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l'Eglise appelle à son secours une parole qu'il serait
difficile de définir par des caractères constants, à cause de la variété des erreurs qu’elle doit combattre er des âmes qu’elle veut convaincre, mais qu’on peut appeler la prédication extérieure ou apostolique.
M. de Janson crut que l’état des esprits en France
appelait un grand déploiement de la prédication apostolique. [lle crut avec d’autant plus de raison qu'il ne
s'agissait pas seulement de lutter contre l’affaiblissement de la foi produit par les controverses philosophiques du dernier siècle, mais encore de se tenir au niveau d’un temps où la liberté de la parole humaine étant consacrée
par les institutions publiques, exigeait pour contre-poids toute l’activité de la parole divine. C'était là, Messieurs,
une pensée juste, élevée, libérale, La parole humaine avait-elle droit de se plaindre si la parole divine cherchait un lit plus large et plus profond pour y couler ? N’était-ce pas la parole divine qui, en conquérant sa liberté propre, avait fini par affranchir la parole humaine ? Ne pouvaient-elles vivre ensemble sur le terrain commun du droit nouveau, soit qu’elles dussent s’y combattre, soit qu’elles eussent le désir de s’y réconcilier ?
Il est vrai que, pour juger une pensée, il ne suffit pas de la considérer dans sa conception intime ; mais qu’il faut encore en voir la réalisation. Eh ! bien, qu’étaitil résulté de la pensée de M. de Janson ? Tout-à-coup une nuée de missionnaires s'était précipitée du nord au midi dans les grandes villes du royaume, appelant le peuple à des cérémonies étranges, inconnues de la tra-
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dition catholique, à des chants qui n'exprimaient pas seulement les espérances de l’éternité, mais encore celles de la politique profane, à des prédications où l’excès du sentiment suppléait à la faiblesse de la doctrine, où l’on s'attaquait moins'au cœur qu’à l’imagination, au risque de ne produire qu’un ébranlement passager à la place d'une solide conversion. Etait-ce làune œuvre sainte, une œuvre digne ? Suffisait-il pour la justifier de l’entrainement des populations, et, sans parler des désordres qui protestèrent contre elle dans plusieurs nobles cités, ne faut-il pas tenir compte de la répulsion profonde qu'inspirait à la partie éclairée de la nation, le peu de gravité de ce prosélytisme religieux? Ah! ce n’était pas ainsi que les apôtres avaient conquis le monde ; ce n'était pas ainsi que saint Paul s’était présenté dans A thènes et dans Corinthe; ce n’était pas même ainsi que les missionnaires modernes avaient charmé les peuplades sauvages des deux Amériques. Fallait-il, après que le monde, élevé et fortifié par le christianisme, avait acquis plus de délicatesse et de profondeur, le traiter avec si peu de respect dans les efforts d’une conquête plus difficile que la première ?
Ces reproches, Messieurs, ont été dans la bouche d'un grand nombre de nos contemporains. Etait-ce justico ? Je dirai ce que répondaient les partisans du nouvel apostolat,
C'était une erreur d’attribuer à M. de Janson la création des missions de France, Elles existaient depuis deux siècles, et avaient eu pour premier auteur l’un des hommes de France dont le nom est demeuré le plus po-
pulaire ; je veux dire saint Vincent de Paul. C’est lui qui, en 1626, avait posé à Paris les fondemens d’une s0ciété religieuse destinée à donner des missions dans l’intérieur même du pays, société qui fut approuvée en 1632, par une bulle du Pape Urbain VIIL sous le nom de Congrégation des prêtres de la mission. Depuis, soit en France, soit en d’autres contrées catholiques, des instituts semblables s'étaient formés; les missionaires, conduits par leur zèle et leur expérience, avaient imaginéde joindre’à la prédication des chants ct des cérémonies qu’ils jugeaient propres à exciter dans les fidèles la foi, le repentir et tous les sentiments chrétiens. Une tradition s’en était formée peu à peu, et, à la fin du dernier siècle, la voix puissante et célèbre du Père Bry-
daine donnait encore à ces règles une glorieuse confirmation. M. de Janson n’avait fait que ressusciter une
pensée qui commençait à saint Vincent de Paul et qui finissait à Brydaine. Ilest vrai que la prédication des missionaires anciens et nouveaux était généralement moins savante que populaire ; mais était-ce donc un su- Jet de plainte dans un temps de démocratie ? Ne pouvait-on, au dix-neuvième siècle, travailler pour le peuple ? Si le langage des missionnaire déplaisait aux hommes de savoir et de goût, qui les contraignait de venir l’écouter? Ou plutôt, sous ces plaintes du goût blessé, ne se cachait-il pas la peur que le christianisme ne reprit de l’ascendant sur la partie pauvre et laborieuse de la société? Ceux qui poursuivaient les missionairesn’étaientils pas les mêmes qui poursuivaient les Frères des Ecoles Chrétiennes, et !a révolution de 1830 n’a-t-elle pas rébabilité et couronné les Frères des Ecoles Chrétiennes par la voix de ses ministres, de ses philosophes, de ses
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Je n'irri pas plus loin, Messieurs; il me suffit de vous avoir montré que la Question avait deux faces sérieuses, et quand une question a deux faces sérieuses, un homme de bien peut, le devoir et l’honneur étant saufs, choisir l’une ou l’autre. C’est votre droit, Messieurs, c’est le mien ; c'était aussi le droit de M. de Janson.
Je n'entrerai pas dans le détail de ses travaux apostoliques. Au milieu même de leur cours, il était naturel-
lement ramené à la pensée de missions plus lointaines, et voulut du moins visiter la terre qui avait été le point de départ de tous les apôtres. En 1817, il partit pour l'Orient, évangélisa dans Smyrne plusieurs nations ensemble, et s'étant ainsi préparé à voir Jérusalem, il y chercha pieusement les traces du maître qu’il désirait servir avec plus d’ardeur que jamais.
Tout autre que M. de Janson, Messieurs, n'eût recueilli de ce voyage que de doux souvenirs personels. Pour lui, le cœur tout plein des émotions qu'il en avait reçues, il conçut le dessein d’en faire jouir ses frères, non par un récit plus ou moins imparfait, mais par une image vivante de la réalité. A l'occident de Paris, sur une hauteur embrassée de trois côtés par les replis Ge la Seine, et d’où l'œil regardait tranquillement un inmense horizon, M. de Janson possédait, avee un simple manoir, une chapelle ornée de quelques tombeaux de faille.
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était venu là souvent comme en un lieu domestique et solitaire ; il y avait réfléchi sur lui-même et sur toutes les grandeurs dont le théâtre se développait à ses pieds. Quelque route qu’il prit, il arrivait à des lieux célèbres. Un sentier le conduisait à Nanterre, berceau de sainte Geneviève; un autre à la Malmaison, séjour illustré par la fortune de Napoléon et la disgrâce de Joséphine ; plus loin, mais tout proche encore, c'était Marly, où Louis XIV venait se reposer de Versailles ; sur le revers opposé, on touchait à la forêt de Saint-Cloud et aux îles ombragées de Neuilly ; aux extrémités de la plaine, apparaissaient Saint-Germain, Saint-Denys et Paris. Il était impossible de s’asseoir là sans que l'âme y fut visitée par de bonnes visions, tant la nature y était belle, l’espace sublime, les souvenirs radieux. M. de Janson résolut de donner ce lieu désert à un million d'hommes en y plantant une croix. Ilse rappelait que le Sauveur du monde avait dit : Quand j'aurai été élevé de terre. j'aitirerai tout à moi. * Sa parole était-elle si fort glacée par l’âge, qu’elle ne pût s’accomplir à la face de Paris ? La croix fut plantée ; les fondements d’un hospice et d’une église se montrèrent de loin au-dessus du sol : la solitude cessa. On vit chaque année des pélerins sans nombre, étrangers et citoyens, se presser aux portes de Paris, passer le fleuve sur des ponts et des barques, et gravir joyeux les pentes escarpées ou sinueuses de la montagne, attirés par cette croix qui depuis dix-huit siècles tient le monde suspendu à ses bras. Sainte montagne, comment vous aurais-je oubliée dans mon récit ? Ne vous ai-je pas visitée quand
* Evangile de saint Jean, ch. 12, vers. 32.
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