe pour aristocrate en 1 792 , et croit prudent de quitter la France. Il y rentre lorsque tout noble et tout prêtre n'y trouve que la persécution et la mort, et il y peut vivre en sécurité avec les révolutionnaires! Que dis-je? sans partager leurs excès , il leur devient nécessaire , et se fait bientôt leur ministre dans leurs relations avec l'Europe étonnée. Le despote qui doit hériter de la révolution n'aura pas , tant qu'il sera heureux et politique , de serviteur plus utile ; il n'aura pas d'ennemi plus acharné , dès que la fortune et la puissance de Napoléon viendront à déchoir. Au temps marqué pour la
DE PIB VI. 4oi
ration , c'est encore lui qui va travailler avec autant de zèle que de bonheur au retour des Bourbons, quoique ces princes puissent avoir contre lui de bien sanglans sujets de reproches. Aujourd'hui enfin, lorsque tout en France semble rentré dans Tordre , lorsque la révolution est vaincue, ce même homme trouve jusques sur les marches du trône légitime dea honneurs et une protection qui combleraient l'ambition la plus haute et rassureraient la conscience la plus craintive. Premier officier de la maison royale, son inconcevable prospérité confond d'étonnement les sujets sans reproclies ; mais personne ne pense à la lui ravir en songeant aux grandes journées de i8i4j encore moins à la lui envier, en réfléchissant aux jugemens de Thistoire. *
A Rome le général Saint-Cyr vint prendre le commandement de l'armée française à la *^
place de Masséna , qui n'avait pu le conserver (i). Dans l'espoir de rétablir la discipline , le nouveau chef fit arrêter huit officiers d'entre ceux qui s'étaient soulevés contre son prédécesseur. Cette mesure excita de nouvelles
(i) Dans les premiers jours de germinal an 6.
4oa ÉLOGE
divisions parmi les Français : les autres officiers prirent parti pour leurs camarades; et les Romains 9 sous prétexte d'embrasser leur cause , allaient tenter un nouveau soulèvement. Cette fois encore lïmpétuosité française déjoua les projets des ennemis. Par Tordre du général , les soldats et les hussards, fidèles à sa cause , parcourent les rues , menaçant de tuer tous ceux qu'ils rencontrent. Les citoyens paisibles se renferment dans leurs maisons, et ceux qui voulaient s'insurger n'ont pas le temps de se réunir. La liberté est rendue aux officiers prisonniers (i) : le général Saint-Gyr harangue se$ troupes et les rappelle à l'union. Tout rentre dans l'ordre dans l'armée, et de nouvelles rigueurs font expier aux Romains jusqu'à la pensée d'un soulèvement (2).
•^ Les fêtes de Pâques arrivèrent : le peuple
(1) Ce fut alors que le général Dallemagne autorisa les officiers insurgés contre Masséna à envoyer à faris une députation pour dénoncer au directoire les spoliateurs dont ils se plaignaient {Moniteur i3 floréal an 6).
(2) On fit sortir de Rome les missionnaires qui y étaient restés, et l'on fit de nombreuses arrestations.
liE PIE VI. Ziô5
romain, malgré le soin que prirent les consuls de diminuer Féclat de ces solennités , montra une piété qui déconcerta leur politique sacri* lége* En efifet, ils s'étaient imaginés, ou du moins ils publiaient que la dévotion de leurs concitoyens tenait seulement à la pompe du culte et à la présence du chef visible de l'É** glise ( 1 ). Trompés dans leur attente , et
(i) On lit dans le Moniteur les deux notes suivantes à différentes dates, sous la rubrique Rome :
« Il n'y a pas eu pendant les saints jours la inêni« ferveur de dévotion qu'à Tordinaire; les reposoirt ont été peu visités. On n'a guère vu le^ confessionnaux occupés que par les fçmmeUttea. La révolutioA a déjà opéré dans ce genre des changemens auxquels on ne se serait guère attendu ; la piété des Romains parait avoir tenu uniquement à la pompe du culte et Âla présence du chef visible de l'Église.
» Le changement qui s'est opéré dans ceux-ci à cet égard depuis notre' révolution est très-sensible^ Nos églises ne soift plus guère ^ fréquentées que par les vieiUards des deux .sexes. Lesrpàpêtres qui veulent affecter l'extérieur de la piété sont ide venu s la risée du public ; et les incrédiAs même sont éionnés des imprécations qu'ils entendent proférer contre le Christ , contre le Saint-Siège, et surtout contre celui^qui naguère y était assis avec tant d'appareil. »
4o4 ÉLOGE
voyant Tinutilité de leurs efforts pour comprimer les sentimens religieux de la multitude ( 1 ) , ils prétendirent imiter la munificence pontificale en donnant .des vêtemens à des pauvres, et en retirant du Mont-de-Piété quelques gages d'une mince valeur; mais le peuple, qui comparait la mesquinerie de ces charités passagères aux inépuisables aumônes du pontife et des prélats, ne se laissa pas toucher par cette humanité de commande.
De telles dispositions ne tardèrent pas à amener encose une insurrection. La révolte éclata dans le département de Trasimène , et se propagea d'un bout de l'état romain à Tautre. Un complot se forma dans Rome pour
(i) On peut voir par la note ci-jointe la nature de ces efforts :
Rome , le 26 germinal an 6.
« On continue à prendre ici des mesures propres à prévenir de nouveaux troubles : plusieurs missionnaires trop fameux viennent d'être bannis de Rome et de la république ; leur présence prolongée n'eût pas sans doute favorisé le succès d'^ ouvrage qui a paru hier, sans nom d'auteur, mais avec l'attache du ministre de la police , et qui a pour titre : La Rêlig ion catholique amie de la démocratie, »
DE PIE VI. 4o5
renverser les consuls. Ge mouvement dangereux nécessita de la part du général français les mesures politiques et militaires les plus énergiques. La peine de mort fut mise à Tordre du jour, pour forcer les Romains à goûter les douceurs du régime républicain ( i )• Toutes les troupes françaises et les légion* naires de Rome se concentrèrent au Monte- Gavallo : des canons furent braqués dans les rues afin de tenir les insurgés en respect. La ville des pontifes offrait l'aspect d'un camp.
(i) On lit dans le Moniteur sous la rubrique Rame le 24 floréal an 6 :
tt Le général eu chef a publié une proclamation en vertu de laquelle l'auteur de tout attroupement séditieux sera jugé militairement et puni de mort. Ceux qui l'auront suivi, s'ils se retirent à la première sommation, seront à l'abri de toute poursuite ; .ceux qui seront pris les armes à la main seront puiiii^ç^f mo^|':< ceux qui auront pris une part plus ou moins entière, aux attroupemens seront bannis 4 perpétuité, ou condamnés aux fers pour dix ans au plus ; les individua qui par des discours fanatiques' auront, engagé les. c{- ^
toyens à former des attroupemens séditieux seront pu nis de mort. Les événemens du .Ticê^iméne oqt |iéce3 site ces mesures. »
4oe ÉLOGE
Malgré ces disjpositions menaçantes , llnsurrection ne s'apaisait point ; mais un renfort de troupes polonaises arriva tout à propos pour en arrêter les progrès dans Rome. Hors de jRome, dans le Pérousin, dans le duché di'Urbin» dans la Romagne, la population avait pris les armes contre l'étranger. Partout le çang! français coula dans des combats aç)iai:nés. Dès. que le calme parut rétabli, le général en chef crut pouvoir le consolider par des rigueurs (encore inusitées contre les prêtres romains, qi^^'on accusait d'avoir fomenté la révolte (i)^ On accusa
' '(l) Od trouve le clètail de ces mesures clans le Mo^ nèteur.
/.. ' Home , le lig floréal an 6. '
• «Le j^uéiCdl ââittt-Cyr, qui compiande les troupes françiabes et '(Vôïô'iiâlsés sur notre territoire, vient de rei&di'é tk)fe bôuVelIfeâ lôîs qii'e le bons^ilàt a proclanflé^i; L'ofié ordonne à tdud tes prêtées séculiers etréguli^i, mêthé oéùk gui kônt en charge, nés hors du te^Hl6^ de !a république, dé le quitter dans dix jours^ sdUs'^eîne d^ëtré arrêtée et conduits dans les maiâODS de ûèièûHoiîl i'à\itrè 'tféfchd â tous les ministres de VvHP et de iWti^e'^èiK'e 'rfè '^{•écevoir â l'avenir des novices, permet à tous les religieux et religieuses de
même le pontife, qui venait d'être ' relégué dans la Chartreuse : c'était pour se ménager un prétexte de l'éloigner (L|s frontières de l'état romain.
Ces éténemens étaient peu faits pour réhabiliter dans l'opinion l'admiùistratîon des consuls et de leurs adhérens : il n'y avait qu'une voix sur leur compte; méprisés des Français, ils étaient en horreur à leurs
retourner dans leurs familles , et les rétablit dans tous leurs droits de successibilité , en les autorisante emporter les meubles et autres objets qui sont ù leur usage. La même loi supprime trente-quatre couvens , hospices ou monastères; ordonne que les religieux qui les habitent , soient transférés dans d'autres maisons de leur ordre, et que les biens des monastères supprimés soient mis en vente , pour le produit en être versé dans les caisses de Tétat. Un troisième édît porte que tous les ministrevS du culte qui auront prîs^ part à quelqiife insurrection ou attroupement armé seront: traduits devant un conseil de guerre, et jugés mili**) taîtemenl. Getiit qui seront accusés et non conraincus seront détenus dans une fbrteresse et gattlés en oiutge aussi long-tetnps qao le générai en chef le jugera i propos. Ceux qui seront reconnus inuocens seront i^.ttr^ lé-obàfnp remls^ftnirberté. )^ '
4o8 ÉLOGE
concitoyens (i) : digne récompense de magistrats qui n'avaient brigué les dignités de la nouvelle république que pour en partager les dépouilles l^ec l'étranger ! La cour de Naples , loin d^ s'effrayer des menaces que dirigeait sans cesse contre elle l'impuissante présomption des nouveaux Brutus y faisait chaque jour des démonstrations plus hostiles contre la république romaine (2).
(1) « On écrit de Rome que les cinq consuls s'entendent peu à gouverner ; mais ils sont les hommes les plus capables qu'on a pu choisir en ce moment. On compte parmi eux trois médecins et un chirurgien. On se plaint de ce que l'argent et les sollicitations des femmes sont des moyens qu'on emploie presque toujours avec certitude pour avoir des places. » {Moniteur, Paris 6 messidor an 6. )
(a) Sar)\es, le 6 messidor an 6.
ce Notrecour ayant défendu l'entrée de toutes bulles^ lettres, dispenses, provenant de la daterie de Rome, en accordant de plus amples facultés aux éyêques de* œ royaume , le roi s'est réservé de donner annuellement aju SaintrrPère une. certaine somme , pour le dédomnaager des pertes que lui fait éprouver cette réforme..
» Dès le moment de l'entrée des Français à Rome la
DE PIE YI. 409
L'entrée de toutes bulles, lettres et dispenses , provenant de la daterîe intruse de Rome, avait été sévèrement interdite dans les états napolitains. Les démagogues romains s'en vengeaient par des injures qui retombaient sur ceux qui osaient faire parler un tel langage à la diplomatie (i). Voyant réunis contre
cour de Naples avait donné les ordres les plus prèssans pour équiper tous ses navires, et renforcer les troupes qu'elle tenait sur les frontières de l'état romain; loin d'obtempérer à la demande des agens français , qui voulaient la liberté des prisonniers d'état , elle les avait fait passer en Sicile. »
(t) Rome, le i2*inars 1798.
« Un de nos fonctionnaires publics a fait imprimer dans un de nos journaux les plus accrédités le discours suivant :
» L'accusateur de Rome au peuple romain :
» Les premières mesures d'un peuple qui renaît à la liberté doivent s'uniformer aux grands événemens qui fixent irrévocablement le sort des nations du monde. Je viens anticiper ici sous vos yeux, et avec l'audace vertueuse d'un républicain , l' acte d' accusation d'un roi êtupide, sous qui gémit encore la plus beUe portion de la superbe Italie. C'est de Ferdinand de Naples dont je viens vous parler. Citoyens! les descendans
eux leurs compatriotes , les étrangers et jusqu'aux Français leurs protecteurs, que firent
déshonorés dés yaleureux Samnites, les habitans infortunés deTheUreuse Aptiiie, demaildènt à grands cris f ostice contre lé tjran ùduroriùé de leiit paitie avilie. Ce fut Rome esolaye qui établit dans ktirs fécondes contrées le despotisme héréditaire , et Rome libre doit les en délivrer.'^Le royaume de Naples, le plus tjraaniquement gouverné de toutes les monarchies de l'Europe, ne doit cette disgrâce qu'aux bulles dé l'imposteur que vous venez de déposséder : en effet, à peine ces pontifes au triple diadème furent devenus puissans par leurs usurpations et leurs brigandages sacrés, qu'ils partagèrent avec des aventuriers, dont la force faisait l'unique droit, les dépouilles des peuples crédules et aveuglés* Les uns ptésîdèrent au despotisme civil et religieux, les autres aa militaire; et c'est ainsi que le trône et l'autel accouplés l'un sur l'autre, comme deux monstres impurs et dégoûtans, couvrirent la terre entière Ae larmes, de sang et de ruines^ * •
» C'est par suite de ees partais politiques que la Sicile a vu régner tour à fottr è«> son sol esclave^ et )adi8 libre> leè races royales de la maison d'Anfou» d'Ara^ny de Boùivb^n et d'Aùirichei Toutes ont ré— gA6> vou^ lé saveii eitajens^^ en vertu de l'MvestI— tiÉre papàlck
# te sais bien q»e, dans lu ^fêele de la philosophie
les consuld ? Ils calomnièrent dans leui's gazettes officielles le peuple romain en le repré-
une bulle n'est pas plus à tos jtni qu'un billet de loterie , et c'est pourquoi je viens tous parler fortement contre celle toujours en rigueur qui inaîntient encore la ridicule inyestiture du royaume de Nftples à l'infâme roi des Deux-Sîciles.
» Le peuple romain 5 ce peuple jadis roi du Inonde et souverain dans Rome , ce peuple qui vient de teconquérîlr son antique et pure dignité, souffHra-t-il plus long-temps un tel excès d'impudence et d'audace ? Quoi I il est libre, et ce sont des bulles qui enchaînent encore le Napolitain au char teint de'sang de la tyrannie royale 1 1 !
» Citoyens f voici le jour vraiment grand et tnètnorable , voici l'occasion opportune d'acquérir à la liberté une des plus belles partiel de l'Italie , qui gémit en esclave.
» Et quel est ce Gapet qui prétend encore régner en Europe en vertu de l'investiture d'un pape? Quel est ce fripon à diadème qui ose encore nous dominer? Il se dit feudataire légitime ; il fonde ses droits ^ur des parchemins poudreux, archives de la féodalité, du despotisme et de la barbarie ; il ose , à la faveur de pareils titres , refuser jde rèconnaîti>e la souveraineté du peuple romain L»..^ Qu'il redoute, ouï > qu'il re-* doute, avec de sembllibles prétentîona^ le èoi^t de son parent défunt, ^i écrasait de son despotisme les
4ia ÉLOGE
sentant comme inhabile à la liberté (i). Ces insinuations n'eurent d'autre résultat que de
Gaules maintenant affranchies, et qui du sein pompeux
du trône fut conduit à l'échafaud
^ » En attendant, yoici ce dont on peut l'accuser :
» Le roi de Naples a refusé de reconnaître la souveraineté du peuple.
» Le roi de Naples règne encore sur des hommes par une bulle.
n Le roi de Naples refuse de donner cours dans ses états au papier-monnaie du peuple romain.
» Il est sourd aux gémissemens des peuples qu'il écrase par ses impôts et son despotisme.
» Il est pareillement sourd aux cris plaintifs des amis de la liberté et de la philosophie , qui expirent par milliers dans les cachots et les bastilles.
» Il souffre que la furie qu'il prit pour épouse dispose à son gré de la vie et des biens des citoyens.
n II souffre que ses chiens soient somptueusement logés , tandis que les pauvres de son empire couchent sur du fumier, dans les places ou les rues de ce qu'il appelle ses villes.
» Il souffre que la vie d'un sanglier vaille plus dans ses états que celle d'un paysan.
» Citoyens, tant de forfaits ne pavent plus longtemps rester impunis ; ils pèsent au ciel qui les voit, et i la terre qui les souffre. » ( Moniteur, )
(i) On peut se faire une idée du goût de ces pu-^
DE PIE VI. 4i5
rendre plus inéprisables ceux qui s'en -iaisaient une arme défensive pour couvrir leur
blications par la note suivante ^ encore tirée du Mo^ niteur,
Rome , le 8 thermidor an 6.
« Les partisans des gouyernemens absolus ont répété avec complaisance qu'il était des peuples inhabiles à la liberté. Cette erreur semble déjà démentie par l'exemple de notre république, qui, suivant toutes les apparences, se façonnera très-bien au régime représentatif. Cependant nul peuple n'était plus étranger à tout sentiment généreux. Ramper était ici le premier des talens pour qui voulait parvenir. La masse vivait à peu près d'aumônes, et avec toutes le3 habitudes de la mendicité et tous les vices de la paresse. Le despotisme, exercé par des vieillards, s'attachait plus à avilir qu'à opprimer.
» Déjà les âmes se relèvent : quelques idées de dignité personnelle renaissent; nulle opposition ne se manifeste au nouvel ordre de choses; L'enthousiasDOte n'existe pas jusqu'ici, parce que les occasions qui l'inspirent et réchauffent ne se sont pas encore présentées; mais la résignation est générale et sincère. Les Romains d'aujourd'hui sont dociles et si maniables qu'on commence à les accoutumer même au travail que le grand nombre d'entre eux ne connaissent pas , pour ainsi dire. On en exige un peu d'eux, pour que
4i4 ÉLOGE
incapacité. L'exaspération vint à son coiable, lorsque, le jour de la fête du premier des ap6tres, les consuls substituèrent à la tiare, dont le chef de saint Pierre était ordinairement orné, une simple mitre épiscopale.Tous les Romains qui jusqu'alors avaie'it pu être trompés par les démonstrations hypocrites
les aumônes qu'ils coùtinuent à recevoir perdent îdsensiblement ce nom humiliant.
» On Toit moins d'hommes nonchalamment étendus dans les rues et les places publiques, couchés les uns à côté des autres , au milieu de la plus dégoûtante malpropreté. Ceux qui étaient autrefois les plus grands seigneurs envient Thonneur de remplir les fonctions des citoyens ; ils cherchent les nouvelles places; ils alSichent le dévouement à la révolution, ils y prennent une part active; aussi n'avons-nous pas d'autres émigrés que quelques familles chassées par des ordres supérieurs, pour avoir été les conseils de l'ancien gouvernement et les instigateurs des assassinatj commis contre les Français. Nos ci-devant nobles et nos propriétaires ont sans cesse devant les yeux la ruine et le vagabondage de nos émigrés; et c'est une leçon dont ils ont su profiter. Conserver leur vie, leurs biens et obéir, voilà , disent-ils, ce qu'ils yeulent. Les plus riches viennent de payer sans difficulté un emprunt forcé qui a été d'une année de leurs revenus. »
DE PIE VI. 4i5
des déinagoguesen favçurde la religion, fqreat désabusés : ils reconnurent à n'en plus douteir qu'on voulait enfin renverser la puissance spirrituelle du successeur de Pierre, Cependant les Français ne se lassaient pas de traiter en pays conquis la malheureuse Rome. Tout acte de modération de la part des agens du Directoire était un crime sans excuse. Le général Gouvion- Saint-Cyr venait d'être destitué. Il était accusé d'avoir empiété sur les pouvoirs civils des commissaires français, en faisant rendre au prince Doria un saint sacrement en diamans de la valeur d'un million , dont les consuls s'étaient emparés pour subvenir aux besoins pécuniaires de l'état (ij. L'insurrection, toujours légitinie çoutre l'étranger, était le seul remède à une oppression aussi odieuse. Le département de Circeo devint le foyer d'une révolte encore plus furieuse que les précédentes. Le plan en était vaste : c'était encore au nom de Jésus et de Marie qu'un peuple infortuué , excité par des prêtres résolus au martyre, s'insurgeait contre leur^ oppresseurs impies. Le sac de Feréntino , de Yeroli , de
**■■ ■ ■ ■ ^,m^Ê^mmm^m^Ê^^ » •/ — ' ' " ■ ■ ■ ■ — — - . . . ^ . . ■ ■ i« , i .. .>.. ... ^
(i) Moniteur, 18 thermidor an 6.
4i6 ËLOGË
Terracine , Tîncendie de Fosinone et de quelques autres villes dont les habitans désarmés furent presque tous passés au fil de Tépée: tels ont été les désastres de cette guerre à la fois politique et religieuse. Une foule de Romains périrent dans les divers combats ; mais leur trépas ne fut point sans vengeance. Les Français, et surtout les Polonais, leurs auxiliaires dévoués , laissèrent un grand nombre dés leurs sur le champ de bataille (i).
(i) Voici la relation officielle de cette révolte.
Milan , le 24 thermidor an 6.
« Des lettres de Rome annoncent encore une insurrection de prêtres, de fanatiques, de peuplades superstitieuses, faisant des proclamations au nom de Jésus, de Marie et de la rçligion , ayant à leur tête des Napolitains (chose remarquable, et sur laquelle les présomptions sont si fortes , que tous les rapports s'accordent à en assurer le fait. )
» Le département de Girceo , un des départemeos de la république romaine , est celui qui Tient d'être troublé et déchiré par une guerre de religion courte, mais affreuse. Ferentino a été la première yille contre laquelle les troupes de la république ont été obligées de marcher; les insurgés des campagnes, dispersés d'abord par nos troupes dans les gorges et les mon-
DE PIE VI. 4iy
Chose digne de remarque : en combattant
tagnes enyîronnantes, ont été acculés dans Fîorentino, où ils se retiraient ; la y ille a été emportée de force , et les rebelles trouyés les armes à la main passés toud au fil de l'épée. Cependant un pardon a été par deux fois proclamé, si l'on déposait les armes et se soumettait aux lois.
» Ces nouy elles sont du lo thermidor ; yoici celles du 17 :
» L'exemple foudroyant du châtiment de Fiorentino n'a point suffisamment imposé aux rebelles : ils ont encore osé combattre. De nouyeau dispersés par les baïonnettes de la république, ils ont été re* poussés jusqu'au pied de layiile de Fronsinone, bâtie sur un rocher. Bientôt entrés dans la yille , ils s'y sont barricadés , retranchés ; mais les sapeurs français ont mis les portes en morceaux dans la minute. Une pièce d'artillerie enfile la grande rue de la cité rebelle ; les réyoltés s'y défendaient; un prêtre, le sabVe à la main, les encourageait. Nos troupes arriyent alors en masse et au pas de charge : en yain un feu très-^ vif de mousqueterie pleuyait sur elles et partait dç plusieurs maisons crénelées de la yiile. La résistance est pour les Français le plus sûr moyen de yaincre ;
leur ardeur augmente on tue tout ce qui était en
armes ; on met le feu à sept ou huit maisonsr dont les réyoltés se senraient comme de forteresses. Perraud, commandant de l'artillerie , a été tué : des Polonais
4i8 ÉLOGE
contre rindépendauce et la religion romaine^
ces guerriers du Nord n'en montraient pas
ont eu le même sort; mais quelle différence de notre perte à celle des rebelles!
» Alarri, Veroli, ont été éyacués par les révoltés, et occupés aussitôt par nos troupes, qui y ont été reçues aux cris de vive la république / et à ceux de l'amitié. Les rebelles, réduits à un très-petit nombre, errent maintenant dans les montagnes et les rochers, d'où ils rentrent dans leurs villages, sans doute trèsmécontens du mauvais succès de leur hostile audace.
» On parle présentement de ïerracine, où, dît-on, le consul et le commandant de la place française ont été massacrés par des fanatiques effrénés. Mais incessamment^ sans doute, cette ville sera réduite; on prétend même, et Ton dit que tout y est déjà terminé. •
Hoine, 30 thermidor an 6.
« Le général Macdonald vient d'écrire au citoyen Florent, commissaire français :
» Je reçois à l'instant la nouvelle que la ville de Fronsinone vient d'être soumise; les troupes françaisee et polonaises ont parfoîtement fait leur devoir. Le major polonais Nadalskî est entré le premier dans la ville.
» L'évêque de Veroli est venu en députation apporter la soumission de cette ville, et deniander pardon pour les habitans. On y mettra garnison aujourd'hui. D'autres détails que Ton reçoit sur ces combats
DE PIE VI. 4ï^
moins dans les églises une dévotion exemplaire (i)!
La cour de Naples favorisait les mouvemens insurrectionnels des Romains , à la tête desquels on vit plusieurs officiers Napolitains. Naple^voyait avec raison dans la ruine des Fran-
ajoute:«t encore à Tidée que l'on a depuis long-temps conçue du courage des Polonais et de leur enthousiasme pour la liberté. Ils se sont montrés dignes de le disputer aux Français même; ils ont aussi fait yoir dans cette circonstance combien était fausse une opinion répandue contre eux par leurs ennemis. On a prétendu qu'ils étaient livrés à la superstition et au fanatisme. Ils ont ici prouvé qu'ils âavent apprécier les prêtres, lorsque ceux-ci s'écartent des devoirs que leur prescrit leur religion même, et qu'au lieu de paroles de paix ils font entendre les cris de la discorde et de la guerre civile. »
(i) Rome , le 26 floréal an 6.
» Aussitôt que les troupes polonaises ont été arrivées ici^ le général français a fait rouvrir leur église nationale et lev<r<1ie!i scellés q.uV avaient été mis sur les effets nécessaires àTexercic^^^ Je ur culte. La fête de saint Stanislas/ kur patroQ.^:v^Àtant survenue sur ces entrefaites , elle a été célébrée 'àt^c les solennités accoutumées ; et on y a vu une grande afHuence de soldats polonais , qui, quant à la dévotion, peuvent servir de tiiodéles aux Romains eux-mêmes. »
4ao ÉLOGE
çais en Italie la garantie de sa propre sûretés Menacés, entourés par tant d'ennemis , quelle puissance donc pouvait prolonger le règne d'une poignée de révolutionnaires au sein de RomePC'était, après les baïonnettesfrançaises, l'énergie farouche du gouvernement cisalpin. Cette république était de l'autre côté des Alpes comme l'avant-garde de la république française. Ses chefs , vendus aux directeurs de France, bravaient avec un front d'airain l'opprobre attaché à l'initiative des mesures les plus atroces. J'ai déjà fait voir rj^charnement avec lequel le directoire cisalpin s'était prononcé contre Pie VI avant sa chute. Cet acharnement redoubla quand le naufrage de la barque de saint Pierre parut assurer sans retour le triomphe de la révalution italienne. Ce n'est point sans frémir que l'historien repasserait les actes par lesquels les Cisalpins s'efforçaient de prévenir toutes les résistances, d'écarter tous les obstacles , et de comprimer la puissance toujours active des sentiniens religieux et monarchiques (i). .
(i) Un seul exemple suffira pour donner une idée
DE PIE VI. 4a 1
Gênes imitait l'exemple de la Cisalpine; bientôt même la république parthénopéerine ,
<]e la férocité des démagogues cisalpins. On lit dans le Moniteur, sous la rubrique Milan, le 4 mars 179S (16 ventôse.)
«Le grand conseil , dans sa séance du 13 yentôse, a pris une résolution sévère contre ceux qui,' pafr leurs actions ou leurs propos t corrompent Topinion des bons citoyens, et troublent l'ordre public ; en Toici la substance : « Il sera créé sur-le-champ , et pour toute la république , six commissions criminelles de haute jus^ tice, composées chacune de cinq citoyens. Elles seront établies à Milan, à Bergame, à Brescfa, à Modène, à Ferrare et à Faenza; leurs membres seront élus par le conseil des anciens, sur une liste présentée par le grand conseil.
» Elle prononcera dans les formes militaires la /7Wne de mort contre tous ceux qui entretiendront ayec les puissances étrangères ou leurs agens une correspondance tendant à compromettre la sûreté de la république , soit que Tintelligence ait eu son effet ou non ; qui machineront dans l'intérieur de la république des trames dirigées contre le gouyérnement démocratique, quand même ces machinations n'auraient point été consommées ; qui applaudiront en public à un souverain ou gouvernement quelconque non démocratique; qui seront les auteurs de faux bruits, tendant A mettre en. doute le gouvernement de la république,
tr
improvisée un instant sur les ruines du trône de Naples , allait ménager de nouvelles saturnales à Tanarchie. Mais à quoi bon prolonger ces hideuses peintures de la société en désordre et du monde politique ébranlé jusque dans ses fondemens? C'est bien assez d'avoir si long-temps perdu de vue le saint. pontife. Je recueille maintenant ce qui me reste de forces pour exprimer les dernières angoisses de son trop long martyre.
Ce fut le 27 mars 17995 au milieu de la nuit , qu'il fut subitement enlevé de la Chartreuse pour être conduit eu France sous l'escorte de deux cents soldats. Fendant quatre mois Pie .doit être condamné à traTerser des villes et des provinces en proie à tous les égarémens de la révolution : à cïiaqué instant les signes tricolores de la rébellion attristeront ses
ou répandront dea acteç de nature ù semer la crainte et la méfiance dans le cœui:di| peuple cisalpin, ainsi qu'à comprimer l'esprit public j qqî détruiront ou altéreront quelque emblème ppblic de la liberté, ou qui leur insulteront peodapt le tejpps et dans le lieu où le peuple se rassemble, ci, cette insulte provoque une émeute. »
yeux , et quelquefois même les imprécations sacrilèges des républicains- affligeront ses oreilles. Pour ajouter aux angoisses d'un pareil voyage, on le traîna sur la route de Bologne : les agens français comptaient sans doute que la vue d'une population qui s'était soustraite à sa domination ébranlerait enfin son invincible patience. Ils espéraient qu'il recevrait dans cette ville insurgée l'accueil outrageant que venait. d'y subir le grand duc de Toscane. Dieu, qui chainge à son gré les dispositions des peuples , voulut ao contraire que cette perfide recherche de la barbarie révolutionnaire devînt un Sujet de triomphe pour l'*îautorité pontificale. Docile aux exhortations du cardinal Giovanetti, leur pieux archevêque, les Bolonais accoururent en foule âu-devant du sàitft père, et se prosternèrent avec respect sur son^^ûssiagiéf pour recevoir ses bénédîctiojHS. Pie VI ne ftfttouché que des sentimens religieux de '<^è peùjple qui protestait ainsi contre sa |>W)pi?e rébielliôri : et il ne parut donner aucun regret à la souveraineté qui lui avait été raivîfe sur <^tte portion: de ses sujeté. Lé lendemain de son arrivée fut un jour de fête pour . es Bolonais : leur enthousiasme était à son comble.
4a4 ÉLOG£
Le pape , témoin de ces transports qui surpa^ saieot son attente , montra une sainte gaité : une lueur d'espérance se fit jour dans son âme , il se flattait peut-être de pouvoir revenir à Rome, porté, pour ainsi dire, sur les bras de ses peuples revenus à leur devoir. Il voulait s'arrêter à Bologne ; mais la commission centrale (ainsi s'appelaient les agens du directoire préposés à la garde du pontife) , alarmée de ce qui le comblait d'espoir et de joie , s'empressa de l'arracher d'une ville où il avait retrouvé des sujets trop fidèles^ Son départ subit et forcé arracha des larmes aux plus insensibles : les soldats même de l'escorte paraissaient émus^ Le peuple suivit en gémissant la voiture du pape jusqu'aux portes de la ville. Lui seul conserve toute son égalité d'âme au moment d'une séparation si déchirante : il console ses sujets consternés èa répandant de nouveau sur eux les trésors 4e ses bénédictions, puis, levant ses mains ver^ le ciel, il enseigne par ces signes, expressifs à se soumettre en toute chose à la volonté divine.
Pie VI est conduit à Modène^ puis à Parme, sans qu'il lui soit permis de prendre aucun repos. Dans ce trajet il n'a d'ailleurs qu'à se
DE PIE VI. 4a5
louer des attentions respectueuses du commandant de son escorte > et malgré son dénùment, il trouve moyen de lui donner un gage honorable de sa reconnaissance (i). Pourquoi faut-il que le nom de cet estimable Français ne nous ait pas été conservé! Pendant son séjour à Parme , le pontife reçut du peuple et des grands les marques de respect les plus touchantes. L'infant, Ferdinand de Bourbon , s'empressa de venir se prosterner au^ pieds de celui qui représente le roi des rois : les seigneurs de la cour de Parme imitèrent cet exemple , et le saint père , tout prisonnier qu'il était, put se croire un instant rendu aux honneurs du Vatican. Chacun admirait la majesté , la grâce qu'il déploya daiis la cérémonie du baisement des pieds , qui fut hélas! la dernière occasion où il eut à déployer le caractère de souverain !.
(i) Il lui donna un superbe cheval. C'est Fabbé Hesmiyy-d'Auribeau qui a signalé le premier la bonne conduite de cet officier. Ceux qui l'ont copié avec peu de soin dans cet endroit , ont confondu cet officier estimable avec le commandant français de la place de Parme.
Dans une longue conférence avec le savant et saint évêque de Parme, Sa Sainteté,. dont le zèle n'eut jamais d'intervalle, çemit à ce prélat les pouvoirs les plus étendus pour les besoins de son troupeau en des circonstances si critiques, La prière, la méditation, l'assistance au saint sacrifice de la messe, occupèrent le temps du vénérable pontife, durant les douze jourtiées de calme et presque de liberté dont il jouit dans la capitale du duché de Parme. Il se flattait déjà que ses persécuteurs , lassés de le tourmenter , le laisseraient enfin vivre auprès d'un souverain que $e$ vertus et ^a piété rendaient digne d'exercer les devoirs de l'ho^îtalité envers sa personne sacj^ée ; mais Ifes persécuteurs de Pie VI ne l'avaient fait conduire à Parme que pour dissimuler leurs |)rojets ultérieurs, et l'arracher avec plus de perfidie des mains du girand duc de Toscane. Le général en chef de l'armée d'Itahe , Schérer, honteusement battu par les Atitrîchiens , crut obtenir grâce auprès des pentarques de la France en empêchant du moins que le p^pe n'échappât de leur$. mains. Déjà quelques, paitis autrichiens couvraient les environs de Parme , et les fidèles se féti-
citaient d'avance de la délivrance du saint père ; mais Dieu avait d'autres desseins sur son serviteur. L'ordre de Schérer pour le départ du pontife arrive à Timproviste : l'offîcier français qui commande à Parme transmet cette injonction dans les termes les plus menaçans. Dans quatre heures il faut que le pape soit sorti de la ville. Moment cruel pour le saint vieillard dont l'âme avait commencé à s'ouvrir à l'espérance ! Bien plus semblable à un mourant qu'à un voyageur, il gisait encore sur le lit de souffrance. Il ne put s'empêcher d'observer qu'il lui était impossible d'entre-prendre un nouveau voyage sans s'exposer à une mort certaine. Pour la première fois il oppose un refus formel aux ordres de ses persécuteurs. L'offîcier, les commissaires français insistent pour le départ le plus prompt. Les personnages éminens de la cour de Parme qui entourent sa sainteté mettent tout en usage pour les faire renoncer à leur cruel projet. Tout ce qu'ils peuvent obtenir c'est que les médecins soient convoqués : on exige sur leur honneur qu'ils prononcent ce que deviendra le pape s'il se remet en route : malgré ce serment on ne veut pas s'en rapporter
à leur témoignage , il faut qu'on soit présent à leur consultation. On écarte sans respect les draps sous lesquels repose ce coïps consacré par l'onction divine. L'officier français veut même voir à nu les plaies du vieillard moribond. D fait arracher impitoyablement les bandeaux qui les couvrent. Le vicaire de Jésus-Christ supporte encore sans se plaindre des indignités qui lui rappelent son divin maître. Les médecins attendris jusqu'aux larmes prenneptle ciel à témoin que le saint père mourra infailliblement si Ton persiste à vouloir le transporter plus loin. L'officier français paraît luimême touché d'un spectacle aussi déchirant. L'or qu'on fait briller à ses yeux achève de vaincre sa dureté. Il promet de se rendre à Paris pour obtenir du directoire l'agrément de laisser çn paix le pontife. Mais il ne tarde pas à se repentir de ce mouvement généreux : à peine a-t-il reçu l'argent que, nouveau Judas, il refuse de partir. « Peu importe , dit-il ^ en » quel état se trouve la saiité du pape : il faut » l'enlever vif ou mort. Si l'on s'obstine à s'y » refuser, on s'en prendra à l'infant de Parme; » Ferdinand en sera responsable , et notre » vengeance contre sa personne et son peu-
» pie sera aussi prompte que facile. » Paroles lâchement atroces! 0 Français! peuple jadis si généreux sous vos rois légitimes , que vous paraissez différens quand l'histoire vous montre tels que la révolution vous avait faits !
On ne peut se dispenser de transmettre à Pie VI ces h,orribles menaces. « Si vous ne » partez pas, très-saint père, lui dit-on, c'en est » fait ; le plus religieux , le plus humain des » princes est sacrifié , les habitans de cette ville » ne seront pas épargnés , et tout le duché de » Parme est exposé aux plus grands périls. » Dès ce moment le pontife s'est résigné : accoutumé à s'oublier lui-même , il ne veut pas devenir le prétexte des plus cruels excès envers un souverain et tout son peuple. Il recueille le peu de forces qui lui restent , et s'adressant à ses fidèles serviteurs : «r Enlevez-moi d'ici , » dit-il , et portez-moi. » Ils se chargent en tremblant d'un si précieux fardeau : car il semble qu'au plus léger mouvement leur vénérable maître va rendre l'âme. C^est encore lui qui soutient leur courage. Il abandonne à leur zèle son corps abattu sous le poids des années et des souffrances , et leur
45o ÉLOGE
dit : « Essayons si vos pieds seront aussi » prompts que votre cœur : car nous avons un » grand voyage à faire. » Dès qu'il s'est assuré que leurs forces suffisent à la tâche qu'ils se sont imposée , il jette sur eux un regard majestueux et serein : « Nous ne pouvons donc » plus rester ici , reprit-il , sans exposer les » jours les plus chers. On emploie la force » contre nous et nos amis : marchons ! • ^ 0 patience admirable ! héroïque abnégation de soi-même! Sainte religion, qu'ils sont grands les hommes tels que tu les fais !
Depuis son séjour à Sienne, c'avait été pçur Pie VI une grande consolation d'avoir auprès de sa personne un des plus vénérables membres du sacré collège : c'était le cardinal Lorenzana, dontles immenses revenus, comme archevêque deTolède, étaient devenus depuis la révolution le patrimoine de tous les prêtres français, qui, dans leur proscription et leur misère , s'adressaient à ce charitable pasteur. Cet homme vraiment apostolique aurait été , par inclination , le compagnon le plus fidèle de la captivité de Pie VI, quand même la cour d'Espagne ne lui aurait pas imposé le devoir de cette généreuse assiduité. A Sienne , à Flo-
DE PIE VI. 45i
rence , il n'avait pas quitté le pontife : il avait fourni , au nom de son maître , à tous les besoins de Sa Sainteté ; car alors le successeur des apôtres était réduit à vivre d'aumônes comme tous les prêtres fidèles de la France et de ritalie. Le cardinal Lorenzana se disposait à quitter Parme avec le souverain pontife ; mais les autorités françaises lui refusèrent des passe-ports. Déjà Pie VI , dont le martyre devait présenter tous les genres de toùrmens de l'esprit, d'afflictions du cœur et de peines du corps , avait subi d'autres séparations non moins cruelles. Pendant son séjour à la Chartreuse , on avait forcé son neveu , le duc Braschi Onesti à s'éloigner de sa personne. Déjà la fidélité de plusieurs officiers de sa maison qui l'avaient suivi depuis Rome s'était démentie; et le médecin du pape, non content de délaisser son auguste maître , était retourné à Rome pour prendre part aux excès dont cette malheureuse cité était alors le théâtre.
Il nous faut suivre maintenant Pie YI depuis Parme jusqu'au terme de son cruel voyage. Jamais la mort n'avait paru si près de le gaisir : sa faiblesse était si grande , son
45a ÉLOGE
abattement si profond , que chaque secousse de la voiture semblait devoir amener son der* nier soupir. Mais les desseins de rÉternel devaient encore prolonger sa vie. Une circonstance imprévue ajouta à toutes les fatigues de la route. Le pape venait de quitter Plaisance; on le conduisait à Milan. A peine a-t-il passé TEridan , que les Français 5 redoutant une surprise des Impériaux, obéissent à Tordre pressant qu'ils reçoivent de retourner sur leurs pas, et de ramener le saint père à Plaisance. Le commandant de l'escorte, au lieu d'entrer dans la ville, voulait faire passer le pontife le long des remparts; mais les habitans, informés de l'approche de Sa Sainteté, se soulevèrent, et il fallut bien que cet officier consentît à traverser toute la cité pour conduire son vénérable captif au logement qui lui était destiné.
Le lendemain , vers minuit , car les bourreaux de Pie VI ne respectèrent jamais son sommeil, on l'enleva de Plaisance pour le conduire à Turin , où il arriva après sept jours d'une marche d'autant plus pénible . qu'à chaque instant il éprouvait des faiblesses mortelles dans sa voiture. Voyageant à la dis-
crétion de ses guides, il n'avait jamais la consolation de savoir le moment et Tendrôit; où Ton s'arrêterait pour prendre un repos qui lui était si nécessaire. Par un rafinement de barbarie , c'étaient les plus n^isérables gîtes qu'on lui choisissait de préférence. Ainsi à Chiavasso, le commandant de son escorte le fit loger dans la plus dégoûtante hôtellerie, bien que le premiei; magistrat de la ville eût offert son hôtel à l'auguste voyageur. Dans certains endroits , Pie VI ne trouva pour se sustenter que cfeux œufs , et pour reposer ses membres fatigués et couverts d'ulcères , qu'une couche dont la dureté convertissait pour lui l'instant du sommeil en une suite de nouvelles souffrances.
Près d'arriver à Turin , il se flattait encore que là il aurait atteint le terme de ses courses, et qu'il serait logé dans le palais du roi. N'était-ce donc pas assez de subir tant de maux réels, sans avoir encore le tourment de l'espérance incessamment déçue? Mais il apprit bientôt qu'on le déposerait dans la citadelle , et qu'on l'entraînerait encore plus loin. Ou ils voudront ! répondit-il en levant les mains et les
yeux au ciel ; puis il. ^dora la volonté divine.
Les habitans de Turin , comptant aussi que leurville allait devenir la résidence du pontife, manifestèrent Tempressement le plus vif, au jour fixé pour son arrivée. Les Français, instruits de ces dispositions , craignent que sa présence n'excite un soulèvement contre eux. Afin de tromper la pieuse impatience des Turinois , et sans égard pour le repos de l'auguste vieillard , c'est à trois heures après minuit qu'ils le font entrer dans la ville. Conduit dans la citadelle, il fut soumis à une surveillance si sévère, que l'approche de sa personne sacrée fut interdite même à l'archevêque de Turin. Le peuple était dans la consternation. Il est consolant de rappeler que le commandant français à Turin partagea la douleur universelle; il témoigna le plus profond respect au vicaire de Jésus-Christ, et toute la peine qu'il éprouvait d'être contraint d'exécuter des ordres si rigoureux.
C'était sans doute un miracle que Pie VI, après tant de fatigues et de chagrins , eût conservé un souffle de vie. Le moment était venu pour des fatigues , pour des
peines plus grandes encore : l'implacable barbarie de ses persécuteurs allait se pprtei^ aux derniers excès, comme pour forcer la mort, qui semblait s'y refuser , à frapper d'un dernier coup sa tête octogénaire. Deux jours après son arrirée à Turin , l'ordre arriva de lui faire traverser le Pas-de-Suze et de le conduire en France, Telle était la sentence définitive des directeurs français à l'égard de l'auguste captif. Us avaient formé le dessein de le promefter de ville en ville sur le territoire de la république française, afin de l'exposer aux outrages d'un peuple qu'ils croyaient affranchi de tout frein religieux. Mais l'humiliati^m qu'ils préparaient à Pie VI devaîl être vnote source de triomphes pour la dignitéporttiâcale, et de gloire polir la religion. Ih voulaiismt , disaient-ils dans leur la-ngage barbare', déca^ tholiciser la France ; et leurs efforts n*aboitftirent qu'à prouver que la France était catholique, et que la seule présence du pape, captif et dépouillé de sa puissance, faisait autant de chrétiens sytt le sol de la républi^ftfe ça'il y avait d'individus qui pussent contenrpter ses traits vénérables et recevoir ses bénedictions.^Ôi'iii , toute la population, t<^mbant
aux pieds 3u pontife , devait apprendre atux pentarques du Luxenibourg que le règne de Jésus-Christ était au-dessus de leur tyrannie. De Suze le pape avait été conduit dans le plus misérable bourg , celui d'Oulx , situé au milieu des montagnes et des précipices. La neige contraignit son escorte de suspendre sa marche. Là , comme à Parme , Pie VI se refusa au départ. « Que l'on me fasse mourir, » dit-il, j'y consens, plutôt que de périr en » chemin. » On le presse sans pitié : fatigué d'une opposition inutile, il se livre paisiblement à ses bourreaux. Dans leurs atroces combinaisons, peut-être avaient-ils espéré que le passage subit de la douce température de l'Italie au froid rigoureux de ces montagnes achèverait de dissotudre ce corps miné par tant de souffrances. Porté sur une espèce de brancard , on le monte à travers les sentiers escarpés qui sillonnent le mont Genèvre, terrible passage dont les périls firent presque reculer l'indomptable Annibal. Une affreuse tourmente ajoutait à l'horreur de cette scène , aux dangers de la marche : pendant quatre heures consécutives, Pie VI se voit suspendu entre un rempart de onze pieds de
neîge et d'effrayans précipices. Des hussards piéiâontais lui font offrir leurs pelisses pour le garantir du froid excessif qui attriste cette région élevjée; mais les maux de la terre semblent ne pouvoir plus atteindre TauguSté martyr. Depuis trois jours sa santé raffermie parait braver des maux qu'on ne saurait^ décrire : il a recouvré ses forces ; tels autrefois ces confesseurs de la foi que les saintes traditions de l'Eglise nous représentent sortant intacts de la fournaise, t Je ne souffire pas et je ne crains » rien , disait Sa Sainteté à ces guerriers hu- » mains et respectueux; la main du Seigneur me » protège sensiblement parmi tant de dangers/ » Allons , mes amis , mes enfans^ du courage ! » mettons en Dieu notre confiance. » Admiirable effet d'une piété fervente ! L'homme qui possède ce don du ciel trouve encore sujet de bénir* son créateur au milieu des plus cruelles épreuves. C'est dans ces dispositions . -édifiantes qu'après plus de sept heures d'un trajet périlleux , Pie VI arrive à Briançon (i). La France possède enfin le souverain pontife; mais a-t-elle à lui offrir les honneurs dus
^i) Le 5o avril 1799.
au vicaire de Jésus-Christ? Toujours la terre française fut l'asile des pontifes malheureux, toujours ils y trouvèrent non pais. seulement une hospitalité proteLCtrice;, mais les hommages les -plus éclatans et Jes plus sincères. Que les temps sont changés ! Ce n.'€st plus comme souveriain , comme chef de ITEglise , c'est comme captif, cooime martyr, que Pie VI a touché le «ol de cette France captive et mar- >*Tre elle-même d'une faction sacrilège, Pénétré de sa triste position ,* le isaint vieillard seoible s'offrir lui-mêipe à la rage de ses bourreaux, ^ tout à la fois au tendre et respectueux intérêt des fidèles , par ces mots bï bien appropriés 4UX dangers qui le menacent : Eccehomol « voilà l'homme ( i ) ! »
£o toychant la frontière d'un pays livré depuis dix idns à tous les maux 9 à tous les crimes qw'enfapte, le génie dçs révolutions , Pie VI
, , . ■ . i ■' i . . ^ . ■ . '. H I . . 1 ' r ■ 1 ■ ? ■>* '. ■ ! ■ ■* ■ ' J ' I I ' ■■■Il
(1) On peut vQÎr daz^s les notes qui ^iccompagoept. la traduction de l'oraispo funèbre de Pjie VI» p.^r M. l'abbé Hesmivy d'Apribeau, la manière éloquente et pleine d'onction avec laquelle il commente cette exclamation touchante du vicaire de Jésus- Christ , conduit à la mort par de farouches soldats comme son divin maître.
pouvait s'attendre aux plus sanglans outrages. Crainte heureusement vaine pour Thonneur de notre patrie ! Le peuple français , honteux des forfaits qu'il avait soufferts ^ fatigué d un gouvernement odieuxetméprisable, commençait à gémir hautement des coupables excès que chîique jour on commettait en son nom: L'aspect déchirant de ce po^ntife auguste , qu'on lui offrait en sacrifice , i^appelle les Français à de nobles sentimens,* à de pieuses émotions, qu'ils ne peuvent cacher atîfond de leurs cœurs.
Dès que les habitans de Briançon avaient appris quel hôte vénérable allait honorer leur ville, île s'étaient portés à sa rencontre en donnant leç marques les (>lrs signalées de respect
e1^ d'enthousiasme. Dans sa' surprisé consolante , le saint père aurait pu se croire encore 4m sein de la pieuse Italie. S'adressantàui personnes de sa suite , il s'écriait avec admi- , ration : « En vérité, je vous le dis /je n'ai pas » trouvé autant de foi dans Israël. »J[men dico vobis non inveni taniam fidem in Israël (1). Ces transports touchans d'un peuple que la
^1 I * ' " M I I I ■ I 1^ . ■ ■ ■ ^ ^ » I ■ ^P^w^^^ I I I « I ■ Il I I II
(i) Matth. ,VI1I, jo.
44o ÉLOGE
vue seule du vicaire de Jésus-Christ rendait catholique furent pour les geôliers de Pie VI un motif de redoubler la tyrannie de leurs précautions. Ils voulurent d'abord le reléguer au fort des Trois-Têtes, séjour affreux dont les tours délabrées n'avaient plus de fenêtres. On obtint pour lui, à la sollicitation du général MuUer fi), qu'il serait logé dans une misérable maison attenant à l'hôpital. Là trois chambres étroites furent laissées à l'usage du souverain de Rome : là, comme dans les journées les plus pénibles de son voyage, ijr eut à subir des privations cruelles. Par la disposition de ces lieux incommodes , on ne put dresser: un aut;el.que dans la chambre où il prenait ses repas et où il se tenait pendant . la, jour née» Y allumait-on du feu pour rechauffer ses membres glacés par l'âge! la chambre était à l 'instant : remplie de fumée. Toutes ces gênes, qui pour la vieillesse sôntrde yraies tortuipes , n'arrachèrent point un mup- , mure à ce pontife octogénaire^ Les choses de la terre n'affectaient plus son âme tout en-
(i) Précis historique du voyage et de la captivité de P)e VI 9 depuis son départ de Rome jusque à sa mort% par M. L***, pag; 47*
tîère aux pensées du ciel : aussi le fidèle comme Timpie s'étonnèrent-ils de voir Pie VI aussi grand dans le chétif réduit de Briançon que dans les vastes et magnifiques appartemens du Vatican.
Toute communication directe avec les ha- ' bitans lui fut interdite. Une consolation bien douce pour lui était de voir , à l'heure où il entendait la messe , les catholiques accourir sous sa fenêtre, leurs chapelets à la main, pour avoir le bonheur de s'unir d'intention au saint sacrifice offert en sa présence; car, depuis la maladie du pape à la Chartreuse, sea infirmités ne lui permettaient plus de le célébrer lui-même. Bientôt on poussa la barbarie jusqu'à le priver de la vue de ce peuple fidèle : on lui défendit de fair« ouvrir sa fenêtre , afin de parer ^ disaient les administrateurs de Briançon , à la contagion du fanatisme (i). Malgré la rigueur de cette défense , plusieurs chrétiens , bravant toutes les menaces , tous les dangers , employèrent mille détours ingénieux pour recevoir la bénédiction papale, et souvent leurs efforts ne furent point sans succès.
(1) Précis historique déjà cité.
Une nouvelle persécution attendait Tauguste prisonnier : on imagina de lui- imputer ce genre de conspiration inventé par Roberspierre pour perdre plus sûrement ses yictimes. On accuse Pie VI de projets d'évasion : on ose écrire qu'il s'occupe avec ses prêtres, dans sa prison, à lever le plan^des fortifications de la ville pour les envoyer à Suwarovv ,. dont les rapides progrès eh Italie effrayaient le Directoire. Ce n'était qu'un prétexte pour éloigner du saint père les fidèles compagnons de son martyre (i). QueUe fut la douleur de Pie VI au moment de cette cruelle séparation : il était donc encore un nouveau supplice qu'il allait connaître ^ l'isolement! Il proteste contre liné pareille rigueur; il offre de partir avec -ses amis : « Nous som- «) mes disposés , dit-il, à nous sacrifier plutôt » que de voir éloigner de nous ceux en qui
(i) C'étaient Mgr. Spina, Mgr. Caracoioli, M. Marotti , son seci étaire ; le P. Pie de Plaisance , mineur réformé, son chapelain;,leP. Fantini, isoa confesseur; MM. Calvesi et Morelli, camerier; sou chirurgien, un dentiste, et vingt autres, en tout trente-cinq per- «ionnes. Ces fidèles serviteurs avaient suivi le pape depuis Florence.
DE PIE^Vl. 443
» nous avons mis notre confiance. » On ne l'écoute pas ; ses fidèles serviteurs sont conduits à. Grenoble (1) comm^ otages de la république, et gardés aussi rigoureusement que des criminels. Tout ce que le pape put obtenir^ par des réclamations signées de sa main, fut qu'on lui rendit le. P. Fantini,,son confesseur ^ avec un des officiers de sa chambre (M. Morelli). Vingt-cinq jours s'étaient passés depuis qu'on lui avait enlevé ses serviteurs , lorsque les succès de la co'alition engagèrent le Directoire à donner l'ordre dé le transporter à Grenoble. Les médecins protestent qu'uanouveau voyiage va terminer les jours de Sa Sainteté : le commissaire du pouvoir exécutif à ]3riançQn veut qu'elle se mette sur-le-champ en route t sans attendre la toiture douce et commode que Içs prélats détenus à Grenoble avaiçnt été , çur les instantes prières de M. de Labrador, ambassadeur d'Espagne , autorisés
(1) Un mois après leur arrivée à Briançon, ontransporta daDS la capitale du Dauphiné., sous une escorte nombreuse d'officiers et de soldats, Mgrs. Spina, C!araecioli> M. Marotti, le P. Pie de Plaisance , M. Baldassari , searétaire de Mgr. le maître de chambre , et leurs diOin^stJiqqes.
par le département de Tlsère à envoyer à leur auguste maître. Le pape partira vif ou morty répétait le féroce proconsul. On bc peut, dans une telle urgence , se procurer pour le pontife qu'une mauvaise chaise à deux places, qui ressemble plutôt à une charette, La république française n'avait alloué qu'une modique somme de dix-huit cent Uvres pour- tout le voyage. On alléguait la pénurie du trésor. Où étaient donc passés les immenses tributspayés à la France par le gouvernement pontifical? Qu'était devenu le prix des bijoux précieux volés au pontife au nom de la grande nation, et dont on avait fait hommage au Directoire, si peu j aloux de cacher ces odieuses spoliations, qu'une canne en ivoire, destinée à soutenir la marche du saint vieillard, était déposée icomme un trophée au Luxembourg , dans la salle des délibérations de ce gouvernement immoral?
Qu'il fut rude ce dernier voyage de Pie VI à travers des montagnes escarpées et des chemins si difficiles ,• que , malgré l'empressement cruel de ses guides , on pouvait à peine faire cinq à six heues par jour ! Il était arrivé près d'Embrun : les habitans espéraient jouir de
sa présence au moios pendant quelques heures . Cette insigne faveur leur fut refusée : le pontife et son cortège traversèrent seulement leur ville. Le peuple se porta sur son passage avec un empressement respectueux. Quelques intrus osèrent se présenter à Sa Sainteté pour lui adresser la parole : le pape refusa d'entendre ces rebelles hypocrites; ils furent repoussés par les officiers républicains euxmêmes, qui leur témoignaient le mépris qu'inspirent toujours de lâches déserteurs. D'Embrun Pie VI, presque mourant, est conduit à Savine sans qu'on lui laisse un seul moment de relâche. On le fait descendre à la nuit dans une misérable chaumière , quoique la dame du lieu offrît son château pour recevoir le chef de l'Eglise. Privée de cet honneur, la pieuse châtelaine envoya du moins à Sa Sainteté un siège convenable sur lequel il put reposer ses membres brisés par la fatigue.
Cependant le roi d'Espagne, informé de ce qu'au mépris de toutes les lois divines et humaines on avait transféré Pie VI sur le territoire français, avait envoyé à M. de Labrador, son ambassadeur en Toscane , l'ordre de se rendre auprès du pape en qualité de commis-
446 ÉLOGB
saire extraordinaire. Ce ministre était chargé d'accompagner le pontife, autant pour lui rendre honneur que pour le protéger de toute rinflùence de l'Espagne auprès des agens républicains : il devait aussi pourvoir , au nom de Sa Majesté Catholique , aux besoins de Sa Sainteté ; car les révolutionnaires voulaient bien la retenir captive , mais sans avoir la charge de son entretien. M. de Labrador était digne de succéder à la noble mission du cardinal de Lorenzana : il s'en acquitta avec zèle jusqu'à la mort du saint pontife (i).
Les habitâns de Gap , où Pie VI séjourna pendant trois jours, le reçurent comme en triomphe. Ce fut uneaffluence , un mouvement universel et continu : on venait de plus de dix lieues à la ronde pour le voir , pour se prosterner devanjfc lui , pour en être béni. A Vizile, lieu tristement fameux, berceau fatal de notre révolution. Pie VI excita les mêmes transports. Les brigands , chargés de veiller sur le saint
(i) On vient de voir que c'était lui qui avait procuré aux prélats détenus à Grenoble les moyens d'envoyer à Pie VI une voiture commode , qui ne le joignit qu'à Savine.
captif, frémissaient de ces démanstrajtions qui faisaient ressortir encore toute Tinfamie de leur mission; niais la présence du ministre* espagnol les forçait à quelque ménagement envers leur auguste victime. Le ^int père fut
logé et accueilli avec une magnifique hospitalité dans le château de Vizile. Celui qui l'habitait était protestant. Voyant le peuple venir en foule baiser les pieds du souverain pontife , cet homme vertueux ne pouvait se lasser d'admirer un spectacle si nouveau pour lui. Il fut invité à s'approcher comme les autres pour rendre hommage à Sa Sainteté et recevoir sa bénédiction. « Je n'en suis pas digne, répondit- »il;» et cependant il redoublait d'attentions pour le pontife et pour les prélats de sa suite, n De tels sentimens ne pouvaient rester sans réçonapense. Dieu, qui préfère au pharisien fier et plein de lui-même le publicain humble et contrit, toucha le cœur de ce généreux protestant ; et quelques mois après là mort de Pie VI , ce disciple de Calvin , éclairé par la grâce d'en haut , abjura ses erreurs , et rentra au giron de l'Église.
C'est à Grenoble surtout que le pape fut témoin du respect quje^ malgré tous les efforts
de l'impie, les Français avaient conservé pouf le père commun des fidèles. Qui peindra dignement l'unanimité des hommages qu'il reçut d'une population nombreuse? C'était un vrai triomphe, image consolante de celui qui l'attendait enfin dans le sein de Dieu! Lors de l'entrée du pontife dans la capitale du Dauphiné, l'administration départementale, loin de seconder les transports des catholiques , avait triplé son escorte pour écarter les fidèles : cependant l'affluence devint si considérable devant l'hôtel où logeait Sa Sainteté, que ses gardiens eux-mêmes , craignant que tout un peuple irrité ne se tournât contre eux , crurent devoir la prier eux-mêmes de se montreh Le pontife a paru, d'indiscrets applaudissemens se font entendre. Justement choqué de cette irrévérence , il se fait reporter aussitôt sur son siège , sans avoir donné sa bénédiction. Les catholiques reconnaissent leur faute; mais il n'était plus temps. Ce ne fut que la nuit même de son départ qu'ils purent retrouver une occasion qu'un empressement irréfléchi avait fait évanouir. Bien que le jour ne fît que paraître , toute la ville était sur pied pour contempler une dernière fois
Tauguste martyr. Cette foule suivit long-temps la voiture en répétant ces mots : « Saint père » donnez-nous votre bénédiction ; saint père , » ne nous refusez pas votre bénédiction. » Cette fois Pie YI s'empressa de combler leurs vœux en appelant , par l'apposition de ses mains sacrées , les grâces célestes sur la tête de tant de fidèles.
Cette douce portion' de l'humanité qui doit au fils de Marie sa liberté , son bonheur et ses plus touchantes vertus , les femmes , dont le cœur tendre et compatissant porte dans les affections religieuses tout l'abandon d'une épouse , d'une mère dévouée , pouvaient-elles ne pas signaler leur tendre compassion , leur vive piété pour le vicaire de Jésus - Christ , pour ce vieillard si vénérable et si malheureux ! A Gap , on avait vu la femme d'un des officiers de l'escorte monter deux fois , au péril de ses jours, sur la voiture de Sa Sainteté afin de baiser sa main. A Grenoble , la dame ( M*"*" Devaux ) qui eut le bonheur de loger chez elle le pontife mérita, par les soins assidus qu'elle lui prodigua , d'être comparée à Marthe lorsqu'elle reçut dans sa demeure le Sauveur du monde. Toutes les femmes de la ville en-
45o ÉLOGE
Viaient le sort de letir pieuse compatriote. Des dames de la première qualité se déguisaient en servantes, et prodiguaient l'or aux gardiens du pontife , pour obtenir Thonneur de rendre quelque service au saint père , et même aux prélats qui l'accompagnaient.
Je n'essayerai pas de peindre le spectacle que présenta Grenoble , le jour que Pie VI quitta cette ville pour être transféré à Valence. Des milliers de personnes le suivirent, jusqu'à Tullins. Pendant plusieurs heures Grenoble parut désert. Qui me dira pourquoi toutes ces démonstrations n 'aboutirent-elles qu*à de stériles regrets ? Quoi ! toute U;ne population était aux piedsJu vicaire de Jésus-Christ dans les fers, et personne ne songeait à les briser , personne n'osait faire justice de ses bourreaux? Faudrait-il conclure de cette inaction que la curiosité, l'amour de la nouveauté, ou l'esprit d'opposition au gouvernenaent était pour un grand nombre le motif principal de cet enthousiasme stérile? Faudrait*-i} accuser une partie de ces Français qui semblaient si zélés, de n'avoir pas été aniipés d'une foi assez sincère, assez efficace? car la vraie piété se manifeste moins par des paroles que par des
PIE DE VL 45i
actes. Pour le chrétien digne de ce nom , les sacrifices du repos , de la fortune et même de l'existence, doivent être comme les actions ordinaires de la vie^ L'exemple seul de Pie VI en était un avertissement assez signalé.
De Grenoble à Valence , même concours : miêmes transports : même mélange de tristesse et de jubilation. Dans maints villages , on vit les pieux habitans , encore étrangers à la cor-* ruption révolutionnaire, dételer les chevaux de la voiture qui traînait le pontife, et se charger eux-mêmes d'un fardeau si précieux. Ceux-ci jetaient leurs habits pour joncher la route par laquelle il devait passer. Ceux-là se félicitaient d'avoir reçu sa bénédiction , et ils regardaient le }Our où ils l'avaient vu comme le plus beau de leur vie. D'autres disaient dans leur langage simple et naïf: « C'est notre père , le bon Dieu * nous l'envoie peut-être pour notre bonheur ; « il y a si long-temips que nous sommes malheu- » reux. » On entendit la femme d'un fougueux patriote sucrier : « Voilà pourtant un homme j qui, dans la république française, fait mettre I tout le monde à genoux ! » La plupart se demandaient : « Où veulent-ils donc mener un » viefllard de quatre-vingts ans? Est-ce pour le
45'i ÉLOGE
» faire mourir cemme ils ont fait de nos bons » prêtres? » Le saint père était attendri de cet empressement, de ces marques de piété unanimes. Non , répétait-il souvent , ia religion n'est pas éteinte en France.
Qui pourrait compter le nombre des conversions qu'opéra sa présence? Les prêtres nonsermentés ne pouvaient suffire à la ferveur des personnes de tout âge qui venaient au tribunal de la confession abjurer l'impiété, et apprendre la science du salut. Que d'intrus rétractèrent leur parjure , pour devenir martyrs à leur tour! On vit jusqu'à des soldats de l'escorte du pontife tomber à ses pieds et solliciter sa bénédiction. Les gendarmes de l'Isère lui prodiguèrent tous les égards qui pouvaient se concilier avec la rigueur de leur ministère. Loin d'écarter la foule , ils protégeaient son empressement; et si parfois quelques impies affectaient de demeurer couverts sur le passage de sa Sainteté , ces gardiens respectueux les forçaient à prendre une attitude convenable.
Combien fut différente la conduite des gendarmes delà Drôme! Fanatiques d'impiété ils ne cessaient de proférer les propos les plusindécens , et contre le pontife et contre les catho-
liques, qui se pressaient sur son passage. Désormais il ne fut plus permis au saint père de distribuer ses bénédictions aux fidèles: les gendarmes les écartaient brutalement, Toutefois, non loin de Romans cinq cents vierges vêtues de blanc osèrent aller au-devant de lui. Rassurées par leur nombre qui semblait garantir leur pudeur, elles jetèrent, en chantant des cantiques , de^ fleurs sur le passage et dans la voiture du pontife , elles lui présentèrent même avec une sainte allégresse une couronne de roses blanches ; symbole touchant de celle que les anges préparaient déjà dans le ciel pour sa tête sacrée. Indignés de ce qu'ils appelaient un acte de fanatisme , les gendarmes répondent aux pieux accens de l'innocence , par les chants les plus, obscçnes et les plus impies. Les jeunes filles épouvantées se dispersent comme un tiniide troupeau. Infortuné Pie VI ! vous ne pouviez comme elles vous soustraire à l'horreur de cet affreujf concert !
A Romans l'empressementdu peuple triompha du zèle absurde d'un commissaire du pouvoir exécutif qui ne voulait point permettre qiu pape de donner sa bénédiction , sans avoir fait, aupréalable, serment de haine à la royauté ^
et de fidélité à la consliliition. L'inepte ïoitctionnaire, accueilli avec indignation par h pontife , honni , menacé par tous les habitans, se vit enfin forcé de céder; et le pape ^ deTant lequel il s'humilia , bénit le peuplM^ qui se retira satisfait.
Le 1 4 juillet 1 798 , les autorités révolution-"! naires de Valence avaient fait hrCiler avec] solennité les effigies de plusieurs grands pew sonnagcs , entre autres celle de Pie VL Ce précisément à ce funeste anniversaire qoj l'auguste vieillard fit en personne l'année sul vante son entrée dans cette ville. Là se teraiin; son voyage, ou plutôt sa majche triomphale ? car partout où il avait passé , à voir les hom-'^ mages dont il avait été l'objet, on l'eût plutôt pris pour un père au milieu de ses enfans qui! pour un captif environné de ses gardes. Son maintien calme et serein annonçait la plus entière égahté d'âme ; il ne paraissait ni abattu par la rigueur de la persécution , ni enorgueillî g par les marques de vénération que les peuplei n'avaient cessé de lui prodiguer (1).
(i) Voici le tabicFii depuis Rome jiisqii'i
icUcs migrations de E
A Valence il fut logé à la citadelle , dans riiôtt'l du gouverneur. Il eût manqué des
Enlevé de Rome le ao l'iJTuer (mardi gras) 1798, et conduit il Montcroai.
Le ai ii Vitcrbc.
Le aa à Siiii-Lorenzo-T4uovo, vill.igc bûtî par les aoiDsdePie VI.
Le 35 tiRidecofani.
Le a4 à San-Ouirlco.
Le aS à Sienne, où il resta jusqu'au a5 ma! i^gS, c'esE-i-dire trois mois.
Le a5 mai transporté au châtcttu des seigneurs Gallerani, puis i celui des sei^eurs Sergardi, où il séjourna jusqu'au a juin.
Le a juin conduit à San-Cassiano, pri's de Florence . au monastère des Chartreux , où il lit une stalion de neuf mois vingt-cinq jours, jusqu'au 37 mars 1799.
Le 37 mars 1799 on le traîne pendant la nuit auv Maschere. •
Le a8 marsùScarica-L'asino. Le ay, jour de repos.
Le 3o mars ù Bologne.
Le3i li Modéne.
Le i"avrilàParme, jusqu'au i5du niCnie muis,
Le i3 avril A Borgo Sau-Donniou.
Le i4 à Plaisance jusqu'au 16.
Le 16 1*1 Castcllo San-Giovanni.
Le 1 7 avril ù Voghera.