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ma jeunesse était florissante, et que la vérité commençait de se révéler à moi ? N’ai-je pas connu tous vos détours ? Ne me suis-je pas assis sur vos pierres pour y parler de Dieu à l’ombre brillante du soleil couchant ?
“Et plus tard, après vous avoir vue dans vos jours de
fête, je vous ai revue dans vos jours de désolation ; comme un ami fidèle, qui survit à la fortune, j’ai suivi vos sentiers abandonnés, j’ai mangé à la table du vieux manoir demeurée hospitalière dans le malheur, j'ai regardé de pieuses mains enlever de votre cimetière des os précieux qu’elles n’osaient plus vous laisser. Tout était changé pour vous, hormis le cœur de ceux à qui vous avez fait du bien, et en qui Vous revivez par l’immortalité de leur souvenir.
Nous voici, Messieurs, en l’année 1824, M. de Janson était dans la force de sa gloire et de sa maturité. Il avait fondé une société religieuse qui remplissait la France de l'éclat de ses œuvres, et élevé, à la vue de Paris, un monument qui attestait l’énergie toujours subsistante du christianisme. Sa voix, d’une éloquence vive et naturelle, s'était fait entendre aux principales villes du royaume ; Bordeaux, Tours, Poitiers, Fontainebleau, Avignon, Marseille, Toulon, Nantes hono-
raient ses prédications d’un souvenir reconnaissant. Il
y avait laissé non seulement la mémoire de son esprit, mais la mémoire plus précieuse du zèle et de la charité, On l'avait vu passer ses journées et une partie de ses nuits à entendre des communications de conscience ; on l’avait trouvé plus d’une fois dans sa chambre, étendu par terre, vaincu par le sommeil auquel il n’avait pas
voulu se livrer. On savait que son cœur etsa bourse étaient ouverts aux pauvres, et qu’il leur donnait jusqu’à ses vêtements les plus nécessaires. Il existe un billet de sa mère, qui est ainsi conçu. “ Je vous envoie,
‘ mais je vous prie de ne pas les lui remcttre toutes à la & fois, car il n’en garderait que deux, et donnerait tout ‘ de suite le reste aux pauvres.” Une si belle carrière, parvenue comme d’un seul jet à son midi, semblait présager un soir paisible, une vieillesse entourée d’hommages unanimes. Il n'en a pas été ainsi: le terme des
cendre avec amertume la seconde pente de la vie.
Le roi lui offrit en 1824 l’évêché de Nancy et de Toul, Jusque là les honneurs du commandement ne lavaient point tenté; lorsque les missions de France furent fondées, il en avait refusé le gouvernement, et avait appelé les suffrages sur M. l'abbé Rauzan, qu’il estimait supérieur à lui par son âge, son talent et son expérience ; il avait pareillement repoussé les offres du cardinal de
du concordat passé entre le Saint-Siège et le roi Louis | XVIII, lui avait proposé tel siège épiscopal qu’il lui 4 plairait de choisir parmi ceux qu’on venait d’ériger. M: 1 de Janson, dans ces deux rencontres, n'avait point cédé aux inst.nces de ceux qui P’aimaient et qui le vénéraient ; en 1824, il jugea convenable de leur obéir.
C'était un dévouement, Messieurs, maïs un dévoue- | ment qu’une amitié tendre ct sévère eût put appeler une
‘ Monsieur, deux douzaines de chemises pour mon fils ;
succès était arrivé pour M. de Janson ; il allait des- :
Périgord, grand aumonier de France, qui, à l’époque .
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urse faute. (Car la Providence et la nature sont tout en- LA jus À semble prodigues et avares de leurs dons ; quand elles | un | ont accordé à un homme des qualités extraordinaires,
voie, presque toujours elles lui refusent certains avantages mé-
fils; diocres, dont l’absence doit l’avertir des bornes de l’hu-
,à la manité. M. de Janson avait recu de Dieu, dans l’ordre
tout naturel, les dons magnifiques de la naissance, de la for-
rière, tune et de l'esprit; il en avait recu, dans l’ordre surna-
pré= turel, les dons plus précicux encore de l’apostolat et de
hom- la charité : c'était une dotation trop riche, pour qu’elle
e des n’eût pas, quelque part dans sa personne, un utile contre-
des- : poids. Tant que M. de Janson n’avait pas commandé,
tant qu’il avait pu dire :
Toul. Je ne suis qu’un soldat, et je n’ai que du zèle, aient fon- la partie moins lumineuse de sa nature était demeurée | ppelé comme ensevelie dans l’auréole de ses rares mérites, | supé- Mais le commandement exige, avec quelque chose de ner très-haut dans l'intelligence et dans le cœur, certaines al de habitudes domestiques, qui n’ont point d'éclat, et aui poque néanmoins tombant goutte à goutte dans le commerce Louis de la vie, adoucissent les relations, diminuent les diff il lu cultés, répandent sur les affaires une heureuse onction, M Je nommerai l’exactitude, pour me faire comprendre, point Qu'est-ce que l’exactitude ? N’est-ce pas une vertu du véné- dernier degré? Ne connaissons-nous pas tous des ù hommes sans portée qui sont parfaitement exacts? Et. Ë pourtant l'exactitude est tellement nécessaire dans ceux youe- qui commandent, qu’on a dit d’elle avec autant de jus-
tesse que de grâce, qu’elle est la politesse des rois.
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M. de Janson, Messieurs, n’avait jamais eu l’occasion d'acquérir tous ces ornemens de détail qui achèvent la structure morale d’un homme, et ajoutent aux grandes lignes de sa physionomie l’expression d’un travail fini. 1 w’avait jamais gouverné ni souffert ; il avait été libre et heureux depuis qu’il était au monde ; il arrivait à quarante ans face à face d’un diocèse, avec la stricte obligation d’y vivre et d’y mourir, lui qui avait eu jusque à le monde entier pour horizon, et qui encore s’y trouvait comme à l’étroit. N’ai-je pas le droit de penser que c'était mettre son dévouement à une trop forte épreuve ?
Je remarque aussi qu’il allait avoir à traiter directement
avec la société moderne, et je doute si sa naïssance et son éducation l'avaient suffisamment initié à l’esprit de cette société. Mais vous me demanderez peut-être : Qu’est-ce que l'esprit de la société moderne? Bien qu’il soit difficile de parler de son siècle, et qu’on soit à son égard dans la même position qu’un sujet vis-à-vis de son souverain, c’est-à-dire, entre la crainte de l’insolence et celle de la flatterie, je vous en parlerai pourtant, afin de ne fuir aucun des périls de ma situation, et que, tout autre mérite m’échappant, celui de la franchise me reste,
La société moderne est fondée sur deux idées capitales, qui peuvent bien, si on ne les regarde qu’à certains momens et dans certaines occasions, s’obscurcir aux yeux du spectateur et même disparaître, mais qui remontent toujours à la surface, comme ces plantes enracinées au fond d’un fleuve, nourries de ses eaux et de son limon, et qui, blessées quelquefois par la force du courant, baissent un moment la tête, mais finissent toujours par ra-
ment:
tt son cette est-ce diffégard souce et fin de at aueste.
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mener au-dessus des flots leur tige et leur couronne. La première de ces idées, c’est qu’il n’existe entre les hommes d’autres distinction sérieuse que la distinction du mérite personnel, et que ni la naissance, ni la fortune, ni les emplois publics ne font rien pour élever un homme, s’il ne s'élève lui-même par sa capacité, ses services et sa vertu. La seconde, c’est qu’il existe au-dessus de tous, même au-dessus de la souveraineté, ct en faveur de tous, des droits qui ne peuvent être ni retirés, ni méprisés, ni prescrits, et qui ne sont pas seulement protégés par la force idéale de la nature et de la religion ; mais encore par la force sociale des lois, des mœurs et de l’opinion publique. Les limites de ces deux idées varient dans les esprits : les uns en étendent le cercle, les autres le rétrécissent, mais tous, à part un petit nombre d’hommes, les vénèrent comme l'arche sacrée du siècle présent, Ce n’est pas que les adversaires de ces principes ne disent rien à leur sujet qui mérite d’être considéré ; ils disent, au contraire, des choses remarquables, entre autres celles-ci: Que réduire l’homme à son mérite personel, l’isoler dans l’ordre de la gloire, tandis qu'il n’est isolé nipar le sang, qui se transmet, pi par la fortune qui se transmet aussi, ni par la mémoire, qui le rattache invinciblement à ce qui l'a précédé, c’est violer l'instinct le plus fort de la nature, attaquer l’esprit de famille et de tradition, et ne faire plus de l’humanité qu'un tourbillon de poussière sans lien et sans nom. Ils disent que la solidarité dans le mérite, loin de nuire au développement du mérite personel, en est le plus vif aiguillon, et que de même qu’un père est excité par la pensée de ses enfans à augmenter son patrimoine, il l’est parcillement à accroître la dignité de
son nom, comme aussi les enfans, par le souvenir de leur père, sont portés à ne pas dégénéror de son rang dans l'opinion des hommes. Ils disent aussi qu’élever le droit des peuples par-dessus la souveraineté qui régit l'ensemble du corps social, c’est élever la liberté plus haut que l'autorité, et les mettre dans un conflit perpétuel où nul n’étant arbitre du débat, chacun sera le maître de couvrir la tyrannie du nom de l’ordre, et la révolte du nom de la justice ; que, du reste, il suffit de regarder le monde moderne pour connaître la vanité des idées sur lesquelles il est assis, puisqu'on ne peut rien voir à la fois de plus misérable et de plus chancelant : la possession de l’or devenue le seul titre à l’exercice de tous les droits civiques, l'ambition vendant ct achetant les consciences à ciel ouvert, le commerce deshonoré par une banqueroute qui n’a plus même la pudeur pour frein et la honte pour châtiment, l’obéissance sans amour, le pouvoir sans paternité, des mœurs qui ont l'hypocrisie de l'égalité et de la liberté plutôt qu’elles n’en ont le cuite, et par-dessous ce triste spectacle, le bruit d’une terre qui se remue, qui soupire ct qui attend.
Je n’ai point à répondre, Messieurs, j’ai voulu seulement vous indiquer comment de nobles esprits peuvent rester en dehors de la société moderne, et protester contre ses principes, ses voies et son avenir, Le temps décidera entre eux et nous, et peut-être est-il écrit, dans une région plus haute, que la victoire ne sera ni pour nous ni pour eux, mais pour Dieu seul. Peut-être serat-il établi par l’inévitable révélation des choses, que la : vieille société a péri parce que Dieu en avait été chassé,