L EMANCIPATION PROCLAMÉE
Le pays avait pour alliés le fleuve Mississipi qui ne voulait pas être scindé et la chaîne de montagnes qui, à travers la West-Virginie, le Kentucky et le Tennessee, prolongeait jusqu'aux montagnes de l'Alabama les boulevards de la liberté. II y joignit Tappui d'une puissance plus haute, il fit appel à l'éternelle justice. Dans la Grèce antique, oîi l'esclavage était une coutume générale, on admettait que quand un fils lèverait la main sur son père, l'esclave prendrait la défense du père et par là recouvrerait sa liberté. Lincoln avait tenté de résoudre la question des esclaves par l'émancipation graduefle, par la colonisation, par l'indemnisation; il résistait à l'idée de l'affranchissement brusque ; résistances vaines ! H vit bientôt qu'il fallait que l'esclavage mourût ou que la république allait périr, et, le 1"^" janvier 1863, il inscrivit la liberté sur les drapeaux de nos armées. Quand sa proclamation, qui brisait les fers de trois millions d'esclaves, arriva en Europe, lord John Russell, ce compatriote de Milton et de Wilberforce, s'avança pour parler au nom de l'humanité et apprécier la mesure : « Elle est, dit-il, « d'une étrange nature; c'est un moyen de guerre d'une légiti- « mité douteuse. On veut tirer vengeance des possesseurs « d'esclaves, car on ne proclame l'émancipation des nègres que « pour les lieux où les autorités des États-Unis sont hors d'état « de la réaliser. » Cette région dans laquelle les États-Unis
(1) Près de 80 millions de francs.
ne pouvaient faire et n'ont point fait de l'affranchissement des esclaves une réalité où donc se trouvait-elle? Ceux qui voyaient Lincoln dans l'intimité n'avaient jamais jusqu'alors entendu tomber de ses lèvres aucune parole amère contre qui que ce fût. Il en fut autrement dans cette circonstance; il ne put déguiser la blessure que venait d'ouvrir l'injustice de lord Russell. Et peu après, répliquant à d'autres critiques du même sens, il écrivit : « L'émancipation et l'emploi de soldats nègres « sont les plus grands coups que l'on ait encore portés à la « rébellion. C'était une grande affaire, une affaire nationale, « et il ne faut mépriser aucun de ceux qui ont honorablement « concouru à la conduire. J'espère que la paix va bientôt revête nir et revenir pour rester, et alors au moins parmi les nègres « il s'en trouvera qui pourront dire qu'ils ont aidé l'humanité « à faire un grand pas »