DANS QUEL ÉTAT IL TROUVA LA NATION
Voyageant dans l'ombre de la nuit pour échapper aux assassins, Lincoln atteignit Washington neuf jours avant son inauguration. Le président sortant, lorsque le Congrès avait ouvert sa session, avait encore pour conseillers des hommes engagés, pour la majorité, dans l'œuvre de trahison ; aussi avait-il déclaré que toute crainte même « imaginaire » d'une émotion chez les esclaves par l'effet des idées d'émancipation « rendrait inévitable la rupture de l'Union. » Lincoln et d'autres ayant combattu la théorie du juge Taney, le président sortant avait attribué cette attitude « aux passions factieuses du moment. » La doctrine favorite de la majorité du parti démocratique, sur le droit possédé par les législatures d'État de régler à leur gré la question de l'esclavage, était par lui condamnée comme une atteinte « aux droits sacrés de propriété. » Ces législatures devaient, selon lui, « rapporter ce qu'il appelait « leurs décrets inutiles et inconstitutionnels w et par conséquent nuls, sinon « il n'était plus en la puissance humaine de sauver l'Union. » Bien plus! Si ces actes sans valeur n'étaient point rapportés, « les États insultés seraient en droit de recourir contre le gouvernement de l'Union à une résistance révolutionnaire. » Il concédait qu'aucun État n'avait le droit de se séparer au gré de son caprice et de sa volonté souveraine; que l'Union avait été conclue à perpétuité, et que le Congrès pouvait avec justice tenter de la maintenir, mais seulement par les voies conciliatrices, « car le glaive n'avait point été mis dans ses mains pour la maintenir par la force; » que le peuple au désespoir n'avait à sa disposition d'autre remèdea que l'adoption d'un amendement explicatif de la conte stitution consacrant la jurisprudence de la cour suprême des «Etats-Unis. » Il appelait l'Union américaine une « confédération d'États » et il croyait de son devoir de préconiser sem-
blable amendement « avant qu'aucun de ces États eût déclaré se séparer de l'Union. » Quant au lieutenant général, à côté de quelques patriotiques conseils « il concédait le droit de sécession », déclarait la rupture de l'Union, en quatre, « un moindre mal que la réunion de ses fragments par l'épée, » et « reculait devant l'idée d'envahir un Étatsécédé. »
Après avoir changé son cabinet, le président informa le Congrès que « l'état des choses allait en s'empirant, » que « le Sud avait de très sérieux griefs, « que « la paix » seule pourrait redresser. Le lendemain de ce message, le canon du fort Moultrie tirait sur le drapeau de l'Union et l'insulte n'était ni relevée ni vengée. Des sénateurs télégraphiaient du local même du Congrès à leurs constituants l'ordre de s'emparer des forteresses de l'Union et restaient libres. Les finances nationales étaient dans un complet désordre. Notre petite armée était bien loin ; ce qu'il y avait de soldats au Texas était livré avec armes et bagages par leur chef aux sécessionnistes insurgés. Les Étals votaient l'un après l'autre leur sortie de l'Union. A l'appel de la Virginie, un soi-disant congrès de la paix s'assemblait pour établir les bases d'une transaction par laquelle l'Union pût être maintenue. Les deux branches du Congrès étaient à la recherche d'expédients conciliatoires; l'organisation des territoires n'offrait rien qui contrariât les prétentions du Sud ou les décisions de la cour suprême; malgré tout cela les États qui proclamaient leur sécession, constituaient à Montgomery leur gouvernement provisoire et poursuivaient leur plan avec tant de succès, que le lieutenant général exprimait la crainte que la ville de Washington ne se trouvât tout à coup en pays étranger, et proposait à Lincoln, au nombre des mesures possibles, de dire« paisiblement adieu » aux États sécédés. La grande république semblait en ce moment contempler son image, dans ce vaste capitole inachevé, qu'entouraient alors des blocs épars et des colonnes renversées sans avoir jamais été dressées sur leur base; monument d'aspirations grandioses mais vaines, chao-
tiques débris d'une folle magnificence plus tristes qu'aucune des ruines de l'Egypte ou de la Grèce.